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Géopolitique fiction

2021: Pyongyang et la diplomatie du basket

20 October 2017 - 2021: Pyongyang

 

 

Prologue

On disait les choses immuables, gravées dans le marbre de ces bâtiments pharaoniques caractéristiques du « royaume ermite ». Le règne sans fin de la terreur, la paranoïa à tous les étages et une population hypnotisée par un fou réinterprété en dieu soleil. La trique et les jeux du cirque offerts à la plèbe pour la récompenser de son apathie. Ad vitam aeternam. Notre imagination restreinte à ce mauvais film de série B où un Docteur Folamour marxiste terroriserait la paisible Amérique pavillonnaire de son bouton nucléaire. Du sensationnel pour exciter la bourgeoise, du gras pour la presse avide de raccourcis et l’assurance côté Occident d’un ennemi suffisamment caricatural pour détourner l’attention électorale des amitiés encombrantes et des interventions militaires lamentables.

Et pourtant… Pourtant le pays changeait, les Nord-Coréens apercevaient dans la lentille de leur longue-vue les prémices d’un quotidien moins écliptique. C’était donc ça le bleu de la mer, le rouge de l’amour, l’or du soleil à son zénith… Le petit commerce se libérait progressivement de ses entraves, les nouvelles technologies gagnaient leur droit de citer dans les foyers mais on dissertait sur la portée des ogives et le temps de réaction du parapluie antiatomique. Les zones économiques spéciales se multipliaient et le niveau de vie de la population augmentait mais les ricaneurs disséquaient l’allure imbattable des dirigeants, glosaient sur l’omniscience de la faucille et du marteau. La critique d’un régime ossifié et de la survivance du communisme le plus anachroniquement orthodoxe comme parfait parallèle de notre aveuglement.

 

Puis il y eut cette annonce détonnante : MM. Sanders et Kim assisteront à un match de basket à New-York avant de signer un traité de paix à Camp David sous le patronage des Nations Unies. Les experts télé-proclamés de la péninsule, la classe politique et la caste médiatique pris de court. Ils avaient tout prévu, sauf la paix. Et pour rester dans le rayon du peu croyable, ce tournant historique revenait à l’Ambassadeur de la paix le plus givré des Etats-Unis d’Amérique. Un outrage aux bonnes mœurs de deux mètres, quintal de tatouages, de vulgarité et d’arrogance.

 

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Hamhung, 21 novembre 2021.

Les rues du nouveau centre touristique du pays, jusqu’à peu ville industrieuse sans relief, surprennent par leur calme en cette fin d’après-midi. Les rares retardataires s’empressent de rentrer chez eux à pied, en vélo électrique, monocycle, trottinette à moteur ou en hoverboard pour ne pas rater l’événement du siècle, seuls les policiers et militaires de faction marchent au pas. Comme tous les Nord-Coréens, Ji-jung est particulièrement agitée depuis l’annonce du « grand voyage » notifiée hier dans la soirée. Mauvaise nuit, réveil difficile, plaques d’exéma sur les mains à force de les gratter, elle a roulé dès 9 heures en pilote automatique, toute la journée tournée vers les 19 heures du programme télévisé.

Ce petit bout de femme soignée et volubile au rire si communicatif fait partie des pionniers du « souffle nouveau », campagne lancée par le régime pour favoriser l’initiative privée. Des centaines de milliers de citoyens ont ainsi pu, sous le strict contrôle du ministère du Travail, créer leur petit commerce et accéder à la propriété. Inimaginable il y a encore quelques mois qui furent décennies. Plus de sept pour être exact. Élève studieuse du socialisme de l’école des Kim, elle présenta un carnet de notes impeccable pour rejoindre cette nouvelle classe. Plus de quarante ans et aucune expérience dans le domaine mais le poids des responsabilités ne lui fit pas peur. Leurs chers dirigeants ont-ils ressenti de la peur, eux, au moment de terrasser le dragon impérialiste ? Elle passa avec brio d’agent de chaîne dans une usine de modems à gérante d’une boutique de souvenirs en face de l’arène à requins. D’ailleurs, les responsables du parti de son arrondissement ne s’y sont pas trompés puisqu’ils lui remirent le mois dernier un certificat de travailleuse accomplie. Le saint Graal pour le commun des Coréens du Nord.

 

Après s’être douchée, apprêtée, Ji-jung enfile son plus beau joseonot et prépare un thé blanc des montagnes qui enrobe de son parfum légèrement acidulé leur séjour rangé minutieusement et décoré sans sortir des pointillés. Canapé en tissu napperonné de dentelle blanche, table basse en bois clair impeccable, plantes, fleurs fraîches, ouvrages autorisés, horloge à la bonne heure et attestations patriotiques sous verre non loin des portraits souriants des trois Grands Leaders. Tout Nord-Coréen soucieux d’harmonie et de règles a le devoir d’entretenir son appartement, d’autant plus que le bien-aimé maréchal peut à tout moment leur faire l’insigne honneur d’une visite à l’improviste. Alors pas question de subir le même sort que son ancienne camarade d’atelier, cette sotte marquée du sceau du déshonneur après avoir reçu le président alors que la table n’avait pas été débarrassée ! Assise entre son époux et leur fils Bon-hwa, elle règle pulsations et sueurs froides, prête pour le lancement de la fusée Kim 3. Aussi taciturne que sa femme est expressive, Chin-hae tonne pour se faire courage : « Les impérialistes se sont enfin rendu compte de notre force ! Ils peuvent s’estimer heureux que nos dirigeants soient aussi bienveillants. » Le couple reste crispé de longues minutes à attendre l’astre qui descendra du ciel pour les guider vers des prairies vertes d’espoir absolu. Au bout d’une demi-heure étouffante, le voilà qui apparaît sous les hourras, rond et jovial comme à son habitude. Le salon familial recouvre la sérénité et le pays avec. Debout dans une voiture noire décapotable qui transperce la foule, le jeune président suivi de plusieurs dizaines de véhicules se dirige vers un avion que le monde découvre pour la première fois. Tout au long de son passage, des presque orphelins de père croulent à grosses larmes, se cramponnent à leur voisin de peur de succomber, hurlent à la mort ou se jettent sur un sol pavé de détresse et d’abandon. Une vielle dame aux cheveux noirs de jais témoigne à la télévision nationale : « Bien que ça soit très dur pour nous de le savoir si loin, nous savons qu’il agit pour le bien de la République populaire démocratique de Corée[1] et pour celui de son peuple. » La présentatrice, des perles dans les yeux mais le cœur léger, annonce qu’une nouvelle édition ouvrira demain à 8 heures sur l’accueil du président à sa descente d’avion par le responsable de l’administration étasunienne. La famille applaudit, rit de bon cœur et refait le match. Un peu plus et ils s’embrassaient.

 

Ji-jung, Chin-hae et leur fils ont dévoré les deux heures du programme sans en laisser tomber une seule seconde sur le tapis. Soulagés, ils s’installent à table et dégustent un ragoût de bœuf et de légumes frais dans un silence à peine troublé par le choc des baguettes, les lampées de bière et les déglutitions sonores. Vaisselle, brossage de dents, lecture sur tablette des dernières informations et au lit. Lumière de chevet éteinte, elle souhaite bonne nuit à son mari, le pyjama serré et remonté en signe de refus de prolonger la fête. Mieux à faire. Elle se concentre, s’évade de son carcan et l’imagination prend le relais. La chronologie de son pays défile en noir et blanc dans la chambre à coucher désormais secouée par les ronflements de Chin-hae. La bobine craque, les bombardiers étasuniens apparaissent sur le plafond avec leurs quatre hélices, leurs vasistas au-dessus du poste de pilotage et le nom de Boeing à jamais sali. On entend le bruit des moteurs annonçant le carnage puis le pilonnage de tout ce qui est Nord. L’abomination, l’anéantissement des principales villes du pays, les millions d’âmes arrachées par l’Empire, les survivants contraints de se terrer dans des tunnels creusés avec les ongles. Un demi-million de tonnes de bombes distribué au doigt mouillé, une abstraction numérique qui ne rend pas compte de la souffrance du peuple nord-coréen, même si l’on apprend que ce chiffre est supérieur à celui déversé sur l’Allemagne nazie. Et comment oublier l’embargo, les privations terribles, les hivers à n’en plus finir et la nourriture si rare lors de « la marche de la souffrance » ? Elle rumine les crimes, les harcèlements et le dédain impérialiste puis s’endort rassasiée, sûre de la grandeur de son peuple, de leur supériorité sur ces ennemis d’hier contraints d’admettre leur défaite morale et stratégique.

 

 

 

 

LA SUITE DANS TERRES IMPROMISES, BIENTÔT DANS VOS LIBRAIRIES

 

 


CUMINGS Bruce, Mémoires de feu en Corée du Nord, décembre 2004.

Disponible sur : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/12/CUMINGS/11732

Pour ne pas oublier la sauvagerie des bombardements étasuniens qui frappèrent toutes les villes du Nord pendant la guerre de Corée.

 


 

FRANCOIS Pierre-Olivier, Corée, l’impossible réunification, 55 minutes. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=ksC3Gpi631g

 

Ce très bon documentaire en deux volets montre à quel point la séparation reste un traumatisme au Nord comme au Sud, chaque camp étant conscient que la réunification se fera un jour.

 


 

 

Corée du Nord – Vue de l’intérieur, 82 minutes. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=fcYZBvhoiaE

Pour la scène de la patinoire totalement surréaliste. Svp regardez bien tous les figurants sur la glace et pas seulement le type en costard aux abois (29° minute). Egalement les croquantes scènes de la banane (45mn)  du repas familial (1h13 mn)

 


 

CLEMENT Theo, ZES en Corée du Nord, article disponible sur : www.diploweb.com/ZES-en-Coree-du-Nord.html

 

Pas très récent mais permet de comprendre l’importance des Zones Economiques Spéciales pour le régime.

 


 

Musique pour aller au front : www.youtube.com/watch?v=pZiVWXjsaJg

 

 

 


 

 

 

Parce qu’on ne s’en lassera jamais…  http://www.youtube.com/watch?v=mSLJYbhXCkE

 

 

 

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