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Géopolitique fiction

2021: Pyongyang et la diplomatie du basket

20 octobre 2017 - 2021: Pyongyang

 

On disait les choses immuables, gravées dans le marbre de ces bâtiments pharaoniques, on pensait les sujets du « royaume ermite » condamnés à endurer éternellement les mêmes privations, à revivre les mêmes souffrances. Nous n’avons pas voulu voir ce qui se cachait derrière le règne de la terreur, derrière ces foules hypnotisées par leur dieu soleil, récompensées de leur apathie par les jeux du cirque revisités. Et pourtant… Pourtant le pays changeait, les Nord-coréens qui n’avaient connu qu’une longue éclipse apercevaient au lointain une aube aux teintes rosées qui devait changer le cours de leurs vies monochromes. Le petit commerce se libérait progressivement de ses entraves mais on dissertait sur la probabilité d’une guerre nucléaire, les Zones Economiques Spéciales se multipliaient et on disséquait l’allure des dirigeants, le niveau de vie de la population augmentait pendant qu’on glosait sur les vestiges du stalinisme. La critique d’un régime ossifié et de la survivance du communisme le plus orthodoxe n’était que le parfait parallèle de notre aveuglement. Puis il y eut le mardi 20 novembre 2020, cette annonce inespérée qui a pris de court tous les experts autoproclamés de la péninsule. Un traité de paix historique entre MM. Sanders et Kim sera signé le 23 novembre à Camp David sous la médiation des Nations unies. La veille au soir, les deux dirigeants assisteront à un match entre les New York Knicks et les Chicago Bulls au Madison Square Garden. A l’heure où l’information est tombée, peu de gens se doutaient que cette opération était l’œuvre de l’Ambassadeur de la paix le plus accro au whisky, à la coke et au speed.

 

 

Hamhung, 21 novembre. Les rues du nouveau centre touristique du pays, jusqu’à peu ville industrieuse sans éclat, sont étonnamment calmes en cette fin d’après-midi. Les retardataires s’empressent de rentrer chez eux à pied, à vélo ou en voiture pour ne pas rater l’événement du siècle. C’est le cas de Choi Ji-Jung qui a fermé sa boutique d’électroménager plus tôt que d’habitude pour rejoindre son immeuble communautaire du centre-ville. Cette petite femme précieuse et volubile au rire si communicatif fait partie des pionniers du « souffle nouveau », campagne lancée en 2018 pour favoriser l’initiative privée. Des centaines de milliers de personnes ont ainsi pu, sous le strict contrôle du ministère du Travail, créer leur petit commerce et accéder à la propriété.

Comme tous les Nord-Coréens, Ji-Jung est particulièrement agitée depuis qu’hier, la présentatrice Ri Chun-Hee est apparue sur tous les écrans du pays pour annoncer qu’une délégation conduite par le chef des armées se rendrait aux Etats-Unis pour la première fois depuis la création de la République populaire démocratique de Corée. Après s’être douchée, Ji-Jung a enfilé son plus beau joseonot[1], bleu comme ses yeux et comme le ciel de sa Corée. Une fois habillée, elle prépare son thé préféré, un thé blanc des montagnes qui vient enrober de son parfum légèrement acidulé leur petit salon rangé avec minutie. Assise à côté de son époux et de leur fils Bon-Hwa, elle s’apprête à vivre l’impensable, l’inconcevable : la visite officielle du maréchal Kim Jong-Un aux Etats-Unis. Aussi taciturne qu’elle est expressive, Chin-Hae son mari proclame pour se donner du courage : « Les impérialistes se sont enfin rendu compte de notre force ! Ils peuvent s’estimer heureux que notre grand leader soit aussi bienveillant. » Ils restent silencieux de longues minutes, crispés, à attendre l’astre qui descendra du ciel pour les transporter vers des prairies plus vertes et des montagnes éternelles. Au bout d’une demi-heure étouffante, le voilà qui apparaît sous les hourras, rond et jovial comme à son habitude. Pendant que la présentatrice commente les moindres faits et gestes de leur « bien aimé maréchal », s’époumone et jubile, le salon familial retrouve son habituelle sérénité. Debout dans une voiture noire décapotable qui fend la foule, le jeune président, suivi de plusieurs dizaines de véhicules noirs, se dirige vers un avion que le monde découvre pour la première fois. Durant son passage, des hommes et des femmes pleurent, s’évanouissent, se roulent par terre. Une vielle dame aux cheveux noirs de jais témoigne à la télévision nationale : « Bien que ça soit très dur pour nous de le savoir si loin, nous savons qu’il agit pour le bien de la République populaire démocratique de Corée et pour celui de son peuple ». La présentatrice, les larmes aux yeux mais le cœur léger, annonce qu’une nouvelle édition est prévue le lendemain à 8h quand le président sera accueilli à sa descente d’avion par « le responsable de l’administration américaine ».

Ji-Jung, Chin-Hae et leur fils ont suivi les deux heures du programme télévisé sans en perdre une seule seconde. Soulagés, ils s’installent à table et dégustent un galbi tang, ragoût composé de viande bœuf et de légumes frais, dans un silence à peine troublé par les bruits de couverts et de déglutition. Au moment de se coucher, ils se rappelleront probablement des récits épouvantés des anciens au sujet des bombardements américains lors de la guerre et de l’anéantissement des principales villes de Corée du Nord. Les millions de vies arrachées par l’Empire pendant que les survivants se terraient comme des rats dans les grottes et les tunnels pour échapper au bruit de l’enfer et aux torrents de napalm. Et comment oublier l’embargo, les privations terribles, les hivers qui n’en finissent plus et la nourriture qui fut si rare lors de « la marche de la souffrance » ? Ils rumineront les menaces, les intimidations et les insultes des Occidentaux. Puis ils s’endormiront sûrs de la grandeur de leur peuple et de leur supériorité sur ces ennemis d’hier qui admettent enfin leur défaite morale et stratégique.

 

 

Base aérienne d’Andrews, Maryland le 22 novembre. « Putains de Coréens ! » Marc Mac Call, agent de la C.I.A. en charge de la sécurité des visites officielles est particulièrement anxieux. Trapu, chauve, le regard glacial, Mac Call porte en toute occasion un costume trois pièces fonctionnel et enfile ses Ray Ban au premier rayon de soleil. Sans s’en rendre compte, il est devenu le cliché du vétéran des missions sensibles et des coups tordus, le stéréotype du mec « qui a servi son pays ». Entouré de son équipe et du personnel de la base, il observe à travers ses jumelles le Boeing 747-400 aux couleurs de la R.P.D.C. en procédure d’approche. Ancien des services secrets aux états de service impeccables, Mac Call occupe ce poste depuis son retour au pays il y a 2 ans. Le terrain lui manque et tout ce qui va avec : aventure, adrénaline, filles, argent facile, action. Tout ce terreau qui construit les hommes, créé les seules vraies amitiés et transforme les destins. Mais à 61 ans, il sait que son heure est passée et de toute façon cette dernière affectation n’est pas pour lui déplaire. Il a supervisé la venue des plus grands de ce monde et celle d’incalculables autocrates africains et satrapes centre-asiatiques. Il aime ce boulot bien payé, clair, balisé, sans réel imprévu mais avec les Nord-Coréens on se jette dans l’inconnu et ça, l’inconnu, il déteste. « Si un déséquilibré ou un activiste venait à toucher à un seul cheveu de la coupe au bol de Kim, on s’exposerait à une foutue guerre nucléaire ! Et c’est pas la peine de te rappeler qu’on sauterait tous », lui a délicatement rappelé son supérieur ce matin. Alors Mc Call est nerveux, tourne en rond, mâche bruyamment son chewing-gum, jongle entre ses smartphones et aboie des ordres à ses hommes sur la piste. La pression monte quand il aperçoit depuis les écrans de contrôle l’avion présidentiel atterrir puis décélérer et finir par s’arrêter. Il faut de longues minutes pour que la porte du Boeing s’ouvre et qu’apparaisse l’homme qui effraie le monde libre, celui qui n’a jamais reculé et qui a maintenu, imperturbable, le cap de sa démence face aux plus puissantes nations. De New-York à Pyongyang en passant par Bamako, Sydney et Varsovie, tous verront un jour ou l’autre ces images du dirigeant honni descendre les marches du Boeing d’un pas sûr, le port martial. Chacun verra à la télévision, sur écran mobile ou dans les journaux cette scène où le président nord-coréen s’avance sur un tapis rouge suivi d’un essaim de généraux, figurants interchangeables de cette funeste comédie. « Mais c’est quoi ce bordel ? Il avait dit dix généraux et j’en compte déjà treize. Et il en sort de l’avion encore et encore ! » En effet, ce ne sont pas moins que 75 hauts gradés, et non dix, en plus des sept ministres, vingt conseillers spéciaux et 18 journalistes prévus par le protocole qui fouleront le sol américain. Mc Call perd le décompte de ces généraux qui portent tous le même uniforme vert olive bardé de médailles, les mêmes casquettes disproportionnées et affectent tous le même air contrit. Hors de lui, il balance son talkie-walkie à travers la pièce, éructe, tonne contre ces « dingues qui fragilisent le dispositif de sécurité » qu’ils avaient patiemment conçu. Comment pourront-ils assurer la sécurité de tous ces généraux maintenant ? Rompu aux situations d’urgence, Mac Call revoit ses plans, mobilise ses agents et contacte les réservistes pour sécuriser au maximum et dans les plus brefs délais ces « 75 guignols ». Comment pourrait-il appeler autrement ces généraux qui n’ont jamais vu l’ennemi que dans des films de propagande en noir et blanc, ces hiérarques dont le principal fait d’armes est d’avoir applaudi plus fort que son voisin lors d’un congrès du Parti Communiste ?

Pendant ce temps, le monde entier assiste à la marche de Kim sur le tapis rouge où l’attend le vieux Sanders. Deux univers, deux générations, deux conceptions de la société que tout oppose se font face, western des temps modernes où les héros ne jouent pas leur vie mais celle de leur peuple. Le nord-coréen s’approche, pataud, esquisse un bref sourire et serre la main de Sanders. Photographes, cameraman, tous se bousculent pour avoir le meilleur angle de cette rencontre, réminiscence d’une guerre qui était froide, d’un monde qui était simple. La poignée de main dure, les sourires deviennent plus naturels, des mots sont échangés et sans que personne ne s’y attende, Kim prend dans ses bras Sanders. « Là les gars, on nage en plein délire ! » Mc Call qui a combattu les « rouges » en Amérique centrale dans ses jeunes années est abasourdi. Transpirant, la cravate dénouée et l’œil hagard, il déclare, dépité plus que colérique, qu’il n’oubliera jamais le jour où le pays a été livré aux communistes. C’est le moment choisi par les deux dirigeants pour s’engouffrer dans une limousine, suivis d’un impressionnant convoi et d’un dispositif de sécurité digne de l’arrestation du capo du cartel de Sinaloa : Hummers, hélicoptères, blindés, motos, drones.

 

 

Madison Square Garden, le 23 novembre. Les avis sont partagés : si certains comme Ashley, fan de la première heure des Knicks, saluent l’initiative, d’autres trouvent le lieu peu approprié. Diego, croisé à la fin du match : « Ça me fait mal que mon club et cette enceinte mythique servent de caution à un dictateur ! Moi je suis venu voir un bon match de basket, point. » Ce père de famille d’origine portoricaine qui assure avoir fait de nombreux sacrifices pour se procurer son billet peste d’avoir raté le début de l’échauffement à cause des conditions de sécurité drastiques aux abords de l’arène. En général occupés par des stars hollywoodiennes ou des spectateurs fortunés en mal de sensations fortes, les courtside seats[2] sont réservés pour ce match à Denis Rodman, son épouse, Michael Jordan, Bernard Sanders et Kim Jong-Un. Juste derrière le « maréchal », deux Coréens aux costumes noirs dont la prise de notes frénétique et la mine patibulaire trahissent leur grade de général. Devant l’écran du poste de sécurité du M.S.G., Marc Mac Call s’emporte : « Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien noter d’intéressant ces abrutis ? « – Le généralissime s’est gratté l’oreille à 22h21, c’est le signe qu’il aime son grandissime pays. » Et avant de se coucher ils échangent leurs putains de notes pour être sûrs de ne rien louper de la journée de l’autre obèse. » Tout a été pensé pour qu’aucun incident ne vienne ternir la photo : fouilles attentives pour déceler les banderoles ou t-shirts hostiles au despote, policiers omniprésents, présence rassurante et consensuelle de Michael Jordan et enfin interdiction de retransmettre des images de Kim sur les écrans géants. Indépendamment du traité de paix et des bons sentiments, l’économie américaine se frotte les mains, de la N.B.A aux chaînes de télévision en passant par les annonceurs, les bookmakers, le M.S.G. ou encore les vendeurs de rue et les chaînes de pizzas à emporter. Ainsi, les bénéfices attendus de la venue du dernier représentant d’un pays communiste à un simple match de saison régulière avoisinent les 200 millions de dollars.

A l’origine de la présence de Kim Jong-Un au Madison Square Garden, une vieille promesse faite par Dennis Rodman, le vrai artisan du rapprochement entre les deux nations. Prêchant dans le désert pendant des années, Rodman est le seul Américain à avoir servi de lien avec la Corée du Nord au moment où Donald Trump parlait de rayer le pays de la carte. Le seul à avoir toujours été convaincu que ces deux pays avaient plus à partager qu’ils ne le pensaient et qu’arriverait un jour où la paix serait une évidence pour tous. Rodman a d’abord été contacté par Kim Jong-Un dont il était l’idole de jeunesse. A force d’attentions, le dictateur en a fait son ami et confident, celui avec lequel il pouvait parler sport, chanter, danser, boire et rire à gorge déployée. Mis à part Kim, Rodman a apporté « exotisme » et joie de vivre à des Nord-Coréens aux existences corsetées par l’idéologie totalitaire du Juché. Plus récemment, ce personnage cartoonesque a fini par éveiller l’intérêt de la nouvelle administration étasunienne qui a décidé de s’en servir comme messager pour prendre langue avec Pyongyang et mettre fin à un conflit qui avait trop duré. Le pari s’est avéré gagnant comme en attestent les accords qui seront signés demain entre « little rocketman » et Bernard Sanders.

Défoncé comme à son habitude, on dit qu’il n’a pas été vu à jeun depuis le dernier match de la finale de 98, Rodman arbore pour l’occasion une veste cintrée aux couleurs du drapeau étoilé du plus mauvais goût. Les millions de téléspectateurs qui assistent à l’événement peuvent voir le sexagénaire, casquette, lunettes de soleil et piercings tenir la main de son épouse, glisser un mot à Kim ou faire le pitre devant les caméras. Nommé citoyen d’honneur de la République populaire démocratique de Corée et conseiller du Ministre des sports, l’ancien champion est reçu en chef d’Etat à chacune de ses visites. En épousant l’année dernière Lee Jae-Hwa, l’étoile montante de la « pop patriotique » de trente ans sa cadette, il a définitivement scellé ses liens avec le royaume des Kim. Père comblé du petit Bae-Maverick, présenté fièrement par le gouvernement comme le premier Afro-Américain/Nord-Coréen à voir le jour, l’ancien meilleur défenseur de la N.B.A. vit maintenant entre leur villa cossue qui domine la baie de Wonsan, leur appartement de Pyongyang et sa maison de Los Angeles.

Mais ce que les livres d’Histoire ne mentionneront pas, c’est que la paix entre ces deux puissances nucléaires ennemies est le fait de l’orgueil démesuré d’un homme blessé. Pensé par Rodman depuis des années, cet événement planétaire est sa victoire personnelle sur le show business, les médias, ses anciens coéquipiers, tous ceux qui, lassés de ses frasques et de ses amitiés encombrantes, l’ont lâché après l’avoir encensé. Victoire d’un homme qui crevait de perdre son statut de star, d’être devenu ce bouffon pathétique dont on s’écarte et qui ne fait plus rêver aucun gosse depuis de nombreuses années. Avec Kim et la Corée du Nord, il retrouvait les micros, les caméras, les foules, les groupies, l’excitation, cette lumière dont une légende du sport ne peut se passer sans se perdre, sans mourir un peu. C’est même une double revanche qu’il savoure : c’est lui, Dennis Keith Rodman, le gamin d’une banlieue pauvre de Dallas abandonné par son père, lui l’éternel lieutenant de Magic Jordan qui attire ce soir  tous les regards et non l’icône du sport U.S., reléguée au rang de second rôle.

Son pote Kim de son côté, totalement absorbé par ce match assez moyen, est redevenu l’adolescent qui rêvait de N.B.A. et s’entrainait avec un maillot des Bulls sur le dos. D’ailleurs, il n’aura pas échappé aux commentateurs et spectateurs que le dictateur vibre toujours pour les Bulls de Chicago. Le ralenti de Kim bondissant de sa chaise devant le contre du pivot des Bulls, le géant lituanien Lukas Užugiris, sur Shonté Freeman a totalement éclipsé l’action en elle-même. Ses applaudissements nourris et son grand sourire quand les Bulls reprenaient le score sur un tir à trois points de Kris Dunn dans le deuxième quart-temps achèveront de convaincre le monde que son cœur battait pour l’équipe de Chicago. A la vue de ce gros bonhomme souriant qui parle basket à la mi-temps avec Sanders une bière à la main, difficile d’imaginer le gourou d’une secte de 27 millions d’esclaves, le chef belliciste d’une armée pléthorique, les essais nucléaire, les camps de travail, l’endoctrinement perpétuel, la misère, les pelotons d’exécution ou encore la surveillance généralisée.

Après le match, Kim s’est prêté au jeu des questions/réponses auprès d’une journaliste de C.N.N, intimidée d’avoir en face d’elle l’individu le plus détesté des Etats-Unis qui se révèle bonhomme et d’une gentillesse désarmante. Plutôt à l’aise et s’exprimant dans un anglais correct, il s’est contenté de phrases bateau sur la qualité du match, le bon accueil du peuple américain et son pays qui lui manquait. Des phrases creuses qui n’intéresseraient personne si elles n’émanaient pas du premier dirigeant nord-coréen à se confier à un média occidental. Visiblement rassuré du bon déroulement de la soirée et désireux de rester sur cette impression, Sanders a remercié chaleureusement son homologue nord-coréen et l’a raccompagné jusqu’à sa voiture dans laquelle se sont engouffrés Rodman et Jae-Hwa. Le convoi présidentiel s’est éloigné du Madison Square Garden pour un tour de New York by night. Après avoir totalement paralysé la circulation de la ville, les trois amis ont pris des selfies sur Time Square comme n’importe quels touristes avant de rentrer dans le quartier ultra sécurisé de Long Island où la délégation nord-coréenne avait élu domicile.

 

 

La douce Ri Chun-Hee

 

Télévision centrale coréenne, le 24 novembre. Le mont Paetku en fond, Ri Chun-Hee est assise derrière une table en verre, des notes sont posées près du micro qui fait office de seul élément de décoration. Présentatrice vedette de la télévision d’Etat, elle est à 78 ans plus qu’un visage familier pour les tous les Nord-Coréens. Expressive comme à son habitude, elle semble particulièrement enjouée : « Aujourd’hui Kim Jong-Un, président du parti des travailleurs de Corée, président de la commission des affaires étrangères de la République populaire démocratique de Corée et commandant suprême de l’armée populaire de Corée, a signé un traité de paix avec le président américain à Camp David. En échange de l’arrêt des essais balistiques dans le Pacifique, les Etats-Unis s’engagent à retirer leurs troupes de Corée du Sud. D’autre part, des accords bilatéraux seront mis en place pour accélérer le développement de notre pays. Le maréchal Kim Jong-Un a déclaré que c’était un grand jour pour la patrie et le peuple nord-coréen. »

 

 

Hamhung, octobre 2021. Le monde s’attendait à un changement radical consécutivement au traité de paix signé avec les Etats-Unis et à la poursuite de la politique du « souffle nouveau ». Avec ce voyage diplomatique relayé par tous les médias nationaux, les Nord-Coréens ont entrevu en quelques jours plus de couleurs, de vivacité et de chaleur que durant toute leur vie. Bon-Hwa, le fils de Ji-Jung et de Chin-Hae est un petit bonhomme fluet de onze ans aux yeux rieurs, au sourire irrégulier et à la démarche bondissante. Il appartient à la première génération de Nord-Coréens qui ne grandira pas dans la haine de l’ennemi américain, cet épouvantail qui a justifié tous les abus et toutes les privations. Contrairement à ses parents et grands-parents, Bon-Hwa ne vivra pas sous la menace perpétuelle d’une guerre totale et il est fort probable qu’il connaisse un jour le vent du changement, de la liberté et de la vérité. Pour le moment, il a rejoint les cinq millions de licenciés de la Fédération Nord-Coréenne de Basketball en s’inscrivant dans son club de quartier, le Sapo Basket Club. Sous l’impulsion de Kim, le pays entier est devenu dingue de ballon orange avec comme fol espoir de gagner les Jeux Olympiques de Los Angeles en 2028. Aussi, comme beaucoup de ses camarades de classe, il se rendra deux fois par semaine aux entrainements et brillera autant par son assiduité que par son engagement. Comme tous les basketteurs de son âge, Bon-Hwa franchira avec fierté et appréhension les portes du gymnase, son sac de sport sur l’épaule ou à la main. Il saluera son entraineur, passera par le vestiaire, échangera quelques mots avec ses partenaires puis s’aventurera sur le terrain : échauffement, exercices de dribles, de tir en course ou de lancers francs. Seulement, Bon-Hwa ne vit pas dans n’importe quel pays mais en République populaire démocratique de Corée. Les promoteurs de l’invitation de Kim au match des Knicks assuraient que le sport était le meilleur instrument pour rassembler les peuples, faire tomber les digues de l’intolérance et in fine conduire à la démocratie. Ils oubliaient que c’était en même temps l’un des instruments privilégiés des tyrans pour asseoir leur pouvoir et façonner un « homme nouveau » fidèle et obéissant. Ainsi, Bon-Hwa ne placardera dans sa chambre aucune affiche de star du basket, ne connaîtra que le nom des joueurs de son pays et ne portera aucun maillot d’une équipe de la N.B.A. Il ne pratiquera pas ce sport universel pour prendre du plaisir avec ses copains ou marcher sur les traces de ses idoles mais pour ne pas décevoir Kim Jong-Un, son père, son guide, son étoile qui veut que le pays devienne une nation d’athlètes. Par l’intermédiaire du basketball, il compte réaliser son rêve, le seul rêve que peut s’autoriser un gamin de Corée du Nord. Certains soirs, il se confiera à ses parents à la faveur de la tombée de la nuit : « Peut-être qu’un jour notre bien aimé maréchal nous rendra visite dans le club pendant un entrainement ou même un match. Alors il faudra que je me montre digne de sa grandeur et de sa générosité ! » En dépit de l’ouverture de l’économie et du traité de paix avec les Etats-Unis, la liberté attendra. Tous les habitants de la R.P.D.C. attendront patiemment le moment où Kim Jong-Un décidera qu’il est temps qu’ils sachent, qu’ils doutent, qu’ils choisissent, qu’ils espèrent et qu’ils aiment. Pour l’heure, les pays de la région et les Etats-Unis, reconnaissants des économies pharamineuses générées par le traité de paix et conscients de la manne financière que représente ce nouveau marché, saluent les efforts de leur « partenaire nord-coréen » en matière de démocratie. La paix et la sécurité du monde libre impliquent bien quelques sacrifices…

 

 

Récit d’anticipation imaginé par Jérémie Jonas, octobre 2017

 

 

 

[1] Tenue traditionnelle que les femmes coréennes portent pour les occasions

[2] Sièges prisés situés sur les bords du terrain de basket pouvant coûter plusieurs milliers d’euros la place

 

 

 


CUMINGS Bruce, Mémoires de feu en Corée du Nord, décembre 2004.

Disponible sur : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/12/CUMINGS/11732

Pour ne pas oublier la sauvagerie des bombardements étasuniens qui frappèrent toutes les villes du Nord pendant la guerre de Corée.

 


 

FRANCOIS Pierre-Olivier, Corée, l’impossible réunification, 55 minutes. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=ksC3Gpi631g

 

Ce très bon documentaire en deux volets montre à quel point la séparation reste un traumatisme au Nord comme au Sud, chaque camp étant conscient que la réunification se fera un jour.

 


 

 

Corée du Nord – Vue de l’intérieur, 82 minutes. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=fcYZBvhoiaE

Pour la scène de la patinoire totalement surréaliste. Svp regardez bien tous les figurants sur la glace et pas seulement le type en costard aux abois (29° minute). Egalement les croquantes scènes de la banane (45mn)  du repas familial (1h13 mn)

 


 

CLEMENT Theo, ZES en Corée du Nord, article disponible sur : www.diploweb.com/ZES-en-Coree-du-Nord.html

 

Pas très récent mais permet de comprendre l’importance des Zones Economiques Spéciales pour le régime.

 


 

Musique pour aller au front : www.youtube.com/watch?v=pZiVWXjsaJg

 

 

 


 

 

 

Parce qu’on ne s’en lassera jamais…  http://www.youtube.com/watch?v=mSLJYbhXCkE

 

 

 

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