Menu

Géopolitique fiction

2022: Yézidis

1 December 2017 - 2022 : Les Yézidis

 

 

 

 

Yézidis

République du Kurdistan / Mesopotamia 2022

 

 

 

D’eux, on ne connaît rien. Ou alors si peu. Avant d’être le peuple ayant payé le plus lourd tribut à la chevauchée sanglante de DAESH, les Yézidis[1] sont un condensé d’Orient, cette terre de contraires où la douceur troque si souvent son C pour le L de douleur. Originaires de la Perse antique et de langue kurde, les Yézidis s’établirent il y a des temps immémoriaux dans le Nord de l’ancienne Mésopotamie, croisement des civilisations, berceau de tant de nous. Ils y construisirent des temples, des palais en torchis et s’y ensablèrent jusqu’à ce que la sauvagerie ne vienne les déloger. Moins d’un million au dernier recensement dont près d’un tiers ont fui pour l’Europe occidentale où ils affrontent la paix et ses sœurs ennemies Dispersion et Assimilation.

Les Yézidis, une anomalie collective, un peuple énigme buté dans ses traditions singulières, son système de castes immuable et sa religion ancestrale essentiellement orale issue du zoroastrisme, mère de tous les monothéismes. Témoins d’Orient, ils virent défiler les Empires, les prophètes, les déluges, les missionnaires de la croix et du croissant, les marches triomphales et les nationalismes sans jamais renoncer à vénérer le soleil, l’eau, l’air, la lune et à dédier un culte au melek-taous, l’ange paon. Accusés d’hérésie et persécutés aussi longtemps que les anciens s’en souviennent, les Yézidis n’ont jamais été les bienvenus dans ce Levant dont ils sont le sel et la mémoire. Coupables d’être différents tout en étant trop proches, coupables d’avoir invariablement réfuté la foi du plus fort.

 

Novembre 2019. Un camion de la Croix Rouge recouvert d’une bâche bruyante dès la troisième vitesse mène une vingtaine de personnes d’un camp de transit de Lalish au camp Zone 4 à quelques kilomètres plus au Nord. Tous Yézidis. Tous de Sinjar[2]. Le trajet est pénible, cahoteux. On s’échange des bribes de salutations et de bénédictions, on se partage le chagrin en s’assurant que personne n’en manque. Ils voulaient rentrer chez eux, ils devront se contenter des containers, des coupons alimentaires et des si dieu veut. Une semaine, un mois, un an, le bref sera le mieux. D’ici là, ils occuperont le même espace-temps, souperont les mêmes couchers de soleil et pleureront de mille façons l’éloignement. Ils n’auraient pas dû se rencontrer mais il y eut le 3 août 2014.

 

 

1

 

Sinjar, Mesopotamia.

 

Rousse de défi, la peau diaphane à narguer les canicules, les lèvres pourpres, le front haut et fier, la silhouette élancée avec le bon dosage de hanches et de ventre, il manque pourtant à Berivan l’impalpable qui la définirait comme belle. Peut-être les atours de peshmerga qui ne la quittent jamais : uniforme kaki, foulard dans les cheveux, écusson rouge et vert brodé sur l’épaule gauche, bottes de combat et fusil mitrailleur de rigueur. Peut-être la raideur dans sa nuque, ses rides vierges de sourires, ses mains rêches et manucurées de cicatrices. Les garçons la trouvaient-elle désirable avant que le malheur vêtu de noir de la tête au sabre ne se répande sur la région pour proclamer l’unicité de son dieu ?

Le leur n’a pu empêcher les massacres de masse, l’enlèvement de milliers de femmes pour servir d’exutoire à la fureur des nouveaux croisés, la fuite des survivants dans les montagnes sans autre paquetage que la terreur d’être rattrapé. L’horreur redéfinie par un semi-lettré qui se voulait calife, la barbarie au temps de la 4G et de l’écologie rédemptrice. La montagne où Noé posa son Arche dans un livre saint à tant de contemporains souillée d’amoralité. La haine, l’index levé, charriait l’accent d’ici ou le verbe d’ailleurs, elle avait un visage et il était humain. C’était en l’an 6764 de leur calendrier, en plein l’été, il y a huit ans maintenant. Une éternité. « Plus jamais esclave » comme devise, Berivan s’enfuit du camp Zone 4 par une nuit de pleine lune avec l’aide d’un passeur acquis à la cause. Le cheveu ras pour dissuader la tentation, une dague enfouie sous la ceinture et l’angoisse de revivre le pire, elle quitta le Kurdistan sans repentir. Après plusieurs jours de marche tactique à ramper sur les coudes et à déjouer les patrouilles, elle traversa une deuxième frontière, celle de ses montagnes. Elle n’attendit pas trois jours pour rejoindre les YBS[3], les Unités de résistance de Sinjar, se fiança à la guerre et oublia qu’elle n’était pas encore femme.

 

Depuis lors, la défiance de Berivan s’érige en règle envers tout ce qui n’est pas eux : les tribus arabes voisines qui appuyèrent brusquement et inexplicablement DAESH, les Kurdes du PDK qui les abandonnèrent et s’il le faut la terre pour avoir continué de tourner sans se retourner sur leur ferman, leur génocide. Défiance contre les dirigeants occidentaux qui soutinrent DAESH avec une inconséquence meurtrière quand ses jihadistes se prétendaient opposants démocratiques au tyran d’à côté. Contre les journalistes internationaux parachutés sans modération le temps de capter la détresse télévisuelle et les visages si possible découverts des esclaves-sexuelles-du-Califat avant de s’envoler vers de nouveaux drames à éclairer. Berivan a été l’une d’elles, ces femmes-objets expiatoires rendues à leurs familles avant d’être piétinées par l’impudeur crasse, le sensationnalisme, la honte de rien. Doublement humiliée, elle pointe du canon aussi souvent qu’elle le peut les sincères, les naïfs, les suiveurs et les incendiaires qui oublièrent sitôt leurs grandiloquents sermons sur le martyr de leur peuple. Défiance qui s’allonge en malveillance à l’évocation des orchestrateurs de la partition de l’Irak, rédigée en lettres de noblesses par les vainqueurs et les héros de la dernière heure. Les Yézidis ne retirèrent rien de ce Yalta oriental, sinon l’amertume de constater que les trois ennemis héréditaires se donnaient soudain du « mon frère » au moment de se partager les trésors de l’Irak. Simulacre de paix des braves patronné par Astana : à toi telle ville-symbole, tel gisement, à moi tel autre, à l’autre telle réserve de gaz naturel et tel mausolée. Et ainsi de suite jusqu’à épuisement des ressources et des fausses polémiques. Dans ce jeu de société de mauvais goût, nul ne se battit pour les Yézidis, compatriotes involontaires, pas assez Kurdes, trop non-musulmans. Et puis cette dévotion pour le feu, les anges et le soleil… On se les répartit bon gré mal gré : Soixante  mille totalement autonomes dans le Sinjar qui revenait de droit au Mesopotamia. Quatre cent cinquante mille parqués dans des camps de déplacés en République du Kurdistan. Définitivement victorieuse, l’Alistan, la nouvelle entité chiite appuyée à l’Iran, se réjouissait de ne pas avoir à en accueillir.

 

Si en partant pour Sinjar Berivan ne nourrissait pas d’illusion sur la qualité du service, elle se contenta à contre-cœur d’une yourte des Nations Unies. Une lubie de riche inadaptée à la région, malodorante et exiguë, intransigeante avec le chaud, courtoise avec le froid et l’humidité. Par respect pour les souvenirs, elle n’est jamais repassée devant les ruines de sa maison. Il paraît qu’ils ont même volé les briques et que les herbes folles candidatent pour le poste de concierge. Eux les martyrs, les pacifistes entrés en résistance pour la survie de leur peuple une nouvelle fois punis, comme s’ils devaient s’acquitter des horreurs des fous de l’Etat Islamique. Victimes et bourreaux enlacés à jamais dans la mémoire collective de l’Orient.

 

C’est ainsi qu’au partage de l’Irak la résistance yézidi, initialement formée aux fins de repousser les hommes d’al-Baghdadi, ne déposa pas les armes et entra dans une guerre de guerilla à la stupéfaction générale. Presque par principe. Au nombre de quatre mille, ils fortifièrent le Sinjar de chagrin et essaimèrent leur révolte dans chaque foyer yézidi. Les YBS nouvelle formule étaient nés. Dans le Sinjar autonome, le « Front Sud » commandé par Lalo le fou, le Rambo yézidi qui se targue du scalp de deux cent djihadistes, et drastiquement hiérarchisé en divisions, cellules et sous-cellules s’apparente à une armée régulière. Le « Front Nord » qui recouvre Lalish, ses environs et les camps de réfugiés se concentre sur des activités d’espionnage, de propagande et de recherches de fonds. Confetti yézidi surplombant un continent arabo-sunnite, le Sinjar n’est plus qu’une poche d’incompréhension dans une région où l’altérité égale danger. Bienvenue en Insoumie, cité/Etat où les femmes sont majoritaires et l’usage de la kalachnikov dispensé dès le plus jeune âge. Une serre verrouillée de l’intérieur où les consciences poussent hautes comme on déteste, hors d’atteinte des voix dissonantes qui prétendent qu’il y a toujours le choix. Dans ces conditions qui excluent tout rapprochement, tout pardon, Berivan, soldate d’une guerre qu’elle n’a pu mener, attend un ennemi qui ne viendra pas. DAESH anéanti, leurs soutiens directs et surtout indirects châtiés par les milices chiites et les troupes de l’Alistan, l’aviation russe mobilisable en moins d’une heure et les Yézidis surarmés, qui donc irait s’aventurer dans le Sinjar ? Dans le pire des cas des traîne-misère échaudés par un litige foncier, une relation contrariée ou une querelle familiale. Rien susceptible de justifier la mise en coupe réglée de soixante mille habitants et le maintien d’une armée aussi pléthorique.

 

Conditionnée à voir des ennemis là où il n’y a qu’un enfant au loin chevauchant un âne, une voiture se trompant de direction ou un feu de pneu à quelques kilomètres, elle ne se doute même pas qu’une autre jeunesse est possible. La sienne se coagule dans la tension, les entrainements, les repérages, les incursions chez l’ennemi, les ordres, les odes aux martyrs et les chants guerriers. Elle mange vite et consistant, boit tiède, dort peu et rêve mal mais c’est bien le minimum pour protéger le Sinjar et punir définitivement ses adversaires. Engagement absurde, catharsis impossible. Seul un fou ou un sans espoir pourrait croire qu’une mort peut en venger mille autres, que le sang lave encore le sang. Partie pour un idéal, elle s’emmurera en chantant, rejetant jusqu’à l’idée que des hommes et des femmes peuvent cultiver le bon au-delà des monts dénudés de Sinjar.

 

Mais rappelez-vous l’été 2014. C’était il y a huit ans. C’était avant hier. Depuis ce mois de génocide, Berivan a pris place dans un train fantôme où les revenants au drapeau noir, les morts mutilés de toutes parts et les disparus, couleur sépia et cris d’épouvante, surgissent à chaque virage. Souriants d’une balafre, ces marionnettes passéistes lui arrachent passage après passage des poignées de féminité, de projets familiaux et de toute envie d’autre chose. Elle a pour instruction de garder sa ceinture de sécurité bien attachée et de ne pas se libérer avant la fin de l’attraction. Si fin il y a.

 

 

2

 

Lalish, République du Kurdistan.

 

Tracer une frontière sur des décennies de mauvais voisinage, de tribalisme, de charniers et d’or noir puis placer dos à dos deux Etats aussi géométriquement opposés que Mesopotamia et République du Kurdistan entraîna une explosion des trafics. Des dizaines de réseaux virent le jour, rivalisant d’originalité, d’audace et de brutalités pour acheminer leurs délits d’un pays à l’autre. Du Nord au Sud, un échantillon de débauche occidentale : alcool, pornographie sous toutes ses déclinaisons, cigarettes, vêtements griffés. Du Sud au Nord, le nerf de la haine : armes, matériel de guerre, barils de pétrole. Une ONG danoise estime dans un rapport publié l’année dernière que la contrebande fait vivre plus de deux cent trente mille familles des deux côtés de la frontière. Profitant de l’impuissance tout sauf involontaire d’Etats peu structurés et avares en aides sociales, passeurs, contrebandiers, policiers, douaniers, fonctionnaires, creuseurs, ravitailleurs, porteurs, receleurs, guetteurs ou encore informateurs croquent chaque jour dans la pomme pourrie de l’illicite.

Huit ans plus tôt, Sangar travaillait comme routier et traversait l’Irak par les quatre points cardinaux sans prendre garde aux barrières ethniques et linguistiques. Sur fond de Madonna, de Michael Jackson ou de musique populaire, il bouffait de la route, du paysage et de l’accent, défilés d’Histoire et de géographies cantonnés dans le passé. Après l’Horreur et la fuite, vinrent la réinstallation dans un rectangle de tôle et le règne de la débrouille. Assumer que les portions diminuent dans les assiettes, que le plaisir reste souvenirs et que les surprises ne dépassent pas les grilles de l’imagination. Alors journalier sur les chantiers du Nord-Ouest kurdistanais, seule occupation à la portée d’un réfugié, son cousin Derodan qui ne s’est jamais encombré de scrupule lui proposa de « descendre » avec lui. Avec les sous-titres : braver les lois du Kurdistan et de Mesopotamia, encourir dix ans d’emprisonnement dans des geôles fétides pleines à craquer d’hostilité et risquer sa peau dans des tunnels souterrains orientés plein Sud. Rejoindre le camp du répressible, des repris de justice et de l’argent facile. Trop fier, Sangar refusa la proposition en remerciant son cousin, lequel lui révéla qu’ils étaient toujours à la recherche de bras en bas s’il changeait d’avis. Après plusieurs semaines de nuits à se ronger et de joutes internes, Sangar bascula, appâté par cette activité qui rapporte en une descente l’équivalent d’un mois à suer comme un bœuf sur des passerelles métalliques. En sus du confort matériel, sa décision tenait de la vengeance contre le pendule de l’Irak au milieu duquel les Yézidis se retrouvèrent inéluctablement écrasés par des conflits auxquels ils étaient étrangers. Des siècles à s’excuser d’être là, à courber l’échine pour éviter le glaive, à prier que demain soit moins pire. Il avait là le moyen de sortir de la précarité en glissant sa main dans la poche des cousins des porcs qui avaient pris sa fille. C’était en 2014, et non sa douleur n’a pas fait son deuil. Qu’ils se ruinent pour des bouteilles de whisky frelaté à 40 dollars l’unité ! Qu’ils les boivent comme des misérables à l’insu de leur religion, qu’ils risquent l’opprobre et comme lui la prison !

Après avoir subi tant d’outrances, Sangar fréquente désormais sur un pied d’égalité des Yézidis de Lalish et des hommes d’autres communautés. Des Arabes, des Kurdes, des Chrétiens et des types appartenant à des minorités dont il a déjà oublié le nom. Des durs, des malins, des drôles, des cons aussi. Il n’est plus juste un Yézidi, mais Sangar le cousin de Derodan, le costaud du groupe Rouge amoureux de musique pop, celui chargé de transporter le whisky vers le Sud. Homme pudique et conservateur, Sangar n’en admire pas moins le charismatique Mazlum, le chef du réseau qui a expérimenté les prisons de Saddam et d’Europe. Un type à l’allure de notable pépère, gilet, chevalière et cheveux gris plaqués en arrière, mais que personne, nulle part, ne prendrait pour le pompiste. L’aura des vrais chefs, un volcan dans la rétine et la réputation sur laquelle il marche, tapis rouge invisible pour le commun des mortels mais détectable quand il l’emprunte avec sa pléiade de gorilles. Un bourreau de travail, hyperactif et volubile qui répond à ses trois smartphones dans autant de langues et se plaint encore plus fréquemment de ses deux maîtresses que Sangar imagine jeunes, envoûtantes et capricieuses.

Et il y a pris goût à ces nuits passées dans les tripes de la frontière à se jouer des lois et à côtoyer le frisson, l’apprivoiser, le dominer. Ce qu’il aime plus que tout dans son nouveau métier, c’est quand à une heure avancée de la nuit la porte d’une maisonnette ou d’un commerce s’ouvre, que l’hôte les accueille avec obséquiosité et les emmène vers l’entrée d’un tunnel dissimulée sous un canapé, un tapis, une cuisinière ou un lit d’enfant. Grisé par l’adrénaline et le respect qui lui est témoigné, il s’imagine bandit de grand chemin, homme d’honneur, acteur de série turque ou même américaine. C’est après que le plus compliqué commence. Quand, concentré, il glisse dans les viscères étroits et sans fin de la contrebande, éclairé par les faibles ampoules accrochées au plafond. Son premier réflexe, se repérer par rapport aux « souvenirs » laissés dans ces grottes labyrinthiques et obscures où une toux grasse, un éboulis ou le crissement de rails servent de GPS. Par habitude, superstition, rite initiatique ou païen, les hommes d’en bas gravent des noms et des dates, coulent des cierges, accrochent des photos et divers objets sur les parois. Une fois acclimaté au monde souterrain, à ses codes et valeurs, il faut charger la marchandise sur des chariots en bois et les pousser pendant des kilomètres, le dos voûté dans ces galeries trop basses. Evacuées la claustrophobie et l’inquiétude de finir enseveli, arrêté ou tondu par des concurrents, Sangar doit lutter contre les stigmates de ce travail de forçat. Analgésiques, remèdes traditionnels, ceinture dorsale, whisky, plus rien ne calme les décharges électriques qui paralysent sa colonne vertébrale à intervalles irrégulières. Il le cache le plus longtemps possible à son épouse espérant tenir encore quelques mois, le temps de mettre suffisamment de côté pour retourner s’installer chez eux. A Sinjar. Dire qu’il y a quelques mois il faisait la queue à la Croix Rouge quand la faim finissait par remporter le combat de coqs l’opposant à l’orgueil ! Depuis l’attaque de leur sanctuaire, la disparition de Parwin et la perte d’autant, c’est la première fois qu’il souffle. Le moment présent le rassure en dépit de tous les risques mais naître Yézidi est un risque en soi, alors…

 

Après sa première descente, sa famille a cessé de s’alimenter de plâtrées aux seules vertus roboratives et de rations alimentaires siglées crève-la-faim pour se délecter de viandes de premier choix, de légumes, de fruits et de sodas achetés en ville. La cuisine redevint centre du foyer et tous se précipitent dans la plus grande discrétion pour saucer des casseroles de délices dès que Leila, sa femme, tourne le dos. Ailes de poulet au citron, foie de veau épicé, agneau aux noix, groseilles et épices, elle fait feu de tout bois, les jours de peu pouvant revenir aussi vite qu’ils se sont évanouis. Deux, trois, quatre, cinq descentes et Sangar put acheter des habits neufs à ses enfants et à son épouse, des babioles à sa vieille mère et une télévision 75 pouces. En dix descentes, il répartissait des petits billets à ses frères et sœurs ainsi qu’à toute sa famille élargie. Trente et les voilà locataires d’un trois pièces lumineux dans un quartier commerçant de Lalish, le Sinjar attendra le temps de rassembler suffisamment d’argent pour s’acheter un bien. Peu confiant envers les banques, Sangar place son argent chez des commerçants complices et ne va en retirer qu’en cas d’urgence médicale ou dentaire. Le luxe.

S’il est trop tard pour les aînés, il paiera à Sipal des études longues et compliquées. Pour le premier, il y a songé. Il lui achètera un commerce d’ici quelques mois et pour le second, qui a suivi sa passion, une camionnette. A sa femme, des pétales de pudeur. La semaine dernière, les yeux de Leila s’embuèrent pour un autre motif que la peine quand il lui offrit le parfum Dior dont elle n’osait pas même imaginer la senteur. Il s’était rappelé son rire gêné devant la publicité où des acteurs débordant de glamour se poursuivaient dans les rues désertes d’une ville d’Europe et fit le nécessaire grâce à l’un de ses nouveaux amis de passage en Turquie. Pudique, Leila réfréna ses émotions, remercia furtivement son mari d’un baiser sur la joue et rangea avec soin la boîte sous ses chemisiers.

Mais chaque matin où elle se retrouve seule, Leila s’empare du flacon, ferme les yeux et s’en applique une pulvérisation au creux du cou. Juste une. Que dure ce plaisir jusqu’à ce que la dernière goutte ne meure sur son corps. Rituel immuable, elle inspire profondément le parfum aux arômes d’écorce, les paupières closes, et devient cette actrice blonde aux pieds nus de la publicité. Transie d’exaltation, elle court dans les premières lueurs bleutées de l’aube sous les auspices de cette rivière majestueuses et de cette tour en fer gigantesque. Elle court car le temps court plus vite encore. Elle monte les marches d’une église en dispersant un essaim d’hirondelles, traverse un pont illuminé de cadenas, suit un pouls entêtant qui la conduit à une place dominée par une horloge. Un masque vénitien laissé à terre bascule encore sur sa face extérieure, une cape disparaît au détour d’un croisement. Les aiguilles des secondes dans la tête, elle se lance à la poursuite de son insaisissable amant avant que le jour ne les sépare définitivement. Elle atterrit alors dans un carrefour désert où plusieurs routes s’offrent à elle. Laquelle choisir ? Il ne reste que quelques instants… Une main se pose sur son épaule avec la délicatesse d’un adieu. C’est lui ! A ce moment précis ses paupières se rouvrent, Paris n’est plus qu’une brise. Trente secondes pour une éternité.

 

3

 

Erbil, République du Kurdistan.

 

Tout petit déjà, Kovan dessinait, brossait, croquait, peignait ce qu’il ressentait, rêvait, cauchemardait. L’adolescence venant, il s’isola dans un univers de traits, de perspectives et de remplissages, loin des futilités ambiantes, des rires agricoles et de l’agitation hormonale, une pancarte « Ne pas déranger » accrochée au cou. Introverti relèverait du doux euphémisme pour évoquer ce gamin à l’écart du groupe, les mains barbouillées de dessins, solitaire à l’extrême. Peu après son arrivée à Zone 4 il décida de braquer son destin et partit du camp contre l’avis de ses parents pour Erbil où il cumula jusqu’à trois emplois simultanément pour régler les loyers d’habitats miséreux. Neuf mois plus tard, il acheta avec toutes ses économies le kit de base du tatoueur et se servit de cobaye en gravant sur son mollet un serpent, son animal totem, en dot work. Devant le résultat et la somme modique qu’il réclamait, les jeunes et les moins jeunes du quartier le sollicitèrent en nombre. Le bouche à oreille s’occupant des indécis, Kovan passa ses journées et parfois même ses nuits à tatouer à la chaîne dans l’arrière salle d’un commerçant trop heureux de jouer l’entremetteur. Du japonais, du cubiste, du ringard, du neuneu qui se regrette, du tribal dépassé, pas de panique tout le Kurdistan sera servi. Poitrine, omoplate, bas du dos, mollet, bras, cou, tout ce qui vous plaira, demandez le programme. Erbil, ses 900.000 habitants, son dynamisme post-conflit et ses zones urbaines gentrifiées, se révéla l’endroit idoine pour se bâtir une réputation dans le onzième art.

En 2021, il posa ses aiguilles dans un local anciennement occupé par un arracheur de dents, à dix minutes à pied de la citadelle. Il lui fallut des semaines d’abnégation pour créer un salon à la fois propre, branché et accueillant. Devanture en lettres calligraphiées « DENNIS TATTOO », intérieur épuré, canapé rétro en toile vert foncé, mini laboratoire fonctionnel et illustrations représentant l’inspiration du moment. Son apparence aussi a changé. Fini le petit yézidi dont le principal souci stylistique se résumait à éviter l’insolation due au travail informel : gardien de place de stationnement, homme-distributeur de ticket, vendeur de rue ou porteur de parpaings. Derrière lui les festins de légumes cabossés ramassés à la fin des marchés, les douches froides en hiver, les puces de lit et l’odeur d’humide comme gentil accompagnateur. L’assurance de ses vingt-trois ans, il affectionne les chemises blanches immaculées, les gilets sans manche à l’anglaise et les bottines en daim ou en cuir. Le souci du détail à même le corps : du khôl pour souligner ses yeux noirs en amande, une longue barbe parfaitement sculptée, des moustaches travaillées et des cheveux rejetés en arrière avec de la  cire.

Fier du chemin parcouru alors qu’il n’aurait jamais dû quitter les collines de containers de Lalish. Fier mais pas vraiment à l’aise, pas tout à fait chez lui. Un exilé de plus arraché à lui-même, ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas, se débattant entre hier et « on verra demain ». Comme une évidence, il choisit de tourner le dos à ses racines, à Kovan le Yézidi et à ses parents analphabètes condamnés à n’être dans le meilleur des cas que de braves gens. Des qui se font escroquer, des qui n’osent pas déranger, des qui s’excusent de ne pas comprendre, des qui s’excusent de comprendre. Rejet de soi d’autant mieux accepté que cela permettait de faire de la place à Dennis, le tatoueur couru de la jeunesse branchée d’Erbil. Pour justifier sa trahison, il se prétexta ne pas vouloir attirer la commisération et la larme facile, chercher à être reconnu pour son talent, récompensé de par son œuvre. Si son interlocuteur lui demande d’où il vient, il biaise, change de conversation. Si l’indiscret persiste : d’ici, ça ne se voit pas ? Poussé dans ses retranchements, il lâche enveloppé de mystère qu’il est originaire de l’Ouest et en cas de difficulté se réfugie derrière le prétexte du « c’est compliqué » suivi d’un silence pour clore le débat avec tact.

Alors il a bûché, tatoué à tour de bras, rogné sur son temps de loisir, sur son sommeil, le véritable ennemi de l’artiste. La réaction du public n’a pas attendu le nombre des années : agenda saturé de rendez-vous, accumulation de likes, articles dithyrambiques sur internet, sites spécialisés ou pas. Jusqu’à la consécration : son admission à la très sélective Société des gentlemen du Kurdistan. Originellement club d’amis se réunissant pour le plaisir d’être ensemble et de parler sape, la « Société » a dérivé au fil des ans en une franc-maçonnerie kurdistanaise. Structurée autour de la cooptation et de la camaraderie, elle se compose de dirigeants de grands groupes, d’étudiants, de créatifs, d’entrepreneurs mais aussi d’un gouverneur et de deux ministres. Un accélérateur sans pareil de carrières et de réseaux. Intronisé tatoueur officiel de la « Société », il dut récemment embaucher une assistante et deux apprentis alors qu’une franchise s’apprête à ouvrir à Dohuk de manière à sustenter les masochistes du piquoir. Accomplissement des accomplissements, Dennis put réaliser un vieux rêve et se rendre à Berlin, le premier monde, pour participer à une convention internationale de tatouage. Un an seulement après l’ouverture du salon. Les récompenses matérielles s’égrenèrent, les charmes de la réussite glissaient, sirupeux, dans son gosier qu’il n’en voyait pas le bout.

La dernière fois qu’il appela sa mère, ce qui n’arrive que très rarement, cette dernière lui rappela la fable de la feuille et de l’arbre. La feuille pour l’individu, l’arbre pour sa famille. « – Je ne m’inquiète pas pour toi mon fils, la feuille ne tombe jamais loin de l’arbre. », lui a-t-elle raccroché sans qu’il en comprenne la signification. Cela fait si longtemps qu’il ne la comprend plus la mère, avec ses suppliques lacrymales, ses dictons dépassés et ses prières lourdinges… Si seulement Kovan savait à quel point elle est fière de lui. Ayant appris que le petit avait sa notoriété à Erbil, elle se rendit au cyber tenu par une ONG chinoise et demanda expressément qu’on lui montre son fils sur l’internet. C’est là qu’elle comprit qui était devenu Kovan. Le cœur débordant de fierté, elle rentra dans leur container vide et austère comme un jour sans pain pour annoncer à son mari tout le chemin accompli. Tu te rends compte, il a dix mille amis et il va souvent voir Fouad Ahmed, tu sais le ministre de l’Intérieur! Ecoute, écoute bien : il est tellement talentueux qu’il a été reçu par les autorités allemandes ! S’en suivit le décompte des exploits réalisés par Dennis, amplifiés par sa méconnaissance des affaires du monde, magnifiés par l’amour maternel. Qu’il se soit éloigné d’eux et surtout de lui est secondaire, elle lui pardonne volontiers car tout finira par rentrer dans l’ordre. La feuille ne tombe jamais loin de l’arbre.

 

 

4

 

Camp Zone 4, République du Kurdistan.

 

Shaima, son petit frère Tashin, ses parents Nerev et Dalya et sa grand-mère Sara stationnent toujours dans le temporaire depuis leur fuite de Sinjar. Après la clochardisation du post-conflit et le camp de Sharia, ils entassent depuis trois ans leurs espoirs dans le container B33. Pourtant, le dénouement de la question yézidi semblait imminent quand Massoud Barzani vint à Zone 4 en compagnie de son Etat-major et de ses meilleurs vœux pour sa première visite d’un camp de Yézidis depuis l’Indépendance. Le jour tant attendu, une électricité de finale de coupe du monde flottait dans Zone 4 et saisissait jusqu’aux plus récalcitrants. Les klaxons communiquaient en morse sans discontinuer, les drapeaux paradaient, les habits étaient plus propres et les visages plus présentables. Signe avant-coureur, les enfants n’avaient plus la tête à se chamailler ni à essayer de faire sauter les citernes d’eau. Tout était réuni, même la météo généreusement clémente voulait y croire. En arrivant dans le camp, les 4×4 blancs de la délégation kurdistanaise soulevèrent poussière et hystérisme. Les gens voulaient l’approcher, lui parler, lui donner un mot avec un prénom, deux noms et une date de naissance, lui raconter leur errance. Il devrait comprendre, lui le chef de clan, l’autonomiste, l’importance d’être chez soi. Comme c’est ce jour qu’on signerait l’Histoire, le président laissa le protocole dans sa voiture et chaussa ses bottes de combattant du peuple. Chaudement escorté par une mêlée de prêtres et de responsables communautaires, il fendit la foule, monta sur une estrade de chantier posée la veille et se laissa longuement applaudir avant de prendre la parole. Les réfugiés, au seuil de la démence, se poussaient du coude, grimpaient les uns sur les autres, Guinness Book de la plus grande pyramide humaine. Aujourd’hui encore, tous se rappellent des habits qu’ils portaient, de la place qu’ils occupaient et de l’ami qu’ils rudoyaient pour apercevoir un cheveu du vieil homme quand celui-ci s’engagea, la main sur le cuir, à reloger les réfugiés d’ici six mois. Tous les réfugiés. Le discours terminé, Massoud Barzani témoigna, fraternel, de son intérêt pour chaque réfugié que les notables lui présentaient, se prêta aux selfies qui lui barraient le passage, éternisa ses accolades et repartit sur un nuage d’amour. A ce moment précis de l’idylle, il aurait pu convaincre les douze mille Yézidis de Zone 4 de se trancher les veines d’allégeance envers la République du Kurdistan ou d’embrasser la voie du bouddhisme theravada.

 

Six mois ? Deux ans et toujours rien… Depuis son discours mémorable, la situation s’est enlisée et la réinstallation des réfugiés a reculé d’un grand pas. Les négociations avec Mesopotamia traînent en renvois et enfantillages tandis que les attentats de la branche kurdistanaise de DAESH accaparent les projecteurs. Aussi, faute de véritable stratégie, les autorités ont décidé d’apporter de légères et progressives améliorations pour faciliter les conditions de vie dans le camp : écoles, citernes, terrain de foot, route bitumée. Assurer le strict minimum pour éviter un drame humanitaire, une émeute ou, pire, l’incorporation de tous ces ennuyants au sein de la société kurdistanaise. Tout à son œuvre totalitaire, le règne acier des containers a écrasé les derniers bourgeons du printemps kurdo-yézidi. Le temps est passé, rancunier. Nerev le père de famille n’écoutera plus jamais les paroles, belles et sirupeuses, de Barzani et consorts, menteurs invétérés, illusionnistes sans baguette. Mais quoi faire, entrer en résistance et intégrer le « Front Nord » ? Il y a songé mais à quoi bon rejoindre le moulin à orphelins alors qu’il y a déjà eu tant de morts ? Et encore des slogans creux, des jours radieux et la prospérité satisfaite ou remboursée. Son avis se confirma quand des amis de longue date s’assombrirent juste après leur engagement chez les YBS et se rétractèrent dans la distance, les soupçons et l’arrogance. Ombres d’hommes qui de jour rasent les containers, apeurés et prêts à dégainer, car seule la nuit leur appartient. Des militants aux allures de brigands ne doutant de rien si ce n’est de l’heure de leur fin. Il en a consolé des mères pleurant un fils disparu, cette fois de gré, sans DAESH ni sœur à protéger. Non, mieux vaut se battre pour du palpable et de l’immédiat, ne rien attendre de ceux qui prétendent avoir la solution envers et contre eux-mêmes. Garantir la subsistance de sa famille avant d’invoquer les siècles et le martyr de leur peuple la bouche pleine de trémolos. Agir, penser et se tenir en homme libre, s’emparer de la routine pour repousser le naufrage collectif. Ainsi, chaque jour il prend Shaima son aînée de dix ans par la main et la conduit à l’école, fier comme un pape descendu de sa chaise à porteurs pour humer l’air d’en bas. Que la pluie trempe de sa colère les chemins du camp ou que le soleil les assèche, il la dépose à 7 heures précises devant les portes de l’établissement, un bâtiment souffreteux construit pour durer quelques mois. Lui aussi. De ses après-midis, il cherche des employeurs qui cherchent des braves ou effectue quelques menus travaux avec les hommes du comité de Zone 4 afin d’améliorer le sort de la communauté et de tromper l’ennui qui guette, dernière auberge avant le col de la dépression. Le nez dans le guidon, égoïstement focalisé sur son objectif vital : sortir sa famille de la nasse, quitter le container et embrasser le sol de Shingal. Arrivé là-haut, peut-être se penchera-t-il sur les programmes électoraux, les révolutions forcément pacifistes et les idées à changer le monde.

 

Dalya, son épouse, est une femme timide plus que de nature, fuyante, invisible pour l’œil non averti. La mauvaise habitude de se presser en toutes circonstances et de rentrer les épaules afin de mieux admirer le bout de ses sandales. De se chuchoter ce qu’elle devrait proclamer et d’éviter toute source de conflit, en dire le moins pour prêcher l’indifférence. Un ultrason seulement perceptible sur certaines fréquences. Même la décrire relève de la gageure. Des cheveux bruns, en tout cas foncés, une taille moyenne, des pieds, des mains et probablement deux poumons, un de chaque côté. Scolarisée quelques années « histoire de », elle a très vite rejoint le petit commerce de sa mère à Tel Banat, un village au Sud de Sinjar. Douze mètres carrés de fournitures en cascade où elle tentait de se faire oublier un peu plus des regards extérieurs. A l’âge où la question mariage devint actualité, on lui parla de Nerev Aslan. Brave garçon, travailleur, bonne famille. Et pas vilain ! Elle ne dit non alors on dit oui pour elle et elle n’eut pas à regretter cette décision qui taisait son nom.

Dix ans déjà. Il paraît que ça se fête dix ans. L’auraient-ils célébré si le malin n’avait pas fait sien le Sinjar et capturé dans sa pogne les trois cent mille Yézidis de la région ? Depuis leur atterrissage forcé à Zone 4, elle alterne périodes de défaitisme neurasthénique et bouffées de gaieté subites. Un moindre mal quand l’on a souffert tant de vies. Lors des phases de moins, elle enrage, désespère d’attendre encore et toujours. Attendre pour les rations alimentaires, l’eau, le savon, les couches, pour une consultation médicale ou un rendez-vous avec le HCR. Mais surtout attendre de revenir sur sa terre, celle de ses ancêtres et de sa descendance. Quand la patience ne parvient pas à se frayer un chemin parmi toutes ces embuches émotionnelles, elle théorise le caractère volontaire de ces humiliations. Tout est calculé, ils doivent certainement chercher à inscrire dans le patrimoine génétique des Yézidis l’habitude de tendre la main, chercher à graver dans leur subconscient qu’un chien d’hérétique ne peut respirer sans assistance. Si ce n’est ça, qu’est-ce donc ? Balayer le camp d’Ouest en Est et revenir sur ses pas, répondre aux mêmes formulaires, quémander ses droits sans attendre de retour et patienter jusqu’à la prochaine queue. Tout est savamment dosé pour les asservir, les courber en leur inculquant l’idée du c’est-comme-ça.

Chaque moment dérobé aux désidératas de cette réalité kafkaïenne se reverse dans son emploi maternel et la décoration de leur container. Souvenirs glanés sur la route, icônes conservées miraculeusement, tapis récupéré lors du départ de coopérants canadiens, cartes postales offertes par un médecin iranien, photo de leur mariage dans son cadre en métal. En phase de mieux, elle se refuse à ce que le container B33 dans lequel ils ont échoué demeure ce bocal à poisson rouge scellé sur le dessus. Alors elle fait fi de l’air glacial qui s’engouffre dans les interstices de la porte, des grincements du container quand le vent se fâche, de sa toux qui s’encrasse et de sa libido annihilée par la promiscuité. Fée du logis, elle égaye les 21 mètres carrés du container par brins de jolies choses et de berceuses câlines, s’empressant de remplir son coffre à joie de vivre avec tout ce qui se trouve à sa portée.

Dans ces moments, elle se laisse porter, elle est légère, tout glisse. Mais il faut faire vite. Voilà que le triste revient déjà, un bouquet de fleurs mortes à la main. Carnassier, prêt à la bouffer, il dévale le camp à la vitesse de la peur, dédaignant l’apesanteur et les rectangles d’habitation qu’il traverse dans une bourrasque vaporeuse. Ça y est, il remonte l’allée et s’arrête devant la porte du B33. Deux coups sourds qu’elle seule peut entendre. Elle repose sa bonne humeur sur la table, dépoussière son tablier et va lui ouvrir. Elle savait pourtant qu’elle ne devrait pas.

 

Sara est la mère de Dalya. Veuve remariée à son foulard blanc, elle a tout connu : la monarchie hachémite, la république d’Irak, le règne de Saddam, la guerre civile, la guerre confessionnelle, la guerre totale et puis l’abandon dans ce champ de containers. Trop pour une seule vie. Tirant ses dernières cartouches, elle épaule sa famille autant que son âge et sa tristesse le permettent : cuisine, thé, couture, ménage, garde des enfants. Addition de dérisoire grâce à quoi elle repousse le souvenir des siens emportés par les loups et l’avenir proche dont elle nourrit une peur bleue.

Sans illusion, elle mesure sa chance d’avoir connu une ère révolue de mobilité et de possibles, d’avoir tutoyé d’autres dégradés de ciel et d’architecture, d’autres parcours que le sien et le leur.

En nostalgique invétérée, elle répand son spleen à l’intérieur du container, l’enrobe de poésie et d’épique. « – Dis grand-mère, tu me racontes quand tu allais à Mossoul ? », lui réclame souvent Shaima pour qui la capitale mésopotamianne revêt autant d’exotisme que les cités d’or. Avec plaisir ! Soirée diapo, on éteint les shadowphones, la lumière se couche, le silence s’installe. Pour satisfaire son unique spectatrice, Sara encense le détail, rebouche les trous de sa mémoire par des anecdotes à savourer bouche ouverte et épice chaque nouvel épisode d’ingrédients inédits. Le rétroprojecteur se lance sur Mossoul, la Ninive des anciens, où elle se rendait pour remplir son panier d’émotions qu’on ne trouvait pas à Sinjar. Lors de la dernière chronique, le récit du trajet de cent-trente kilomètres à l’arrière du pick-up de son cousin se redessina en road trip initiatique. Instants d’égoïste liberté quand le vent chaud frappait ses joues et défrayait ses cheveux. Elle avait toujours l’insouciance farouche de ses vingt ans sur cette route 66. L’odeur des brochettes d’agneau au bouquet si prononcé avant d’arriver à Qaryat, les troupeaux d’écoliers zigzaguant parmi les bolides, la décharge d’adrénaline quand la camionnette enjambait le Tigre pour plonger vers l’autre partie de la ville. Elle qui n’avait jamais vu la mer ni un autre pays que celui où elle est née se cramponnait de prières pour ne pas que le pont cède sous le poids du trafic. Mossoul, ma fille, était dix fois plus grande que Zone 4 ou même cent fois. Cent fois ? Oui, je t’assure, il fallait voir la splendide mosquée Al Nuri et le tombeau du prophète Jonas, avec son arche parfaite, son équilibre de sable. L’Atlantide sur la terre ferme. Bien sûr, elle n’y a jamais mis les pieds mais en parle avec tant de fougue que Shaima en redemande. Dis grand-mère, on y retournera à Sinjar ? Tu ne préfères pas que je te raconte le marché al-Zahra ? Plus grand que tout le Sinjar, plus garni, parfumé, animé et coloré que la table du plus puissant des rois. C’est vrai qu’on y retourne bientôt à Sinjar ? Dors ma chérie, il se fait tard.

 

Comment lui dire que ses parents s’égarent, que le Sinjar n’est plus, fauché lui aussi par les hordes barbares ? Lui révéler que là-bas sera pire qu’ici, les montagnes, les maladies en plus et les armes au sommet ? Impossible de lui avouer que leur chez eux mythifié est une enclave psychologique, une prison de soi et de ses mouvements. Qu’en cas de retour elle grandira aux côtés de ces enfants-soldates se pavanant à toute heure de la journée leur engin de mort autour du corps, jurant et crachant comme des hommes, qu’elle admirera immanquablement ces femmes au pantalon kaki les deux pieds plantés dans le sang. Les YBS, ces voleurs d’enfants… Sa sœur y habite, elle lui a rapporté ce qui est advenu de la région, forteresse barbelée d’amertume et de tourments. Au Sinjar, on naît Yézidi, on meurt Yézidi et entre les deux points, l’axe le plus court possible. Or, si l’Orient ne serait pas le même sans les Yézidis, que seraient les Yézidis sans l’Orient et la mosaïque de peuples qui le colorent ? Une communauté haut perchée dans sa paranoïa, consanguine d’animosité envers les Arabes et les autres. Elle garde bien évidemment en mémoire la trahison ayant conduit au génocide et avant ça la marginalisation, les insultes minaudées, éructées, gueulées en pleine face. Seulement, à défaut d’avoir été leurs frères, les Arabes étaient leurs voisins, leurs partenaires et parfois même leurs amis. Elle était si fière de leur tradition qui voulait que les Yézidis sollicitent un Musulman comme parrain lors de la circoncision d’un garçon. Tout au plus un souvenir insignifiant flouté par la mauvaise foi. Elle avait une amie musulmane. Amira. Une commerçante de Tal Afar avec laquelle elle s’enivrait d’oranges sucrées comme des dattes et moquait les hommes politiques et les hommes tout court. Beaucoup hier, inenvisageable aujourd’hui. Où est Amira désormais ? Est-elle seulement en vie ? Pourraient-elles se reparler, faire comme si ? Que de regrets, que de beau perdu…

Si elle pense que la solution serait de s’installer au Kurdistan, cet Occident proche systématiquement amical quand il s’agit de les parquer comme du bétail ? Négatif, ils y seraient traités en inférieurs, discriminés dès la maternité, l’ange-paon cousu sur la veste pour le restant des jours. En Europe ? Vivre comme des mendiants et dissoudre leur culture, leur âme dans le grand bain huileux du monde moderne ? Elle ne peut s’y résoudre et se lamente dès qu’un jeune va chercher le bonheur là où le soleil se couche, pâle et désabusé. Un Yézidi qui part c’est un Yézidi en moins. Reste la dernière possibilité : séjourner à Zone 4 indéfiniment. Inenvisageable. Elle n’a aucune solution pour sa fille, pour Shaima sa dotmîr, sa princesse, et le reste de la famille. Un avenir brouillé d’incertain et un parterre de doutes, sauf à ce que les mentalités s’ouvrent et que les ennemis d’hier décident de créer ensemble un commun. Mais comment faire la paix si on ne se rencontre pas, si on ne se parle pas ? Aussi, elle prie pour que les années d’insouciance qui restent à Shaima s’étirent comme leurs montagnes qui jamais ne s’arrêtent. Que son enfance dure et dure encore, que sa petite reste une gamine hurlant à la joie et non une guerrière perdue pour sa cause, une exilée manquant à son pays ou une mère de famille se repentant de n’avoir été ni l’une ni l’autre. Puisse-telle continuer à insulter l’avenir et tous ses renoncements, au moins le temps que les hommes se parlent, s’écoutent et, qui sait, se comprennent.

 

5

 

Camp Zone 4, République du Kurdistan.

 

La soixantaine robuste, Sheikh Khalaf Shmo incarne le sage d’Orient d’une grande calotte, d’une longue barbe en pointe, d’une ceinture noire autour de la taille, d’une autre, rouge, de l’épaule à la hanche et de vêtements blancs de pureté. Le religieux jouit d’un respect immodéré dans le camp du fait de sa fonction mais aussi de son engagement de chaque instant. Un saint homme, un pur, l’arbre sous lequel s’abriter quand vient l’averse. Les réfugiés louent sa hauteur spirituelle et sa chaleur qui ont ramené des canots entiers de naufragés à la surface, admirent son sens du devoir et évoquent son nom d’un hochement de tête entendu. Ils se fourvoient, l’homme n’est pas qu’habit et lumière. Le Sheikh pourra bien sauver tous les fidèles de Zone 4 et du Kurdistan qu’il ne récupèrera pas son âme damnée par cette nuit où il trahit.

Retour au 2 août 2014, deux heures du matin. Réveillé par le carillon de la sonnette d’entrée, le vieil homme se glissa dans ses sandales, tâtonna ses lunettes à montures argentées, les enfila sur son nez protubérant, alluma la veilleuse et demanda qui le dérangeait à cette heure si peu décente. Bechir, le fils d’Abdullah. Abdullah, le musulman que le Sheikh avait caché au péril de sa communauté quand le régime de Saddam avait mis son militantisme à prix. Que lui voulait-il à une heure pareille ? Barbe fournie, cheveux aux épaules, tunique marron et carrure d’athlète, le jeune Bechir répandait l’énervement et le stress à un kilomètre à la ronde. « – Où sont les autres ? », suffirent comme salutations. Partis chez des proches à Lalish l’avant-veille, mais que venait-il faire ici bon sang ? Payer sa dette paternelle. Emmener le Sheikh loin d’ici. Ils allaient arriver dans quelques heures et il fallait partir au plus vite. Ils ? Nous. Les preux de l’Etat Islamique. Qu’il ne cherche pas à en savoir d’avantage, de toute manière il n’y avait plus rien à faire, c’était écrit par la grâce de dieu. Passée la phase d’hébètement, le Sheikh refusa de croire que DAESH allait grimper sur Sinjar. Mais comment ? Que me racontes-tu là ? Il cherchait infirmation afin de se recoucher sur ce mauvais songe. Il se heurta aux mêmes informations hachées, débitées à la cadence d’un condamné à parler. Si c’est le cas, il faut avertir tout le monde. Durant quelques cruelles secondes le Sheikh imagina transmission de la nouvelle, habitations reculées, transport des plus vulnérables quand Béchir l’arrêta. Net. Hors de question d’avertir qui que ce soit, il faisait ça pour la mémoire de son père, ça n’avait rien à voir avec lui. Il ne lui vouait aucune sympathie, ni à lui ni à tous ceux de sa race. Cinq minutes. Il avait cinq minutes pour préparer argent, carte d’identité, affaires de toilettes, rechange et partir avec lui. S’il tentait une bêtise, il serait égorgé comme le porc qu’il était. Un crachat long et filandreux sur le sol de sa maison suffit pour clore la discussion.

Homme de dieu, le Sheikh ressentit, avant toute pensée pour sa communauté, la peur, omnipotente, lui attacher les mains dans le dos et sortir son set de tortureur pour le travailler au corps. Il ne voulait pas mourir maintenant, la gorge ouverte et collant dans son sang. Il voulait vivre. Et vivre c’était fuir. Qui sait, peut-être la coalition viendra sauver ses frères. Ou les Kurdes. Ou les milices chiites. Peut-être même que DAESH choisira plus logiquement de se lancer à l’assaut de Bagdad. Après tout n’est-ce pas un pêché que de choisir la mort à la vie ? Et en quoi serait-il utile à ses frères une fois saigné à blanc ? Excuses minables qui deviendront névroses.

 

Terré dans un hôtel miteux du Kurdistan pendant les heures les plus sombres, il s’imposa des cures masochistes de chaînes d’information en continue où défilaient les cavaliers au drapeau noir, leurs captives et les pelotons de survivants. Lot de consolation : son épouse et son fils resté au pays, probablement dans un camp à croupir dans l’angoisse d’une mauvaise nouvelle le concernant, n’assistèrent pas au génocide. Trop honteux pour les rejoindre, il dût attendre que ses économies fondent dans le paiement de nuitées sordides et de repas punitifs. Pauvre comme Job, il claqua la porte de sa chambre d’hôtel début 2015 et se résolut à prendre la route en direction du premier camp de Yézidis, pénitence risible quand on marche sur des milliers de cadavres, d’esclaves, de disparus. Décidé, il mûrit ses aveux, soupesa points et virgules, silences de coupable et justifications que lui-même avouera injustifiables. « – Mes frères, il faut que je vous parle. », précèderait la vérité trop longtemps tue. Il prendra garde à ne pas attirer la compassion, il n’était qu’un menteur, un traître, méritait la justice populaire. Qu’ils le rejettent, le jettent sur les boulevards de la diaspora, le lynchent et le laissent pour mort, il acceptera le verdict de son peuple sans se trouver argument.

 

Arrivé dans un camp des environs de Zakho le palais sec et la semelle usée par sa longue et épuisante marche, le Sheikh se présenta tout juste aux autorités qu’un de ses fidèles le reconnut, suivi d’une autre et d’un contingent de curieux ameutés par la perturbation de l’ordre monocorde du camp. Cris de joie, hourras et bousculades. « – Mes frères, il faut que..S’il vous plaît, écoutez-moi. » Grand classique du cauchemar, il articulait des bulles d’air et personne n’entendait un mot de ce qui sortait de sa bouche. Se retrouver nu parmi cette foule grondante n’aurait guère été plus angoissant. Il voulait se repentir auprès des malheureux qui ne purent échapper aux ténèbres mais on fêta le rescapé puisqu’il ne pouvait que s’être soustrait des tentacules de la pieuvre noire. Vite une chaise, de l’eau. Des barres chocolatées aussi. Mais dépêchez-vous ! Enlevez-lui ses sandales, ramenez des compresses et de l’alcool. On s’embrassait, on chantait, blaguait. On s’autorisait une légère pause fraîcheur sous la fournaise. Quel bonheur de vous revoir ! D’habitude ce sont les femmes qui reviennent… Un signe que le Seigneur n’avait pas totalement oublié les Yézidis. Il n’eut ni le courage ni le cœur de leur avouer qu’il manqua des deux quand il choisit de suivre un de leurs génocidaires pour sauver sa peau. Lâche encore une fois, le Sheikh refusait d’être celui qui ôterait le peu de foi qu’il restait aux engloutis. Ils voulaient du martyr, ils auront du martyr. Même ses proches qu’il rejoignit après quelques jours de paperasserie puis à Zone 4 ne surent rien de son poisseux secret.

 

Il reprit son rôle de Sheikh tout sauf naturellement, contraint par le mensonge. Captifs de leurs propres malheurs, les fidèles ne remarquèrent pas ses traits triturés, ses yeux rougis d’avoir trop regretté et sa voix par moments chevrotante. Pas un ne sut l’état d’égarement dans lequel il se trouvait, de ses remords en écho aux regrets. La journée, au temple du camp, devant ses adeptes et même avec sa femme, il feignait admirablement la normalité mais une fois l’intimité de sa solitude retrouvée, il se flagellait des pires reproches. Longtemps il pensa à arrêter de jouer à l’autre, au fort, au fier, au résistant intraitable, à partir pour l’Allemagne où son frère résidait. Rayer le passé, oublier cette distorsion entre son acte et l’image qu’il véhiculait. Changer d’atmosphère, de quotidien, s’éloigner de la désolation et des confidences obsédantes. Car en plus de porter son fardeau intime, il absorba des flots de souffrance, de dégoût et de haine. Haine de l’autre mais surtout de soi. Retours de rescapées célébrés sous des confettis de honte, couples préférant le divorce au reflet de leur détresse dans la prunelle de l’autre, décomposition communautaire, alcoolisme, incivilités. En charge des tracas de plusieurs centaines de fidèles de Zone 4, le Sheikh fut l’un des premiers à mesurer l’impact de la violence sur les siens. Ce virus qui se contracte par simple contact, indépendamment du lieu, de l’époque ou de la population, perce la chair pour attaquer l’intrinsèque. Un virus insidieux et pernicieux, caméléon. Quand la violence est partout, la violence est nulle part. Est-ce de la violence de battre son épouse comme plâtre si les autres containers abritent cette nouvelle activité ? De balancer son point dans le nez du voisin pour la moindre querelle vu qu’un homme se doit de réagir en homme ? En plus des défunts, disparut également l’innocence des survivants, contaminés par la violence des assassins et leurs réflexes animaux. Voyage vers l’abjecte, l’insondable. Sans masque ni tuba. Tout écouter, tout endurer et garder ce goût amer en bouche à longueur de journée, en avoir des crampes à l’estomac, en vomir sa bile, son sang. Non il ne partira pas. Il absorbera ces pastilles de non-dits et de drames, affrontera mano a mano sa lâcheté et réparera les impacts laissés par le ferman.

Dix-huit mois après son trajet dans le bus roulant vers Zone 4, une révélation prénommée Nadia vint perturber l’harmonie de ces hectares de désolation. Sa nièce, la petite Nadia aux boucles blondes, la fragile, l’introvertie qui ne parlait que quand elle était seule avec vous, certaine que sa voix basse pourrait être entendue, avait rejoint les YBS. C’est en voyant une photo d’elle publiée sur Snap la représentant patrouiller à Sinjar en insolente qu’il ôta une manche de sa camisole de chagrin. Avec Nadia, il tenait la preuve irréfutable que les terroristes n’avaient pas réalisé leur entreprise d’extermination mais que c’est eux, les damnés de l’islam, qui avaient été terrassés et ce même après leur mort. Anéantis par la coalition, ils avaient créé les conditions d’une prise de conscience sans précédent des Yézidis, les adorateurs du diable qu’ils comptaient éradiquer.

A partir de là, le Sheikh, chef de meute, prêcha sans relâche pour la résistance, l’avenir, l’espoir bien que tous ces concepts mis bout à bout ou isolés ne se reflétaient pas dans son fort intérieur. Il n’eut de cesse de répéter aux croyants qu’il fallait se souvenir à chaque instant qu’ils étaient les garants d’une des plus vieilles croyances du monde et qu’ils respectaient la parole divine de génération en génération depuis une époque où les prémices de l’écriture n’avaient pas encore été ébauchées. Les conjurant, lors de chaque office, cérémonie ou discussion informelle, à transmettre le flambeau de la vérité, de la connaissance et du mérite à leurs descendants avec amour et respect d’autrui. Peu avant la fête du sacrifice, il clama que le prix à payer pour être Yézidi avait été particulièrement élevé mais que les événements leur avaient donné raison. Que sont devenus tous ceux qui les ont persécutés pour ne pas s’être agenouillés devant leurs idoles ? Des rois déchus, des armées vaincues, des boutés de chez eux. Ou, pire, des peuples qui ne sont plus, des légendes racontées par d’autres. De la poussière d’histoire. « – Tandis que nous transmettons toujours notre foi à nos enfants et reviendrons prochainement chez nous. »

Confiant dans l’avenir car certain que les Yézidis sauront se réinventer et se régénérer dans les années qui viennent. Son peuple, pas lui. Perdu au fond d’une nuit d’août, il dérive vague après vague vers les courants glacés du monde d’après, sans un je pars, les yeux embués par un voile d’absence. Les dernières traces de son mensonge dissoutes dans l’écume, ne restera que le héros. L’habit et la lumière.

 

6

 

Quelque part en République du Kurdistan.

Une notice rouge d’Interpol accompagnée d’une photo vieille de 2015 qui intéresse une jeune femme prise sur le fait. Seize ans à peine, des boucles brunes empêtrées les unes dans les autres, des traits empâtés à l’exception d’une bouche trop fine et un chèche autour du cou. La seule image que possèdent les autorités kurdes sur Rana Murad, commandant en  chef du « Front Nord » des YBS. Quelques lignes laconiques pour résumer des années de désobéissance : « Association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste. Appartenance à un groupe terroriste. Transport illégal d’armes. Attaques à main armée. Vol aggravé. » Ses sept dernières années sont un mystère, son nom une légende en vie. Un parcours romancé et nébuleux à la mesure d’un parrain sicilien ou d’un Sous-commandant Marcos, autant source de fascination adolescente que repoussoir pour le pouvoir en place. En attendant l’adaptation sur grand écran, on brode, on échafaude des théories fumeuses, on dit vague. La rumeur transporte ainsi des attaques de banques masqué en Guy Fawkes, un quartier général souterrain, des opérations chirurgicales pour tromper l’ennemi, des distributions sauvages de billets sur les camps, une idylle avec un transfuge du PKK, des poèmes de larmes chaudes publiés sous anagramme ou une mobilité des jambes perdue au combat. Trois fois on l’a annoncée morte. Trois faux départs.

Refusant l’autorité d’un Etat qui ne leur reconnaît pas justice, elle réclame dans des vidéos chocs le droit de leur peuple à disposer d’eux-mêmes, rien de plus que les Kurdes il y a peu. Autonomie, indépendance, auto-gestion, appelez-ça comme il vous sied mais ce que nous voulons s’appelle liberté. « Terroristes » répondent de concert autorités kurdistanaises et mésopotamiannes. A une époque où le terroriste figure l’ennemi du genre humain, Rana est recherchée morte plus que vive par Barzani et son homme-lige Berovan Rasho, « le » député du parti des Yézidis pour le développement et maire de Lalish.

 

L’adversaire le plus acharné, le plus redoutable des YBS et de Rana. Un Yézidi de Lalish. Un sauvage pour mater les sauvages, méthode infaillible des dominants pour contrôler et réprimer leurs minorités en toute bonne conscience. Obsédé par la capture de la chef des « nordistes », il en a fait une question d’honneur, point de départ du pire en terre d’Orient. Furieux d’être ainsi ridiculisé par une gamine plus jeune de cinq ans que sa cadette, il a annoncé sur un coup de sang conditionner son avenir politique à l’arrestation de la fugitive. S’il échoue, il ne se représentera pas aux élections municipales de 2024 et ne pourra régner sur les camps et les poches yézidis du Kurdistan. Deux ans c’est court. Alors il requête plus de moyens, de suspects, de collaborateurs et de soutien d’Erbil, remue ciel et sable, raccourcit ses nuits et resserre ses cafés. Berovan Rasho, un golgoth de près de deux mètres aux yeux couleur bois vifs et perçants. Une moustache d’affirmation, un sourire doré par d’ostensibles couronnes et des costumes de collection pour faire ressortir son bronzage de la veille. Un orphelin de père biberonné au manque d’à peu près tout puis devenu à contre-courant un grossiste en marbre respecté et influent du Kurdistan, à l’époque région autonome. Autodidacte des affaires et de la politique, il apprit à savourer le pouvoir de l’argent, certain qu’il récoltait là juste réparation aux vacheries de la vie. Un dicton populaire prétend que sur dix fonctionnaires, onze sont malhonnêtes. L’unique représentant des Yézidis au parlement kurdistanais, sur lequel glissent affaires judiciaires, scandales et plaintes contre X, en est une solide incarnation. Diplomate par intérêts, il sait graisser les bons rouages de la mécanique népotique, s’entourer des relais d’influence dans les camps et surtout qui entourer de sa servilité. Fort avec les faibles. Faible avec les forts. Rasho le faussement généreux qui dilapide permis de construire, logements, emplois, galons. Le même qui blâme, punit, relègue sans gêne et condamne au goudron et aux plumes. Un plouc se gargarisant de ses réussites publiées à flux tendu sur sa chaîne YouTube : Rasho inaugure une école yézidi, Rasho salue la capture de contrebandiers par ses peshmergas, Rasho promet tout à l’égout aux déplacés, Rasho caresse les cheveux d’une petite fille. Rasho par ci, Rasho pour tous, Rasho toujours pendant que les Yézidis du pays pataugent dans les eaux marécageuses de la marginalisation, cette boue dont on ne se départ pas. Tout miel il se plaît à recevoir les journalistes de toutes les délégations, avec une préférence pour les jeunes correspondantes d’Asie du Sud-Est, dans son imposant bureau où trônent le drapeau yézidi et son vis-à-vis kurdistanais, le premier ne pouvant se tenir sur ses pattes sans l’aide du second. Sarcastique parabole de sa soumission totale à Massoud Barzani, le grand-père, le père, le frère, l’oxygène de la Nation. Le commencement et la fin de la question kurde dont le maire a lié son destin et celui de son clan.

 

Rasho versus Rana… Un duel dramatique qui ferait le meilleur des westerns.

Le Kurdistan et son décor de Grand Ouest tout d’abord : paysages lunaires fouettés par les vents, dénivelées affrontant le vertige, terres sacrées délaissées des dieux, la poussière et le sable, le soleil lancinant et le froid écorcheur dans une même danse. Comme acteurs principaux nous aurions Berovan Rasho en shérif corrompu et servile et Rana, l’héroïque héroïne. L’affiche WANTED à l’entrée de tout saloon qui se respecte cruellement supplantée par la notice rouge d’Interpol trollée sur les réseaux. Seconds rôles omniprésents, les peshmergas seraient les cowboys, tout à la fois les bons, les brutes et les truands. Les « bons », ceux restés fidèles aux valeurs d’universel de leur jeunesse et à leur serment d’humanité. Les avantages d’un autre choix écartés d’un revers de la crosse, ils assumeraient sans amertume les versos de leur honnêteté. Les « brutes » ne manqueraient pas dans ce pays constitué sur les cendres encore flammes du vivre-ensemble. Peshmergas sans savoir pourquoi, tout juste bons à imposer le respect et le loyalisme à leurs ordres. La justice avec un uniforme bien propre et les mains sales. Les « truands », tous ces chiens de guerre trop confortablement placés pour revenir sur les passe-droits, les enveloppes acceptées après avoir affecté ne pas manger de ce pain-là, le racket en premier recours et les rapines en dernier. Au tour des accessoires : les chèches remplaceraient les Stetson et les ponchos, les véhicules tout terrain les chevaux, les fusils mitrailleurs les Colt.45. On terminerait avec la bande son. La musique traditionnelle kurde, cette complainte entêtante produite par le son du hautbois, du oud ou du tambour succèderait à celle d’Ennio Morricone pour louer les concepts de liberté et de destinée, de justice et de traîtrise, exalter les drames et justifier la violence pourvu qu’elle soit belle. Le scenario maintenant : née les jours précédents le troisième millénaire, Rana porterait dans son ventre le martyr de son peuple, quelque part entre les tripes et le fiel. Devant l’humiliation de trop, une remarque déplacée sur l’ange-paon ou un regard appuyé d’un des cowboys de Rasho, elle se serait soulevée contre la normalité de l’arbitraire, les emplois qu’on se réserve, ces camps devenus villages, contre le fumier vendu à prix d’or. Rana aurait entraîné dans sa fuite en avant proches, amis, voisins puis les « bons » et l’ensemble des réfugiés, galvanisés par son impertinence, sa langue claire et son cœur sans anicroche. Terrée en paria dans un tunnel originellement creusé par des contrebandiers que les YBS ont aménagé en fortin et raccordé au wifi, elle lancerait des opérations commando contre les « brutes » et les « truands », plaiderait le pour, manigancerait des distributions de vivres et ourdirait maintes attaques de diligences sans jamais renoncer à la cause. Dénoncée par l’un de ses protégés, appréhendée rudement et balancée dans un cachot avec vue sur le bureau du shérif, ses camarades l’auraient délivrée in extremis du déshonneur d’être livrée aux « brutes » libidineuses de Rasho. Dans un film, les braves la porteraient en triomphe dans les allées de la ville désertées par les hommes du shérif, lequel s’enfuyait au loin dans des crissements de poussière. N’écoutant pas ses côtes fêlées et son visage tuméfié, elle lancerait sa monture à l’assaut du salaud. Après une course-poursuite démente et des échanges de tirs à travers les portières de leurs destriers, elle aurait achevé le shérif, laissant son corps plombé à l’appétit des vautours. Changement de plan, Rana apparaîtrait sur une musique lyrique, la démarche hésitante et la fierté plaquée sur son étoile de shérif. Comme dans tout bon western, elle allumerait une cigarette, prendrait une bouffée de cowgirl et étudierait les nuages comme si elle pouvait en lire les lignes de la main. Le générique défilerait puis la caméra prendrait de la hauteur pour représenter notre héroïne, sûre d’elle, emprunter une route interminablement droite.

Berivan, Sangar, Kovan, Nerev, Dalya, Sara et Khalaf pourront toujours s’enorgueillir d’avoir croisé l’Histoire un mercredi pluvieux de novembre, assise à l’arrière d’un camion de l’ONU. C’était en 2019, les doigts d’une main après le génocide. Ce jour-là, ils parlèrent à une gamine haute comme vingt ans aux cheveux gras, les manches relevées jusqu’aux ongles qu’elle rongeait par ordre décroissant. La timidité de la rosée du matin dans un corps mal assumé. Ils lui demandèrent son nom. Elle leva la tête et répondit d’un timbre fier et provocateur qui les surprit. Elle s’appelait Rana. Rana Murad.

 

 

 

 

JS

 

[1] Peut aussi s’écrire Yazidi, Yezidi, Yézide, Ezidi ou Ezide. Eux-mêmes se nomment Dasni.

[2] Ou Shingal

[3]  Prononcer « yébéché »

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *