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Géopolitique fiction

2022: Les Yézidis. Si les images pouvaient parler

1 décembre 2017 - 2022 : Les Yézidis

Camp de Yézidis au Kurdistan

 

D’eux, on ne connaît rien, ou alors si peu. Avant d’être le peuple ayant payé le plus lourd tribut à la chevauchée sanglante des cavaliers au drapeau noir, les Yézidis[1] pourraient résumer l’Orient, terre de contraires où la douceur se mêle à la douleur. Originaires de la Perse antique et de langue kurde[2], les Yézidis sont établis dans le Nord de l’ancienne Mésopotamie depuis des temps immémoriaux. Moins d’un million à travers la planète, on les trouve dans une moindre mesure dans les pays voisins, dans le Caucase et en Europe occidentale où beaucoup ont émigré ces dernières années. S’ils ont sans cesse été stigmatisés et persécutés, c’est qu’en plus d’appartenir à un peuple fonctionnant selon un système de castes immuable et respectant des traditions singulières, les Yézidis sont restés fidèles à leur religion plus de six fois millénaire proche du zoroastrisme qui partage des similitudes avec le judaïsme, le christianisme et l’islam. Pour vénérer les éléments de la nature : le soleil face auquel ils prient, l’eau, l’air ou la lune et vouer un culte au melek-taous, l’ange-paon, ils sont considérés comme des hérétiques et des adorateurs du diable, accusations ouvrant la voie dans ces territoires d’intolérance aux pires exactions.

C’est un peuple traumatisé par les drames survenus récemment et déboussolé par la recomposition du Moyen-Orient qu’est allé rencontrer Marco L. Ce dernier a remporté le fameux prix World Press Photo pour sa photographie représentant deux combattantes yézidi au pied du Mont Sinjar. Nous publions dans notre dernière édition sept clichés tirés de son voyage entre Kurdistan et Mesopotamia, dont celui qui lui a valu la reconnaissance internationale. Pour leur donner corps, nous avons fait appel à sept romanciers qui se sont laissés aller à imaginer le quotidien de ces hommes et de ces femmes au destin à nul autre pareil.

 

 

Photo n°1. Sinjar, Mesopotamia. Femmes et combattantes.

Deux femmes jeunes et souriantes marchent dans la brume matinale en se tenant par le bras. L’une est brune, élancée, un front haut et fier, l’autre, plus petite, des cheveux aussi roux que sa peau est blanche et des lèvres rouges sang. Elles sont des peshmergas et en portent tous les atours: uniforme kaki, foulard dans les cheveux et fusil mitrailleur, glaive et bouclier des chevaliers des temps modernes. A leur épaule gauche un écusson rouge et vert. Autour d’elles, on distingue d’autres soldats, femmes et hommes confondus. Tous ont moins de 30 ans. Au loin, des dunes qui n’en sont pas, monts dénudés qui imposent le silence, paysages abrupts qui observent du haut de leur éternité le mouvement de ces êtres qui bientôt ne seront plus.

Si les images pouvaient parler, elles nous conteraient l’histoire d’une résistance vaine et romantique.

Sur cette photo, les sourires pleins et la chaleur des regards griffent la monotonie de leur guerre. Berivan et Kejal ne pourraient jamais être de simples amies depuis que le malheur a fondu sur leur région, vêtu de noir et proclamant la grandeur de son dieu. Elles combattraient sous les couleurs des Y.B.S. (prononcer yébéché), les Unités de résistance du Sinjar, pour ne plus jamais revivre ces funestes jours d’août 2014 qu’elles ressassent sans arrêt : les massacres de masse, l’enlèvement de milliers de femmes pour servir d’exutoire à la fureur des nouveaux croisés et la fuite des survivants sur des routes en feu sans autre ressource que leur courage et la terreur d’être rattrapé. Décidées à empêcher toute nouvelle intrusion de leur espace sacré, leur ordinaire ne serait que tension, entrainements, repérages, repas frugaux, ordres, odes aux martyrs, chants guerriers et nuits sans sommeil. Si les combattantes pouvaient sortir de la photo et témoigner, l’insouciance de leur pose s’envolerait aussitôt. Par orgueil de guerrières, elles ne se raconteraient pas à un étranger sur ce qu’elles ou leurs proches ont enduré il y a huit ans. Elles assureraient dans un mélange de désenchantement et de rancune que s’il n’y avait eu le rapt de toutes ces femmes, jamais l’Occident ne se serait intéressé au Sinjar, région pauvre, isolée et dépourvue de matière première, encore moins à leur peuple insignifiant par le nombre. L’une poursuivrait en alléguant que l’enlèvement et le viol sont plus vendeurs qu’un énième massacre au Moyen-Orient dont les Européens ne comprennent rien, « eux qui ont financé Daesh quand ces mêmes jihadistes se prétendaient opposants démocratiques à Bachar ». Si on laissait filer notre imagination, sa camarade nous apostropherait : « Aucun Européen ne risque de voir sa ville rasée lors d’un bombardement mais vous craignez tous que votre fille ou votre femme soit agressée. Alors cette histoire d’esclaves sexuelles du califat… » Elle ne terminerait pas sa phrase et pointerait du doigt ces journalistes occidentaux : les sincères, les naïfs, les suiveurs et les indécents qui ont été parachutés sur le Sinjar avant de se désintéresser aussi subitement du sort des Yézidis. « Pendant des mois, ils étaient des dizaines à rôder dans les villages à la recherche de femmes enlevées par Daesh. Si possible jeunes et fragiles pour marquer les esprits et faire de l’audience. Il y en a même qui payaient les parents pour que leur fille témoigne à visage découvert. Puis plus rien. Tu imagines ? » Non, nous n’imaginerions pas que ces femmes victimes des pires atrocités et leurs familles, contraintes de payer des rançons astronomiques à des intermédiaires peu scrupuleux, aient en plus été piétinées par l’impudeur crasse de médias avides de sensationnel. Aussi, la méfiance serait la règle envers tout ce qui n’est pas « nous » : les tribus arabes de la localité qui ont brusquement et inexplicablement soutenu Daesh, les Kurdes du P.D.K qui se sont retirés devant l’avancée des troupes ennemies. Méfiance également envers les pays voisins et la communauté internationale qui, après la partition, ne leur ont rien offert d’autre que ghettos, camps de déplacés et bidonvilles, les trois pouvant représenter dans certains cas la même réalité. Enclave homogène dans un pays homogène, le Sinjar n’est plus qu’un confetti d’histoire surplombant une plaine d’hostilité, une poche d’incompréhension dans un pays où l’altérité est un danger. Les peshmergas, eux, perçoivent leur sanctuaire comme un bantoustan du désert, une Massada mésopotamienne, le mouroir d’un peuple qui refuse de s’éteindre. Selon Berivan, l’autonomie quasi-totale accordée au Sinjar ne démontrerait pas que le nouvel Etat sunnite protège et respecte ses minorités mais signifierait : « démerdez-vous sales kafir, vous n’aurez pas un seule dinar de Mossoul ! »

Après DAESH: Kurdistan, Mesopotamia et Alistan

Dans ce contexte qui exclut tout rapprochement, tout pardon, ces soldates d’une guerre qu’elles n’ont pu mener combattraient un ennemi qui ne viendra pas. Depuis que Daesh a été anéanti, leurs soutiens (ou supposés tel) châtiés par les milices chiites, l’aviation russe mobilisable en moins d’une heure et les Yézidis surarmés, on voit mal quel groupe irait s’aventurer dans le Sinjar. Si les Y.B.S. étaient amenés à se battre, ce ne serait que contre un adversaire bien plus faible et pour des motifs aussi peu glorieux qu’un litige foncier ou une querelle familiale. Mais tous se tiendraient prêts et attendraient de se venger de leurs anciens tortionnaires, offrant justice aux fantômes qui hantent leurs nuits. Engagement absurde, catharsis impossible. Seul un fou croirait qu’une mort peut en venger une autre, que le sang peut laver le sang. Ou un désespéré. Un mort en suspens.

 

 

 

 

 

Photo n°2 – Lalish, République du Kurdistan. Berodan Rasho, l’homme fort de Lalish.

Un homme en costume rayé, solide, les épaules carrées. Ce qui se détache en premier est sa moustache qui semble prendre la moitié du visage et ses rides qui barrent son front comme des sillons creusés dans le sol. Assis derrière un bureau tout aussi imposant, il parle avec les mains, dévisage de ses yeux couleurs bois un interlocuteur invisible. Un bloc de convictions. Sur son bureau, un petit drapeau de la communauté yézide et son vis-à-vis de la République du Kurdistan comme si le premier ne pouvait se vivre sans le second, le protégé sans le protecteur. Aucun dossier, livre ou stylo mais deux smartphones posés soigneusement à côté d’un écran mobile dernier cri incrusté dans le mobilier. En arrière-plan, un portrait de l’inénarrable Massoud Barzani, le grand-père, le père, le frère,  l’oxygène de la Nation. Le commencement et la fin de la question kurde.

Si les images pouvaient parler, elles nous conduiraient vers un Western.

A l’heure actuelle, Rasho est le gouverneur controversé de Lalish depuis la partition de l’Irak, le seigneur qui octroie permis de construire, logements, emplois, hectares et le même qui blâme, relègue, punit. Durant son entretien avec les médias étrangers immortalisé par Marco L., il aurait vivement réfuté le dicton populaire qui veut que sur dix fonctionnaires, onze soient malhonnêtes, exigeant des preuves pour justifier de si viles accusations. Point de corruption, de népotisme et encore moins d’atteintes aux droits de l’homme dans « [s]a province », il aurait au contraire vanté en longueur les mérites de sa gouvernance et les succès de la République du Kurdistan. L’abandon des Yézidis par les forces de Barzani lors de la razzia des cavaliers au drapeau noir sur le Sinjar ? « Propagande sans fondement puisque les Kurdes sont les seuls à toujours s’être opposés à Daesh. » La situation misérable de la plupart des Yézidis du Kurdistan et en particulier ceux qui résident dans des camps qu’on avait promis transitoires ? « Mon ami, regarde plutôt tous ceux qui s’en sortent, travaillent et ne se plaignent pas. » Il aurait balayé toutes ces critiques d’un rire qui écrase la pièce pour mieux s’abriter derrière ses réussites qu’il met en scène sur sa chaîne YouTube : Rasho qui inaugure une école yézidi, Rasho qui salue la capture de contrebandiers par ses peshmergas, Rasho qui promet logements aux déplacés, Rasho qui caresse les cheveux d’une petite fille. Rasho par ci, Rasho par-là, Rasho partout pendant que les Yézidis de la province pataugent dans les eaux marécageuses de la marginalisation, cette boue dont on ne se départ pas. Oui, si Lalish était un film, ce serait un Western et tous les codes du genre seraient scrupuleusement respectés. Le décor tout d’abord rappellerait le Grand Ouest : paysages lunaires fouettés par le vent, nature âpre dictant sa loi sur les hommes, terres sacrées si souvent délaissées des dieux, la poussière et le sable, le soleil qui brûle et le froid qui électrifie. Viendraient les acteurs avec Berovan Rasho en shérif corrompu et servile. Pour actualiser le genre, notre héro serait héroïne, nous l’appellerions Rana. Seconds rôles omniprésents, les peshmergas seraient les cowboys, tout à la fois les bons, les brutes et les truands. Les « bons » pourraient être les Y.B.S. et les Kurdes restés fidèles à leurs principes d’égalité, de souveraineté populaire, d’indépendance. Les « brutes » seraient ceux qui obéissent aveuglément aux ordres de leurs supérieurs, faisant appliquer le seul droit qu’ils connaissent et qu’ils respectent véritablement : celui des armes. En ce qui concerne les « truands », on n’aurait guère de mal à trouver des chiens de guerre pour qui reprendre le cours de l’existence qu’ils avaient avant les passe-droits, les rapines, les femmes et l’aventure serait pire que la mort. Ensuite, au tour des accessoires : les foulards remplaceraient les Stetson, les véhicules tout terrain les chevaux et les fusils mitrailleurs les Colt.45. On terminerait avec la bande son. La musique traditionnelle kurde, cette complainte entêtante produite par le son du hautbois, du oud ou du tambour succèderait à celle d’Ennio Morricone pour mettre en scène les concepts de liberté et de destinée, de justice et de traîtrise, magnifiant les drames, glorifiant les salauds. Le scenarii serait le suivant : jeune, belle et rebelle, Rana porterait le martyr de son peuple comme l’étendard de sa rébellion. Devant l’humiliation de trop, envisageons une remarque déplacée sur l’ange-paon ou un regard trop appuyé d’un des cowboys de Rasho, elle se serait soulevée. Soulevée contre le règne de l’arbitraire, contre le sort réservé aux habitants de cette province délaissée, révoltée contre ces camps devenus prisons, indignée de n’être jamais traitée qu’avec mépris. Rana aurait entrainé dans sa rage ses proches, ses amis, ses voisins puis les « bons » et l’ensemble des villageois, galvanisés par ses promesses d’une province démocratique et prospère. Après avoir été menacée, chassée, battue, elle renverserait avec son peuple le shérif, le traître vendu aux puissants. Dans un film, Berovan Rasho fuirait la localité enduit de goudron et de plumes ou aurait été troué de balles voire pendu par les pieds et laissé aux vautours. La séquence suivante, la musique se ferait lyrique et apparaîtrait Rana, le visage tuméfié et la démarche hésitante. Affaiblie mais victorieuse. Comme dans tout bon Western, elle allumerait une cigarette, prendrait une longue bouffée de tabac et toiserait l’horizon comme si les nuages pouvaient se confier. Le générique de fin défilerait pendant qu’on la verrait, sûre d’elle, reprendre sa route. Les héros de Westerns ne sont jamais que des pantins bloqués à la fin du film, glacés dans un présent parallèle, une allégorie qu’on voudrait réalité. Le cinéma est conçu pour que les héros n’aient jamais à mentir, à trahir les leurs et surtout à se trahir eux-mêmes. Il a été inventé pour que Rana ne devienne jamais Rasho.

 

 

 

 

Photo numéro 3 – camp zone 4 , République du Kurdistan. Une famille comme les autres.

Dans un petit salon décoré avec application, la grand-mère prépare le thé, le père fait sauter un bébé sur ses genoux tandis que la plus grande fait ses devoirs sous le regard de la mère de famille. On suppose l’eau frémir, les rires du père, les cris du bébé, les explications de la mère sur un problème de maths ou une règle de grammaire, le crayon qui crisse sur la feuille. Tous sont en t-shirts, sauf la doyenne qui porte une robe à manches longues, nous devons être en été. A première vue, spectacle ordinaire de la vie quotidienne que l’on pourrait retrouver dans chaque famille d’Orient ou d’ailleurs. Toutefois en observant plus attentivement la photo, on surprend une porte d’entrée de container, un sac de riz frappé du sigle de l’U.N.H.C.R., la promiscuité, l’indigence.

Si les images pouvaient parler, elles expliqueraient que la routine, même si elle n’est qu’illusion, demeure une arme redoutable.

Pour la famille Aslan, la routine ne serait pas un voile pudique jeté sur leur condition misérable mais un hymne à la vie. Nerev serait le père. Chaque jour, il prendrait son aînée Versimme par la main et la conduirait à travers les ruelles escarpées du camp jusqu’à l’école, comme si de rien. Comme tous les matins où la pluie a craché sa colère, Nerev ne remarquerait plus que le chemin est difficilement praticable, trop heureux de se promener avec sa petite reine. Cette après-midi, il effectuerait quelques menus travaux avec les autres membres du comité des hommes de Zone 4 afin d’améliorer le quotidien de la communauté mais aussi de tromper l’ennui qui guette, première étape avant d’être rattrapé par les courants de la dépression. Après tant d’épreuves, il se ferait philosophe : « Où qu’on soit dans cette partie du globe, personne ne nous accepte. Ils nous verront toujours comme des hérétiques, des ennemis ou des chiens qu’il faut convertir ou tuer. Rends-toi compte que ces sauvages de Daesh ont préféré anéantir Sinjar que prendre Bagdad ! Maintenant, on sait qu’il ne faut compter que sur nos propres forces et ne jamais baisser les bras. » Versimme, fillette extravertie dont les chaussures roses bonbon rendraient jalouses toutes ses copines, aimerait sentir la main chaude de son père dans la sienne durant le trajet. Elle profiterait au maximum de ce moment, faisant et refaisant ses lacets, s’arrêtant pour lui montrer un bâtiment ou un papier par terre, tous les stratagèmes étant bons pour le garder quelques instants supplémentaires auprès d’elle. Une fois de plus, elle oublierait que cette école n’est qu’un sinistre préfabriqué grisâtre, foudroyé par chaque goutte de pluie comme si des pierres descendaient de là-haut pour punir les Yézidis. Quand Dalya, la mère, n’est pas bloquée dans une file d’attente, contrainte d’aller d’un bout à l’autre du camp ou occupée par des tracasseries administratives, elle passerait le peu de temps qui lui reste à bichonner sa dernière, qu’elle appelle sa « rose de l’espoir » et à embellir leur intérieur : ici une fleur cueillie sur la route, là une icône confectionnée avec sa fille et encore là une photo de son mariage dans son cadre en métal. Elle ne pourrait se résigner à ce que le « Lot 333 » dans lequel ils ont échoué il y a trois ans demeure ce purgatoire de tôle et d’ennui et ne soit pas, un peu, son chez soi. Alors elle ferait fi de l’air glacial qui s’engouffre dans les interstices de la porte, des grincements du container quand le vent rugit à l’extérieur, de sa toux qui ne guérit pas, de la promiscuité qui annihile la sexualité. Sa mère s’appellerait Sara. La vieille dame qui ne quitterait jamais son foulard blanc épaulerait ce qui lui reste de famille avec autant de courage que son âge et sa tristesse d’avoir perdu son époux et ses deux autres enfants lui permettent. Sa routine à elle serait la cuisine, la couture, les enfants et le ménage. Accumulation de dérisoire grâce à quoi elle pourrait repousser le souvenir des siens emportés par les loups. Consciente que sa foi risque de disparaître dans les décennies à venir faute d’avoir pu résister à l’islam dominant, aux massacres ou tout simplement à l’essoufflement d’un peuple trop restreint, Sara chercherait avant qu’il ne soit trop tard à apporter sa pierre à l’édifice du devoir de mémoire. Elle serait ainsi parvenue à conserver malgré les déplacements le Kitab el-Jelwah[3], qu’elle lirait parfois le soir à Versimme avant de se coucher. Emerveillée par la voix au goût de miel de sa grand-mère et l’harmonie des textes, la petite se laisserait guider vers le royaume des rêves, certaine que leur dieu, celui de tous les hommes, et son ange favori le melek-taous veillent du ciel sur le camp zone 4 et sur les habitants du container n° 333.

 

 

 

 

 

Photo numéro 4- Erbil – République du Kurdistan. Un yézidi chez les tatoués.

Depuis une rue large, sombre et cahoteuse où passent deux adolescents à vélo, émerge un magasin illuminé par des néons clairs. Un phare dans l’obscurité qui attire autant qu’il éblouit. Sur la devanture en verre ressort « DENNIS TATTOO » en lettres calligraphiées semblables à des flammes qui lèchent le haut de la vitre. Plus bas, un imposant écusson de la Société des gentlemen du Kurdistan. Un intérieur sommaire : un bureau moderne avec un ordinateur portable occupé par une femme en mouvement près de l’entrée et au second plan une table de massage sur laquelle est allongé un homme qu’on n’aperçoit uniquement de dos. Aux murs, plusieurs illustrations en noir et blanc qui doivent représenter l’inspiration et le style du salon. Masquant le client, l’objet de la photo est assis sur un tabouret chromé, concentré sur la jambe à encrer. La trentaine, ou moins, il porte une chemise blanche immaculée retroussée au niveau des coudes, laissant entrevoir des tatouages colorés, un gilet sans manches gris foncé et des bottines noires. Rien dans son apparence ne semble laissé au hasard : du khôl pour souligner ses yeux noirs en amande, une longue barbe parfaitement sculptée, des moustaches travaillées et des cheveux rejetés en arrière avec de la  cire.

Si les images pouvaient parler, elles supposeraient talent, ambition et force de caractère mais en même temps dissimulation, reniement.

Depuis tout petit, Kovan dessine, brosse, croque, peint ce qu’il ressent, ce dont il rêve et ce qui le poursuit dans ses cauchemars. A l’âge où l’on sort avec ses copains pour jouer au foot, refaire le monde, traîner, voir les filles, il s’isolait dans son univers de traits et de remplissages, loin du bruit et des futilités. C’est grâce à son talent qu’il aurait braqué son destin et quitté les environs miséreux de Lalish où il a grandi avec ses cinq frères et sœurs. Il y a cinq ans, Kovan aurait acheté avec toutes ses économies le kit de base du tatoueur et se serait servi de cobaye en se gravant sur le mollet un serpent, son « animal totem », en dot work. Devant le résultat et la somme dérisoire qu’il réclamait pour un tattoo, les jeunes (et les moins jeunes) du quartier l’auraient sollicité en nombre. Le bouche à oreille faisant le reste, Kovan aurait passé ses journées et parfois même ses nuits à tatouer dans l’arrière salle du commerce de son cousin. Seulement, pour grandir et se faire un nom dans le onzième art, il aurait dû quitter Lalish et s’établir à Erbil, ses 900.000 habitants, son attractivité et ses zones urbaines gentrifiées. Il serait alors devenu comme tous ces exilés arrachés à eux-mêmes, ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas, se débattant entre hier et demain. Peu après, il aurait fait le choix de tourner le dos à ses racines, à Kovan le Yézidi et à ses parents analphabètes condamnés à n’être que des « braves gens », des qui se font escroquer, des qui n’osent pas déranger, des qui s’excusent de ne pas comprendre. Il aurait rejeté son passé pour mieux s’oublier et s’épanouir à travers Dennis, le tatoueur couru de la jeunesse branchée d’Erbil. Jusqu’à la consécration : son admission à la très sélective Société des gentlemen du Kurdistan. Ce qui n’était originellement qu’un club de copains qui se réunissaient pour le plaisir d’être ensemble et parler sape a dérivé en une sorte de « franc-maçonnerie du Kurdistan ». Composé de dirigeants de grands groupes, d’étudiants, d’architectes, de designers et d’entrepreneurs mais aussi d’un gouverneur et de deux ministres, ce club qui se structure autour de la cooptation et de la camaraderie est la voie royale pour qui voudrait s’élever socialement. Intronisé tatoueur officiel du club, il aurait dû embaucher une assistante et deux apprentis et s’apprêterait à ouvrir une franchise à Dohuk alors qu’il aurait ouvert son salon il y a seulement deux ans. C’est par l’intermédiaire de Khayni, l’un des responsables du club, parfait anglophone qui jouit de nombreux contacts en Europe, que Dennis aurait pu réaliser un vieux rêve et se rendre à Berlin pour participer à une convention internationale de tatouage. La dernière fois qu’il aurait appelé sa mère, ce qui n’arrivait que très rarement, cette dernière lui aurait rappelé la fable de la feuille et de l’arbre. La feuille pour l’individu, l’arbre pour sa famille. « Je ne m’inquiète pas pour toi mon fils, la feuille ne tombe jamais loin de l’arbre », lui aurait-elle déclaré sans qu’il n’en comprenne la signification. Cela fait si longtemps qu’il ne la comprend plus, la mère, avec ses suppliques larmoyantes, ses dictons et ses prières vaines… Si seulement Kovan savait à quel point elle était fière de lui. Ayant appris qu’il avait sa petite notoriété à Erbil, elle se serait rendue au centre communautaire tenu par une amie à qui elle aurait expressément demandé de lui « montrer [s]on fils sur internet ». C’est là qu’elle aurait compris qui était devenu son Kovan. C’est le cœur débordant de fierté qu’elle serait rentrée dans leur bicoque vide et austère comme un jour sans pain pour annoncer à son mari tout le chemin accompli par leur petit : « Tu te rends compte, il a 10.000 amis et il va souvent voir Fouad Ahmed le ministre de l’Intérieur ! Il est tellement talentueux qu’il a été reçu par les autorités allemandes ! » S’en serait suivi le décompte des exploits réalisés par Dennis, amplifiés par sa méconnaissance des affaires du monde et magnifiés par son amour de mère. Qu’il se soit éloigné d’eux et de l’enfant qu’il était serait secondaire, elle lui pardonnerait volontiers car tout finirait par rentrer dans l’ordre. La feuille ne tombe jamais loin de l’arbre.

 

 

 

 

Photo numéro 5- Wardiya, district de Sinjar – Mesopotamia. Une grand-mère et sa fille au pied d’une colline.

Le soleil se couche sur la vallée, sphère incandescente qui envoie ses derniers éclats, chant du cygne grandiose. Au pied des montagnes, s’entassent dans un ordre anarchique des maisons démolies et d’autres piteusement sorties de terre. Au centre de la photo, une fille qui approche de la dizaine s’ébroue à s’en briser les os pour que vive son cerf-volant jaune clair qui perce le ciel. Non loin, une vieille femme au regard las et au teint cireux la surveille depuis un petit muret de pierres. Tunique foncée et foulard mauve, elle tient dans la main un mouchoir, un bout de rien. Discordance entre cette nature insoumise et ces habitations défigurées par les haines passées, ces taudis érigés de sueur, de briques et de tôle. Contraste entre les deux personnages : l’une rie, vibre, tourbillonne tandis que l’autre reste passive et muette, submergée par ses pensées.

Si les images pouvaient parler, elles pleureraient un monde qui n’est plus.

Yasmine s’occuperait de sa petite-fille Kejal depuis que sa fille a été happée par les monstres qui ont surgit comme la foudre avant le tonnerre aux cris de « Daoulat Islamiya » puis entraînée dans les abîmes de l’humanité. Sa fille… Elle qui, avant ce sinistre été, aimait tant le chant, la musique et la danse… Depuis toutes ces années, elle ne serait plus qu’une âme en peine qui erre dans la maison, bafouille, dort, s’oublie, pleure et se rendort. Incapable de se gérer elle-même, comment pourrait-elle gérer sa fille ? Comme beaucoup de Yézidis, Yasmine, déboussolée, aurait une peur bleue de l’avenir dans Etat qui les range sous la même bannière que leurs bourreaux. Mais contrairement à beaucoup de ses amies, ce qui l’inquièterait le plus serait l’isolement, le repli. Bien sûr que leurs voisins musulmans les ont trahis du jour au lendemain pour se rallier aux hordes barbares alors que les Yézidis les avaient toujours traités avec respect. Evidemment, tous garderaient en mémoire la marginalisation, les insultes, les « shaytan » murmurés, éructés, gueulés dans les écoles, les rues, les commerces ou les marchés. Seulement, à défaut d’avoir été leurs frères, les Arabes étaient leurs voisins, leurs collègues et parfois même leurs amis. Elle se désolerait de la disparition de leur belle tradition qui consistait à solliciter un Musulman pour servir de parrain au garçon qui allait être circoncit, perdue dans un océan de méfiance et de rancœur. Yasmine avait une seule amie musulmane, Amira, commerçante de Tal Afar avec laquelle elle s’enivrait d’oranges, sucrées comme des dattes, et moquait les hommes politiques et les hommes en général. C’était déjà beaucoup hier, ce serait impensable aujourd’hui. « Où est Amira à présent ? » se demanderait-elle souvent. Avant la guerre, les déchirements et la partition, Yasmine menait une existence modeste mais normale. Elle regretterait tant ce qu’elle ne pourra plus faire comme lorsqu’elle s’évadait à l’arrière du pick-up de son cousin pour se rendre à Mossoul. Instants de liberté perdue quand le vent chaud frappait ses joues et libérait ses cheveux, que les paysages et les villes défilaient devant elle. Elle raffolait de l’odeur des brochettes d’agneau grillé au bouquet si prononcé qui émanait de la gargote située au croisement de la grande mosquée Al Nuri de l’ancienne Ninive. Elle ressentait la même adrénaline à chaque fois que le pick-up enjambait le Tibre pour rejoindre l’autre partie de la ville, elle qui n’a jamais vu la mer et aucun autre pays que celui où elle est née. Et elle adorait par-dessus tout se perdre dans le marché de Mossoul, « plus grand que tout le Sinjar », où l’on trouvait des épices dont elle ne connaissait pas le nom et des tissus aussi soyeux que le sable le plus fin. Elle s’était promis d’aller avec Amira visiter le mausolée du prophète Jonas, détruit par ces brutes l’année du génocide, l’année où le passé est mort à jamais. « Amira est-elle toujours vivante ? » Maintenant que la région est une enclave entièrement composée de Yézidi et quasiment fermée au reste de Mesopotamia, elle se lamenterait de ne plus voir que les mêmes visages « hormis quelques journalistes comme vous ou des humanitaires. Mais pas un Arabe. » Elle saurait que sa petite fille vivra dans cette prison de soi qu’est le Sinjar, forteresse barbelée d’amertume et de tourment. Sauf à partir en Europe ou au Kurdistan, à quitter sa terre et celle de ses ancêtres, la petite sera condamnée à une vie d’insulaire du désert. Que ferait Kejal au Kurdistan où elle se retrouverait isolée ? Et a fortiori en Europe où les Yézidis vivent comme des mendiants et perdent progressivement leur attachement à leurs valeurs, à leurs racines. A chaque fois qu’elle apprendrait le départ d’une connaissance elle se lamenterait : « Un Yézidi ne peut s’éloigner de sa terre. C’est elle qui le nourrit, qui le protège. Un Yézidi qui part c’est un Yézidi en moins. » Elle crèverait en silence de savoir que la seule échappatoire des jeunes femmes au désœuvrement ou à l’exil soit de devenir une combattante Y.B.S. Ces gamines qu’elle voit se pavaner à toute heure de la journée, jurer et cracher comme des hommes, ces femmes qui n’en sont plus et qui ne vivent que pour la vengeance et le sang. Yasmine ne trouve aucune solution pour sa dotmîr, sa princesse, dont elle sait l’avenir incertain, sauf à ce que les mentalités s’ouvrent et que les ennemis d’hier décident de créer une nation de paix. « Mais comment faire la paix si on ne se rencontre pas, si on ne se voit pas, si on ne se parle pas ? » Aussi, elle prierait pour que les années d’insouciance qui restent à Kejal s’étirent comme ces montagnes qui jamais ne s’arrêtent. Que ce moment dure et dure encore, que sa petite reste une gamine hurlant à la joie et non une guerrière chantant à la guerre, une exilée pleurant son pays ou une mère de famille démunie se repentant de n’avoir été ni l’une ni l’autre. Puisse ce cerf-volant continuer à insulter l’avenir et tous ses renoncements, au moins le temps que les hommes se parlent, s’écoutent et, qui sait, se comprennent.

 

 

 

 

 

Photo numéro 6 –  Bashiqa, district de Mossoul, Mesopotamia. Cérémonie du biska pora, coupe de cheveux des premiers nés.

De profil se dévoile un homme grand et enrobé, la soixantaine dépassée. L’incarnation du sage d’Orient: une toque blanche surmonte des lunettes à monture argentée, une longue barbe blanche caresse son visage épais et une ceinture en tissu noir enveloppe sa tunique traditionnelle. Blanche elle aussi. La lumière qui provient du dehors englobe son visage grave tel une icône byzantine le détachant du reste de la photo. A la main, une paire de ciseaux qu’il tient cérémonieusement. En face du maître de cérémonie, un jeune couple paré de ses habits de joie, l’air rayonnant de ceux qui peuvent étreindre le bonheur, le serrer jusqu’à l’asphyxier avant qu’il ne s’évapore. Dans les bras du père, un bébé potelé et chevelu qui paraît hurler et se débattre, inconscient de l’importance de ce rite qui le fait devenir yézidi. L’assemblée réunie dans ce qui semble être un temple, ou une maison du fait de son décor modeste, également vêtue de sa tenue de fête, étale des sourires de circonstance.

 

Si les images pouvaient parler et qu’on laissait voguer notre imagination, elles témoigneraient de ferveur et de rédemption.

Ciger Shmo, serait le pir[4] de Bashiqa depuis si longtemps que seuls les plus anciens se souviendraient de ses débuts. Immensément respecté du fait de sa fonction mais aussi de son engagement de chaque instant, il serait considéré par tous comme un saint homme, un pur, l’arbre sous lequel s’abriter quand vient l’averse. Tous les fidèles se remémoreraient son comportement héroïque pendant l’exode, ses prières qui redonnèrent espoir à ceux qui l’avaient perdu et, plus encore, son sourire et sa chaleur qui ramenèrent à la vie ceux qui pensaient le repos éternel plus désirable que ces journées sans fin. Ce que personne n’aurait su c’est qu’il n’aurait pas supporté « l’après ». Après le retour des déplacés et des disparues, quand les regards se sont poliment détournés des Yézidis pour se focaliser sur la partition de l’Irak, ses groupes armés, ses gisements de pétroles et ses villes symboles. Il fut l’un des premiers à mesurer l’impact de la violence sur les siens, ce virus qui se contracte par simple contact, indépendamment du lieu, de l’époque ou de la population, perce la chair pour atteindre le cœur et l’âme. Insidieuse, la violence est un virus caméléon : quand la violence est partout, la violence n’est nulle part. En plus des défunts, auraient également péri les survivants, contaminés par la violence des assassins, leurs réflexes brutaux et leur loi du plus fort. Rares sont ceux qui auraient vu le virus se propager, Ciger, en fait partie. Il aurait assisté, pétrifié, à la décomposition de sa communauté, absorbant des flots de souffrance, de dégoût et de haine, haine de l’autre mais surtout de soi. Il y eut les rescapées rejetées par leurs proches, celles contraintes d’avorter de leurs ravisseurs, les couples divorcés pour que leur détresse ne se reflète plus dans la prunelle de l’autre, la honte qui recouvre des familles entières, l’explosion de l’alcoolisme et du vandalisme. Voyage vers l’abjecte, l’insondable. Sans échappatoire. Tout écouter, tout endurer et garder ce goût amer en bouche à longueur de journée, en avoir des crampes à l’estomac, en vomir sa bile, son sang. Ciger ne se rappellerait pas quel récit de fidèle l’a fait basculer de l’autre côté de l’espoir, là où les rivières ne coulent plus, où l’herbe refuse de pousser, là où le bonheur n’est plus. Le suicide d’une adolescente de 14 ans qui ne supportait plus son corps après toutes les atrocités subies ? L’incarcération d’un fidèle respecté pour avoir brutalisé son épouse ou l’exil d’un sheikh[5] qui exerçait depuis plus de deux décennies ? Qu’importe après tout… Durant ces mois de perdition, personne n’aurait remarqué ses traits tirés, triturés, ses yeux rougis d’avoir trop pleurés et sa voix par moments chevrotante, chacun captif de son propre malheur. Du côté de ses confrères, pas un n’aurait su l’état d’égarement dans lequel il se trouvait, de ses questions qui le tenaillaient et lui revenaient en écho. La journée, au temple, ou devant ses adeptes il feignait admirablement la normalité mais, une fois la porte de sa maison refermée, il s’effondrait et se répétait inlassablement : « ces animaux de Daesh nous ont tués, les morts et les vivants». Il aurait longtemps pensé à tout arrêter et à partir pour l’Allemagne où son frère réside. Le pir aurait été plus que tenté de changer d’atmosphère, de quotidien, de s’éloigner de la désolation et des confidences obsédantes. Cet état dépressif aurait perduré jusqu’à la révélation, la salvation venue de sa nièce. La petite Khatoon aux boucles blondes, la fragile, l’introvertie qui ne parlait que quand elle était seule avec vous, certaine que sa voix basse pourrait être entendue. C’est en la voyant l’année dernière patrouiller avec ses camarades des Y.B.S., insolente et audacieuse, qu’il aurait quitté sa camisole de chagrin pour redevenir lui-même. Avec Khatoon, il tiendrait la preuve irréfutable que Daesh n’avait pas réalisé son entreprise d’extermination mais que c’est eux, les damnés de l’islam, qui avaient été terrassés et ce même après leur mort. Puisqu’anéantis par la coalition, ils avaient créé les conditions d’une révolte sans précédent des Yézidis, les adorateurs du diable qu’ils comptaient éradiquer. A partir de là, le pir se serait mué en chef de meute, prêchant sans relâche pour la résistance, l’avenir, l’espoir. Il n’aurait eu de cesse de répéter aux croyants qu’il fallait se souvenir à chaque instant qu’ils sont les garants de la plus vieille religion monothéiste du monde et qu’ils transmettent la parole divine de génération en génération depuis une époque où les prémices de l’écriture n’avaient pas encore été ébauchées. Il les aurait invités à chaque office, chaque cérémonie à transmettre le flambeau de la vérité, de la connaissance et du mérite à leurs descendants avec amour et respect d’autrui. Lors de son dernier sermon, il aurait affirmé que le prix à payer pour être yézidi avait été particulièrement lourd mais que l’Histoire leur avait donné raison : « Que sont devenus tous ceux qui nous ont persécutés pour ne pas nous être agenouillés devant leurs idoles ? Rien ! Des armées vaincues, des généraux déchus, des soldats boutés de chez eux. Ou des peuples qui ne sont plus, de la poussière d’histoire, des légendes racontées par d’autres. Tandis que nous, les Yézidis, respirons toujours l’air de nos montagnes et de nos vallées et même celui de lieux qui nous étaient inconnus jusqu’alors. » Certain que son peuple saurait se réinventer et se régénérer, il ne craindrait plus les insomnies ni les crises d’angoisse et finirait ses jours lesté du poids la fatalité. Ciger Shmo pourrait rejoindre le monde des esprits en homme libre même si d’aucuns, à la recherche de modèles, auront voulu en faire un héros.

 

 

 

Photo numéro 7 – Quelque part entre Mesopotamia et Kurdistan. La route de la contrebande.

Un tunnel étroit mais qui paraît sans fin, faiblement éclairé par une ampoule accrochée au plafond. Des câbles électriques sont installés maladroitement aux parois et des rails sont plantés dans le sol pour permettre une meilleure circulation des marchandises. Sensation d’étouffement à la vue de ces deux hommes qui avancent à la file indienne, voûtés par ces galeries trop basses pour leurs corps de forçats. Le premier de cordée pousse péniblement un chariot en bois rempli jusqu’à la gueule de sacs noirs. L’homme en question a une quarantaine d’années, un manteau de la même couleur que ce tunnel obscur et sale. Les cheveux en bataille, de la suie ou de la boue recouvre partiellement son visage rond et ses oreilles décollées. Un nez imposant domine ses petits yeux écarquillés et sa moustache noire recouvre sa lèvre supérieure. Il fixe l’objectif, interdit, stupéfait par la présence du photographe ou surpris par un premier flash.

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Si les images pouvaient parler, peut-être justifieraient-elles l’illégal.

Depuis la partition de l’Irak qui a donné naissance à un Etat presque exclusivement sunnite et fortement conservateur en face d’un Kurdistan laïc et progressiste, les trafics ont explosé. Du Nord au Sud : alcool bien sûr mais aussi pornographie, cigarettes ou vêtements occidentaux. Du Sud au Nord : armes et matériel de guerre ou barils de pétrole bon marché. Profitant de la faiblesse de ces Etats et de la corruption endémique des forces de l’ordre, des dizaines de réseaux auraient vu le jour, rivalisant d’originalité pour faire transiter toutes ces marchandises d’un pays à l’autre et générant une économie parallèle qui ferait vivre des dizaines de milliers de familles dont celle de Sangar. « Avant », Sangar était routier et filait avec son camion sur les routes goudronnées et les pistes défoncées de l’Irak, sur fond de Madonna, de Michael Jackson ou de musique populaire. « Après », le chômage et le règne de la débrouille, quand les portions diminuent dans les assiettes et qu’on se voit contraint de refuser les modestes plaisirs qu’on offrait jusque-là à ses enfants. Devant la gravité de la situation, son cousin Derodan qui ne s’est jamais encombré de scrupule lui aurait proposé de « descendre avec lui ». Ce qui signifie braver les lois de Mesopotamia, encourir dix ans d’emprisonnement dans des geôles fétides pleines à craquer de Musulmans hostiles, risquer sa peau à chaque entrée dans le tunnel et par-dessus tout rejoindre le camp du vice et de l’argent facile. Trop fier, Sangar aurait refusé la proposition tout en remerciant son cousin, lequel lui aurait confessé en se retirant qu’ils étaient toujours à la recherche d’hommes « en bas » s’il changeait d’avis. Après plusieurs semaines de réflexion, Sangar aurait basculé, appâté par les avantages qu’il pourrait tirer de cette activité qui lui rapporterait en une « descente » le salaire mensuel du travailleur moyen. Son entrée dans le monde de la contrebande aurait aussi rapport aux traumatismes causés par les siècles d’acharnement à l’encontre des Yézidis. Sangar tiendrait souvent à ses enfants le discours suivant : avec Saddam, les Sunnites s’en prenaient aux Chiites puis quand le dictateur est tombé, les Américains ont mis au pouvoir les Chiites qui ont pris leur revanche. Ensuite il y a eu Daesh, soutenu par les tribus sunnites et les anciens baasistes. Après le chaos et les affrontements qui ont tourné en faveur des milices chiites, chacun sa haine, chacun ses martyrs, ses héros. Et chacun son pays : les Sunnites avec les Sunnites, les Chiites avec les Chiites et les Kurdes avec les Kurdes. Alors que les parrains internationaux de la partition pensaient que tout était réglé, restaient les Yézidis, écrasés par la pendule de l’histoire, soumis au bon vouloir de l’Etat dans lequel ils se trouvent. « Alors si on peut se faire de l’argent sur le dos de nos oppresseurs afin de donner une meilleure vie à la communauté, il faut en profiter. En plus, je me dis qu’un Musulman qui a peut-être du sang yézidi sur les mains se ruinera pour acheter sa bouteille de William Peel à 40 dollar et devra se cacher comme un voleur pour trahir sa religion et risquer la prison ! » Son cousin lui aurait donc donné rendez-vous le soir-même à 1h30 du matin dans un endroit sûr et serait venu le chercher dans une Toyota dernier cri pour sa première mission. En l’espace de trois mois, Sangar aurait pu acheter des habits neufs à ses enfants et à son épouse, faire des cadeaux à sa vieille mère, à ses frères et sœurs ainsi qu’à toute sa famille élargie. Depuis sa première « descente », sa famille aurait cessé de s’alimenter exclusivement de plats de misère ou de rations alimentaires distribuées au compte-goutte par les O.N.G. pour se délecter de viande de qualité, de légumes variés, de samoon[6], de fruits pressés ou de sodas. La cuisine serait redevenue cet espace chaleureux et gourmand où tous se précipiteraient dès que la maîtresse de maison s’absenterait pour goûter dans la plus grande discrétion les délices qui mijotent. Leila aurait immédiatement fait le siège de la zone, concoctant des mets de rois : ailes de poulet au citron, foie de veau épicé ou encore agneau aux noix, groseilles et épices pour ne citer que ceux dont raffole Sangar. Il aurait aussi pu faire repeindre l’intérieur et l’extérieur de leur maison, acheter du mobilier et une télévision neuve. Surtout, il aurait pu emmener toute sa famille chez le dentiste et éviter que Leila sa cadette ne soit amputée, à seulement onze ans, de la canine qui la faisait souffrir. S’il est trop tard pour les aînés, il enverra Leila à Lalish chez son beau-frère pour qu’elle fasse des études qu’il espère longues et complexes. Pour le premier, il pourrait acheter un commerce d’ici quelques mois et pour le second, qui a suivi sa passion, une camionnette. Ce qu’il dit moins, c’est qu’il aurait pris goût à ces nuits passées dans les entrailles de la frontière à se jouer des lois et à côtoyer des voyous aussi charismatiques que Mazlum, le chef du réseau qui a expérimenté les prisons d’Europe et de Saddam, répond à ses trois smartphones dans autant de langues différentes et se plaint aussi souvent que possible de ses deux maîtresses que Sangar imagine jeunes, envoûtantes et capricieuses. Ce qu’il aimerait plus que tout, c’est quand à une heure avancée de la nuit la porte d’une maison ou d’un commerce s’ouvre, que l’hôte les mène avec un regard complice et des manières obséquieuses vers l’entrée du tunnel qui se trouve sous un canapé, un tapis, une cuisinière ou un lit d’enfant. Grisé par l’adrénaline et le respect qui lui est témoigné, il se croirait bandit de grand chemin, homme d’honneur, Robin des bois des sables. Malgré les frissons et le confort, il serait pleinement conscient qu’à mesure qu’il « descend », les risques qu’il soit retrouvé mort lors d’un éboulement, abattu froidement par l’une des deux armées ou arrêté augmentent. Cette activité lui prendra peut-être tout, le jetant, lui et tous ceux qu’il a aimé, dans le champ du déshonneur et de l’infamie. Evacuant cette perspective, il se concentrerait sur l’immédiat et tout ce que cela lui aurait apporté en termes de dignité, d’ambitions et de respectabilité alors qu’il y a quelques mois il faisait la queue auprès de la Croix Rouge quand la faim finissait par avoir raison de son honneur. Le moment présent le rassure à l’image des yeux de sa femme qui se sont embués pour un autre motif que la peine quand il lui a offert, grâce à l’un de ses nouveaux amis de passage en Turquie, le parfum français dont elle n’osait rêver. Il se serait rappelé du rire gêné de sa femme devant une publicité où des acteurs débordant de glamour se poursuivaient dans les rues désertes de Paris pour vanter les mérites de ce parfum. Pudique, Leila aurait réfréné ses émotions, remercié furtivement son mari d’un baiser sur la joue et rangé soigneusement la boîte sous ses chemisiers. Mais chaque matin à l’abri des regards, Leila s’emparerait du flacon, fermerait les yeux et s’en appliquerait juste ce qu’il faut pour faire durer le plaisir aussi longtemps que possible. Les paupières toujours closes, elle respirerait sensuellement ce parfum aux arômes d’écorce et deviendrait cette actrice blonde aux pieds nus et à la robe échancrée qui, transie d’exaltation et de désir, court dans les premières lueurs de l’aube à la poursuite de son insaisissable amant avant que le jour ne les sépare définitivement.

 

 

 

Récit d’anticipation imaginé par Jérémie Jonas, novembre 2017

 

 

[1] Peut aussi s’écrire Yazidi, Yézide ou Ezide. Eux-mêmes se nomment Dasni

[2] Le kurmanji plus exactement

[3] Ou Livre des révélations, est l’un des textes sacrés des Yézidis.

[4] Les pirs représentent une caste de prêtres. Leurs fonctions consistent à s’occuper des lieux de cultes, des sanctuaires ou de l’entretien des temples.

[5] Autre caste de religieux

[6] Pain irakien traditionnel

 

 

Pour aller plus loin :


 


 

 

Nicolas Wild, Ainsi se tut Zarathoustra, La boîte à bulles, 2013, 224 pp.

Magnifique récit graphique qui offre l’introduction idéale pour qui veut s’intéresser à la plus vieille religion monothéiste du monde, le zoroastrisme.

 

 

 

 


 

 

Cyril Roussel, Nettoyage ethnique, déplacements de population et repeuplement dans le gouvernorat de Ninive (Mossoul, Nord-Irak), paru dans la revue Outre-Terre, 2015

 

Pour mieux comprendre le raid du 3 août 2014:

https://www.cairn.info/revue-outre-terre-2015-3-page-250.htm?1=1&DocId=93551 hits=6092+5481+5467+4627+4376+4348+4248+4168+3416+3377+3220+3207+3191+3163+3014+2946+2925+2869+2751+2734+2492+2355+1920+1625+1511+1484+1279+1070#re6no286

 


 

 

Pour qui veut du sérieux et de l’étayé sur la question.

 

http://orientxxi.info/magazine/au-kurdistan-irakien-un-referendum-a-haut-risque-pour-la-region,2011

http://orientxxi.info/magazine/les-yezidis-du-sinjar-oublies-du-chaos-irakien,0651

 


Vicken Cheterian, Les Yézidis, éternels boucs émissaires, Janvier 2017.

https://www.monde-diplomatique.fr/2017/01/CHETERIAN/56969

 


 

Zerocalcalre, Kobane Colling, CAMBOURAKIS, 2016, 288 pp.

 

En imaginant Berovan Rasho, je n’ai pas pensé qu’il soit si bien représenté dans ce roman graphique a conseiller à tous les mordus du genre.

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