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Géopolitique fiction

2022: Yézidis

1 December 2017 - 2022 : Les Yézidis

 

 

 

 

Yézidis

République du Kurdistan / Mesopotamia 2022

 

 

 

D’eux, on ne connaît rien. Ou alors si peu. Avant d’être le peuple ayant payé le plus lourd tribut à la chevauchée sanglante de DAESH, les Yézidis[1] sont un condensé d’Orient, cette terre de contraires où la douceur troque si souvent son C pour le L de douleur. Originaires de la Perse antique et de langue kurde, les Yézidis s’établirent il y a des temps immémoriaux dans le Nord de l’ancienne Mésopotamie, croisement des civilisations, berceau de tant de nous. Ils y construisirent des temples, des palais en torchis et s’y ensablèrent jusqu’à ce que la sauvagerie ne vienne les déloger. Moins d’un million au dernier recensement dont près d’un tiers ont fui pour l’Europe occidentale où ils affrontent la paix et ses sœurs ennemies Dispersion et Assimilation.

Les Yézidis, une anomalie collective, un peuple énigme buté dans ses traditions singulières, son système de castes immuable et sa religion ancestrale essentiellement orale issue du zoroastrisme, mère de tous les monothéismes. Témoins d’Orient, ils virent défiler les Empires, les prophètes, les déluges, les missionnaires de la croix et du croissant, les marches triomphales et les nationalismes sans jamais renoncer à vénérer le soleil, l’eau, l’air, la lune et à dédier un culte au melek-taous, l’ange paon. Accusés d’hérésie et persécutés aussi longtemps que les anciens s’en souviennent, les Yézidis n’ont jamais été les bienvenus dans ce Levant dont ils sont le sel et la mémoire. Coupables d’être différents tout en étant trop proches, coupables d’avoir invariablement réfuté la foi du plus fort.

 

Novembre 2019. Un camion de la Croix Rouge recouvert d’une bâche bruyante dès la troisième vitesse mène une vingtaine de personnes d’un camp de transit de Lalish au camp Zone 4 à quelques kilomètres plus au Nord. Tous Yézidis. Tous de Sinjar[2]. Le trajet est pénible, cahoteux. On s’échange des bribes de salutations et de bénédictions, on se partage le chagrin en s’assurant que personne n’en manque. Ils voulaient rentrer chez eux, ils devront se contenter des containers, des coupons alimentaires et des si dieu veut. Une semaine, un mois, un an, le bref sera le mieux. D’ici là, ils occuperont le même espace-temps, souperont les mêmes couchers de soleil et pleureront de mille façons l’éloignement. Ils n’auraient pas dû se rencontrer mais il y eut le 3 août 2014.

 

 

1

 

Sinjar, Mesopotamia.

 

Rousse de défi, la peau diaphane à narguer les canicules, les lèvres pourpres, le front haut et fier, la silhouette élancée avec le bon dosage de hanches et de ventre, il manque pourtant à Berivan l’impalpable qui la définirait comme belle. Peut-être les atours de peshmerga qui ne la quittent jamais : uniforme kaki, foulard dans les cheveux, écusson rouge et vert brodé sur l’épaule gauche, bottes de combat et fusil mitrailleur de rigueur. Peut-être la raideur dans sa nuque, ses rides vierges de sourires, ses mains rêches et manucurées de cicatrices. Les garçons la trouvaient-elle désirable avant que le malheur vêtu de noir de la tête au sabre ne se répande sur la région pour proclamer l’unicité de son dieu ?

Le leur n’a pu empêcher les massacres de masse, l’enlèvement de milliers de femmes pour servir d’exutoire à la fureur des nouveaux croisés, la fuite des survivants dans les montagnes sans autre paquetage que la terreur d’être rattrapé. L’horreur redéfinie par un semi-lettré qui se voulait calife, la barbarie au temps de la 4G et de l’écologie rédemptrice. La montagne où Noé posa son Arche dans un livre saint à tant de contemporains souillée d’amoralité. La haine, l’index levé, charriait l’accent d’ici ou le verbe d’ailleurs, elle avait un visage et il était humain. C’était en l’an 6764 de leur calendrier, en plein l’été, il y a huit ans maintenant. Une éternité. « Plus jamais esclave » comme devise, Berivan s’enfuit du camp Zone 4 par une nuit de pleine lune avec l’aide d’un passeur acquis à la cause. Le cheveu ras pour dissuader la tentation, une dague enfouie sous la ceinture et l’angoisse de revivre le pire, elle quitta le Kurdistan sans repentir. Après plusieurs jours de marche tactique à ramper sur les coudes et à déjouer les patrouilles, elle traversa une deuxième frontière, celle de ses montagnes. Elle n’attendit pas trois jours pour rejoindre les YBS[3], les Unités de résistance de Sinjar, se fiança à la guerre et oublia qu’elle n’était pas encore femme.

 

Depuis lors, la défiance de Berivan s’érige en règle envers tout ce qui n’est pas eux : les tribus arabes voisines qui appuyèrent brusquement et inexplicablement DAESH, les Kurdes du PDK qui les abandonnèrent et s’il le faut la terre pour avoir continué de tourner sans se retourner sur leur ferman, leur génocide. Défiance contre les dirigeants occidentaux qui soutinrent DAESH avec une inconséquence meurtrière quand ses jihadistes se prétendaient opposants démocratiques au tyran d’à côté. Contre les journalistes internationaux parachutés sans modération le temps de capter la détresse télévisuelle et les visages si possible découverts des esclaves-sexuelles-du-Califat avant de s’envoler vers de nouveaux drames à éclairer. Berivan a été l’une d’elles, ces femmes-objets expiatoires rendues à leurs familles avant d’être piétinées par l’impudeur crasse, le sensationnalisme, la honte de rien. Doublement humiliée, elle pointe du canon aussi souvent qu’elle le peut les sincères, les naïfs, les suiveurs et les incendiaires qui oublièrent sitôt leurs grandiloquents sermons sur le martyr de leur peuple. Défiance qui s’allonge en malveillance à l’évocation des orchestrateurs de la partition de l’Irak, rédigée en lettres de noblesses par les vainqueurs et les héros de la dernière heure. Les Yézidis ne retirèrent rien de ce Yalta oriental, sinon l’amertume de constater que les trois ennemis héréditaires se donnaient soudain du « mon frère » au moment de se partager les trésors de l’Irak. Simulacre de paix des braves patronné par Astana : à toi telle ville-symbole, tel gisement, à moi tel autre, à l’autre telle réserve de gaz naturel et tel mausolée. Et ainsi de suite jusqu’à épuisement des ressources et des fausses polémiques. Dans ce jeu de société de mauvais goût, nul ne se battit pour les Yézidis, compatriotes involontaires, pas assez Kurdes, trop non-musulmans. Et puis cette dévotion pour le feu, les anges et le soleil… On se les répartit bon gré mal gré : Soixante  mille totalement autonomes dans le Sinjar qui revenait de droit au Mesopotamia. Quatre cent cinquante mille parqués dans des camps de déplacés en République du Kurdistan. Définitivement victorieuse, l’Alistan, la nouvelle entité chiite appuyée à l’Iran, se réjouissait de ne pas avoir à en accueillir.

 

 

 

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