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Géopolitique fiction

Israël, 2023. L’heure des hommes en noir

13 December 2017 - 2023: Israel

 

 

L’heure des hommes en noir

Israel 2022

 

 

 

1

 

 

Lundi 8 août 2022, triangle noir, Jérusalem.

 

Shmuel Rosen presse le pas, impatient de revoir sa femme Yehudit et ses six enfants qui l’attendent dans leur appartement exigu du quartier religieux de Geula. Elancé et vigoureux, on le qualifierait sans mal de bel homme s’il n’y avait cette barbe épineuse délaissée chaque matin devant la glace, ce teint blême et ces joues trop creuses. Un physique marqué par l’usure de trente-deux années au service de la Torah et de Ses commandements. Le geste vif, il survole les rues Strauss et Yehezkel le haut du corps légèrement incliné et le bord de son chapeau effleuré par sa main gauche en raison du vent chaud qui souffle sur Jérusalem. A cette heure de la journée, les rues sont bondées d’hommes qui rentrent comme lui de la yeshiva[1] et de femmes sherpa qui acheminent poussettes, courses et enfants vers le refuge le plus proche. Marionnettes noires d’ennui sorties des fabriques de la foi, tous se hâtent, se croisent sans se voir, s’évitent s’ils ne sont pas du même sexe dans une chorégraphie répétée depuis l’enfance. A deux minutes de chez lui, un attroupement inhabituel au niveau des panneaux d’annonces communautaires, l’intranet des hommes en noir, anachronie béante au cœur de la Start-up Nation. Intrigué, Shmuel se fraye un passage parmi le courroux et les incantations pour apercevoir un ancien arracher une affiche aux tons criards. Il a juste le temps d’en lire le titre provocateur : « 1% à la création de l’Etat d’Israël, 15% aujourd’hui, 30% dans quarante ans. Stop à la contamination haredi[2]. Rejoignez la Pink Army. »

Reprenant sa route à la même cadence, il rumine, peste, fulmine contre ces hérétiques mais très vite l’exaspération laisse place à l’inquiétude. S’ils ont réussi à punaiser leur haine en pleine journée, cela signifie qu’ils se camouflent en eux, en lui, et parviennent à passer totalement inaperçus. Combien sont-ils, ces voyous travestis en pieux à rôder en bas de chez lui dans l’attente d’un forfait à commettre ? Tout à ses diatribes contre ces tristes clowns, il grimpe les escaliers quatre à quatre, écrasant de ses talons le plaisir de rentrer dans son foyer.

Depuis le triangle noir, zone entre Ramot au nord, Guivat Shahul à l’ouest et les remparts de la vieille ville à l’est qui contient l’essentiel de la révolte haredi, le mépris envers la « Pink Army » s’est vite transformé en détestation viscérale. Laïc, nationaliste, féministe et progressiste, ce collectif clandestin né l’année dernière répond aux revendications exponentielles des haredim par un engagement protéiforme. Omniprésence sur les réseaux, vidéos didactiques dénonçant la progression du fondamentalisme, performances de rues ou cyber-attaques. Pour exemple, « l’arnaque au rabbin », pirater le mail d’un rabbin pour réclamer de l’argent à tous ses contacts en prétextant un problème quelconque, leur a rapporté plus de cinq millions de dollars. Sans oublier le pink bombing, jeu de rôle grandeur nature dans les quartiers ultras. Pas une semaine ne s’écoule sans que des ballons de baudruche remplis de peinture rose ne soient catapultés depuis des motos, des voitures ou des drones. Dix points pour un trottoir, vingt pour un mur, trente pour les annonces communautaires, cinquante pour un commerce et cent pour une cible mouvante. Maître incontesté, Ariel Sharon ou Pink Ariel, le « Pink » qui arbore le masque rose de l’ancien Premier ministre, en collectionne plus de trois mille. Dans cette version remastérisée du tonneau des Danaïdes, les religieux s’emparent après chaque agression picturale d’un seau de noir ou de gris pour tapisser cet affront, conscients qu’apparaîtront le lendemain, le surlendemain ou le mois suivant d’autres séquelles de cette chasse à l’homme en noir. Compte tenu de la ténacité de la peinture qu’on dit élaborée en laboratoire et des faibles ressources des haredim, les victimes sont souvent contraintes de déambuler avec leurs habits profanés, ressassant dans leurs longues barbes des menaces chargées de mort.

 

« Dis papa, pourquoi tu vas dans la rue pour faire la manifestation ? » demande Tehila le minois barbouillé de houmous. Alors qu’Uri et Tzipora sont déjà couchés, le reste de la famille Rosen dîne dans un joyeux tourbillon de couverts, de raclements de chaises, de plats qu’on se partage et de chamailleries. Parenthèse de gaieté avant la prière de fin de repas puis celle de fin de journée. La table recouverte d’une nappe blanche élimée est garnie de houmous donc mais aussi de pitot, d’une salade de crudités, d’aubergines grillées, de yaourt et de jus d’orange pressé. Après une journée dans le rôle de téléconseillère pour une entreprise d’assurance kasher, Yehudit prend en charge les six enfants et le repas du soir, forcément modeste mais qu’elle veut savoureux, nourrissant et équilibré. « Mange correctement Tehila que je t’explique. Notre ville c’est un peu comme notre maison : elle doit rester sacrée. Tu sais bien que si la télévision ou les jeux vidéo entrent dans la maison, rentrent aussi la violence, le sexe, la drogue, l’alcool, la peur, le doute. En tant que parents, on doit tout faire, si dieu veut, pour que vous soyez protégés de toutes les intrusions de ce système pervers. C’est pareil pour Yerushalayim : il faut en expulser le mal et le mensonge qui ont réussi à rentrer par la faute des laïcs. Nous y arrivons progressivement, hâtant la venue du messie, mais il reste tant à faire…. Voilà pourquoi on manifeste. Tu comprends ma grande ? »

Du haut de ses cinq ans, Tehila en a saisi le principal : le bien c’est eux, la Torah. Le mal : les criminels, les mécréants. L’Autre. Pas rassasiée pour autant, elle le relance :

« On a une nouvelle en classe, la maîtresse a dit qu’elle est derussie. C’est quoi derussie ? 

– Pff n’importe quoi on dit « la-Russie » d’abord et c’est un pays ! » Yehudit reprend Yaakov qui ne devrait pas se moquer de sa petite sœur, laquelle demande où se trouve ce pays. Yaakov, la fourchette et le couteau à la verticale prétend, péremptoire, que c’est en Amérique, ce à quoi Hannah la seconde de la fratrie répond qu’il ne sait rien, que la Russie se trouve à côté de la Chine, à l’autre bout du monde. Shmuel réclame le silence et s’érige en pédagogue. Le monde, mais de quel monde parlent-ils ? Le leur, celui de la Torah et des sages est le seul qui importe. Le reste, des chimères envoyées par les forces obscures pour détourner les juifs du chemin voulu par l’éternel.

 

 

2

 

 

Lundi 27 mars 2023, 15h. Jérusalem.

 

Depuis que leurs autorités religieuses ont convié les femmes à se greffer aux manifestations, des cortèges monstres au nombre de participants jamais atteint enrayent régulièrement la mécanique de la ville trois fois sainte. Celle qui se tient en ce lundi ensoleillé accumule près d’un million d’hommes et de femmes venus contester la loi « patriotique », laquelle privera à compter de l’année prochaine les citoyens refusant la conscription de leurs droits civiques. Un essaim de noir grouillant se presse au Pont de cordes, descend l’avenue Shazar, bifurque dans les rues Jaffa ou Yirmiyahu, s’émousse dans le reste de la cité. Dans l’immensité des chapeaux, des papillotes, des redingotes et des jupes noires, Shmuel Rosen. Ombre parmi les ombres. Courbaturé d’avoir tant marché, il masse son épaule droite qui se rappelle à son bon souvenir.

A l’origine de cette légère inflammation, une échauffourée l’ayant opposé vendredi à un laïc alcoolisé tandis qu’il tenait la « barricade de la foi » numéro 8, l’une des plus chaudes de la ville. Ces barrières de fortune installées du vendredi après-midi au samedi soir pour empêcher toute violation du shabbat matérialisent le désert qui sépare dorénavant les haredim du reste de la société. Au début cantonnées aux rues estampillées 100% kasher du triangle noir, les barrages tentent non sans mal de s’étendre aux artères périphériques où les haredim demeurent minoritaires mais suffisamment structurés pour en réclamer le contrôle. De capitale d’un Etat moderne, Jérusalem n’est plus qu’une cité morcelée où le poids démographique des hommes en noir pèse chaque shabbat plus lourd sur les épaules des laïcs. Ainsi, chaque semaine draine son lot de rixes voire de drames comme le soir où un chauffeur de taxi excédé fonça sur les hommes de la barricade d’un quartier nouvellement « libéré ». Décédé pendant son transfert à l’hôpital, Meïr Lipman, gamin de 18 ans au duvet naissant, devint le symbole de la cause ultra. Les rabbanim des différents courants haredim décrétèrent immédiatement sept jours de deuil pour honorer la mémoire du jeune martyr, concept qu’Israël pensait avoir relégué dans le grenier des souvenirs douloureux avec la signature du traité de paix et la création de deux Etats basés sur le plan de partage de 1947. Depuis ce drame, pas un seul haredi désigné par son rabbin pour tenir une barricade ne quitte sa famille le vendredi sans une noix de gravité dans la voix. La trouille s’invite dans les chaumières, on prie pour son mari, son père ou son frère, on relit la Bible pour y trouver la haine. Jérusalem la dévote contre Jérusalem la moderne. Israël contre ses enfants.

A la fin de la manifestation, le Rav Katz, un très vieil homme aux paupières rabattues prend la parole au nom du conseil des rabbanim devant les journalistes de la communauté. Le ton ferme, il met en prose la colère des ultras, trop longtemps vilipendés, trop longtemps brassés dans la cuve puante des calculs électoraux. Accuse le sionisme de perfidie, de duperie et de persécutions à l’égard des justes qui se battent pour le respect des commandements les plus élémentaires. Menace de passer à des actions plus brutales et répétées si le pouvoir se bornait à mépriser leurs revendications et annonce, l’index en éruption et la pupille toujours absente, la fin imminente de la Babylone qui se prétend Israël.

 

Deux heures plus tard. Yeshiva Mordechai, triangle noir, Jérusalem.

 

Shmuel entre dans le bureau réfrigéré du rabbin Baron en compagnie de Matan et de Yossef, camarades de la yeshiva Etz Chaim. Une pièce grande, lumineuse, capitonnée de livres sacrés et dépourvue d’écran, un épais bureau laissant libre cours aux notes gribouillées et aux feuilles volantes. Dans cette atmosphère feutrée, le silence prend ses aises, les complots trouvent preneurs. Shmuel Rosen, Matan Abelanski et Yossef Ben Rafael, trois soldats sans grade d’une organisation dont le nombre s’amplifie au rythme des Bar Mistvah et du recul de l’Etat. Aujourd’hui tentaculaire, ce réseau sans nom ni hiérarchie établie a patiemment tissé sa toile à l’ombre du terrorisme palestinien et de la paix israélo-arabe. Communiquant par des consignes échangées à mi-voix ou des papiers glissés lors d’une poignée de main qu’on brûle aussitôt lus, ils demeurent invisibles pour le Shin Beth et ses légions de cyber-espions. Assis sur un moelleux fauteuil en cuir, le rabbin les scrute avec bienveillance, ôte ses lunettes et malaxe le haut de son nez. Il s’éclaircit la voix.

 

« Messieurs. Le conseil a statué. Nous vous avons choisis car vous êtes parmi les étudiants les plus valeureux de votre yeshiva et votre sens de l’organisation nous est précieux. Toutefois, l’opération pour laquelle vos profils ont été sélectionnés comportera de réels risques. Aussi je comprends que cela puisse vous effrayer et respecterai le sens de votre décision. »

Les trois hommes ne craignent rien que la foudre de l’éternel, le conseil peut compter sur eux. Rassuré, Yitzhak Baron détaille point par point les conditions de l’opération et leur fait répéter les instructions. Certains qu’ils ont bien compris le sens de leur mission, le rabbin met fin à la réunion. Un à un, les trois haredim, nimbés de la solennité conférée par cette tâche, baisent la main du rabbin avant de se dissiper d’un pas alerte dans les ruelles de la ville.

 

Minuit. Quartier de Geula, triangle noir, Jérusalem.

Dans l’obscurité de la chambre à coucher du couple ronronnent un ventilateur bon marché et les pensées de Shmuel. Depuis son lit séparé de quelques mètres de celui de son épouse, il se tourne et se retourne, cogite, revient en arrière, se demande s’il aura les épaules. « Yehudit ? Tu dors ? » Un très léger froissement lui parvient, alors il ose un peu plus haut : « Yehudit ?

– Oui !

– Tu trouves que j’ai un bon sens de l’organisation ?

–  Qu’est-ce que tu racontes ?

 Euh… tu dirais… euh que je suis quelqu’un d’organisé ?

 Organisé de quoi ? Pfff… Allez bonne nuit l’organisé, j’travaille demain moi ! » Rejetant le plus loin possible les doutes, il prie pour se rassurer et s’endort en se rappelant les consignes : « Mercredi à 8h, rue de Jaffa…van bleu… »

 

 

3

 

 

Lundi 27 mars 2023, quartier d’Arnona, Jérusalem.

 

Tzion Koskas sort de la douche, se sèche les cheveux avec une petite serviette qu’il jette sur sa chaise en entrant dans sa chambre. Sur son bureau, deux ordinateurs portables, des piles d’ouvrages en hébreu et en anglais, un tube de dentifrice, une manette de Play Station 5, un appareil de musculation pour les mains, une trousse remplie de stylos, un déodorant bille et un masque de Moshe Dayan[3] au teint rose vif. Il allume son Mac entièrement coqué d’autocollants, entre un mot de passe interminable, lance Tor et se connecte au dark web en vue d’acquérir un drone à commande vocale.

 

Un mètre quatre-vingt-un de cheveux bouclés et de teint hâlé, des petits yeux rapprochés et des épaules rentrées. Un physique passe partout raccord avec le personnage. Parcours scolaire sans vague, états de service corrects, première année de fac d’architecture encourageante. Aucune réelle addiction, pas d’engagement politique, associatif ou religieux et un casier judiciaire vierge de toute infraction. Côté sentimental, un hétéro tout ce qu’il y a de plus sexuel et monogame porté sur les relations longues. Jusque-là, rien que du banal, du déjà-vu. Mais vendredi 21 octobre 2022, Tzion Koskas décida de glisser de force sa langue dans la gueule du destin. Il dégustait une pinte de brune en compagnie de son ami Bruno quand six morts-vivants aux caftans élimés vinrent ordonner aux clients du pub irlandais de rentrer chez eux par des Shabeeeeeeeeth[4] à vous glacer le sang. Appelés à la rescousse par le gérant à bout de nerfs, les policiers conseillèrent vivement à celui-ci de fermer son établissement pour ne pas que la situation dégénère. « Après tout, tu peux ouvrir tous les autres soirs de la semaine… » Sympathisant de gauche et libre penseur, il venait d’essuyer l’affront de trop. Majoritaires en nombre dans sa ville, les taliban de la terre d’Israël comptaient lui imposer leur univers halluciné où l’ennemi se nomme liberté et où le Mal prend le frais à l’abri des minijupes, des comptes Spotify et des rires trop francs. Le péril fondamentaliste dévalait comme une marée noire des yeshivot et des synagogues ultras, boutait le sécularisme en dehors des murailles de la  ville, figeant Jérusalem dans l’après-histoire sans que personne n’y trouve rien à redire. Personne, sauf la « Pink Army ».

 

Depuis lors, Tzion alias « Pink Moshe », occupe le plus clair de son temps libre entre vidéos pédagogiques, tutos, cyberattaques et opérations de pink bombing. Riche de 1.500 points, son alias jouit d’une petite réputation au sein de la galaxie Pink et de ses trois millions d’abonnés pour sa capacité à pénétrer en territoire haredi. Uniformes d’agents de voirie, location de camions de déménageurs et plus récemment flocage d’associations caritatives sur des véhicules utilitaires, Tzion ne manque pas d’imagination pour parvenir à crucifier les hommes en noir du rose de ses bombes. 15h37, il éteint son ordinateur le sentiment du devoir accompli. Plus qu’un mois et demi d’attente avant Exodus, la prochaine action du mouvement surpassera de très loin les précédentes. Leur nom franchira les frontières de leur petit pays, leurs masques seront hashtagés par les lanceurs d’alerte et progressistes en mal de symboles. Exodus, l’acte fondateur de la reconquête de Jérusalem est en marche.

 

 

4

 

 

Mercredi 31 mars 2023. République Arabe de Palestine.

 

Shmuel Rosen se rend « de l’autre côté ». Côté palestinien. Jamais il n’était allé plus à l’est de Jérusalem, même quand cette région s’appelait Cisjordanie et que Tsahal en contrôlait une grande partie. Après une heure d’attente au poste de douane, Ygal le chauffeur coupe le contact, descend la vitre de la Nissan et présente les documents du véhicule à l’agent palestinien. A la question des motifs de leur séjour en République Arabe de Palestine, Ygal garde le silence et se contente de montrer le laissez-passer qui stipule « visite familiale ». Bouffé d’angoisse à l’idée d’être interrogé sur l’identité de leurs hôtes supposés ou sur leur lien de parenté, Shmuel Rosen se réfugie dans son petit livre de prières en cuir noir que son père lui a offert pour sa Bar Mitsvah. « Rien à déclarer ? » Le chauffeur, un quadragénaire massif au front rayé par un monosourcil et aux papillotes magnifiquement ondulées, répond par la négative. Le douanier risque ses grosses lunettes à l’intérieur du van, dévisage les quatre religieux sagement assis sous leurs chapeaux. La barrière se lève, Shmuel, flageolant et transi de peur, entre en territoire ennemi.

Tout au long de la route qui traverse Ramallah, la capitale du nouvel Etat, il étouffe, sue, hyperventile. Une électricité négative comprime l’air, s’infiltre dans les pores de la peau, transforme le trajet en descente en apnée. L’omniprésence des troupes des Nations Unies et de l’OTAN pour commencer. Des soldats parachutés pour servir de tampon entre les trois cent mille juifs restés en « Judée Samarie » contre vents et pierres jetées et les cinq millions de Palestiniens qui peuvent enfin arrêter de conjuguer leur pays au conditionnel. Habitué aux patrouilles diurnes et nocturnes dans Yerushalayim, il n’avait jamais connu pareil déploiement kaki : soldats au sol, chiens renifleurs, drones, hélicoptères, chars, Hummers, barrages volants, contrôles aléatoires. Des hommes de guerre dans un pays en paix. Et comme dans un méchant délire sous LSD, l’hostilité prend toutes les apparences. Des klaxons nerveux, des dépassements agressifs, des V de la victoire et des keffiehs agités au vent pour leur signifier que l’hospitalité palestinienne s’arrête là où la présence juive commence. Puis une sécheresse soudain incontrôlable et des paysages qui transposent le ressentiment. Buissons suffocants, arbustes crachant leurs poumons, collines d’immeubles analogues dans l’incomplet et le pauvret, poubelles à ciel ouvert, gamins désœuvrés évacuant l’ennui au bord de la route. Comme touche finale à cette oppressante fresque quart-mondiste, la récurrence des couleurs du Hezbollah et parfois du Fatah, cri de liberté silencieux qui oppresse le champ visuel des quatre haredim. Shmuel est tétanisé à l’idée de tomber en panne ou de devoir s’arrêter. Ne voyant aucune utilité à partager ses sentiments, il caresse son livre de prières et l’ouvre à la page « besoin de réconfort ».

 

Quelques kilomètres avant Esh Kodesh, une voiture tout-terrain les escorte comme convenu vers l’implantation dont on commence à apercevoir les serres, les postes de contrôle et quelques habitations. Cinq minutes de manœuvres et tous s’arrêtent peu après l’entrée hautement sécurisée dans un parking de cailloux et de mauvaises herbes au-dessus de la vallée. La portière de la voiture qui les précède s’ouvre et se déplie un homme grand et gros, la barbe blonde et le visage poupin, chaussures de sport, pantacourt, chemise beige dissimulant mal une arme de poing et large kippa tricotée bleue claire. « Sûrement un Américain » grommelle Yossef. Intuition confirmée par l’accent du colon qui, le sourire aux lèvres, leur broie la main en répétant : « Aawon enchanté. » « Venez, c’est presque l’heure de la prière du soir. On fera un tour du village après. » L’accueil des fidèles de l’implantation s’avère par trop tactile et chaleureux pour les quatre visiteurs, engoncés dans leur retenue et leur méfiance instinctives. On les questionne sur la situation à Jérusalem, le refus de la conscription, les prochaines fêtes mais surtout sur la « Pink Army ». Est-il vrai qu’ils sont financés par la RAP ? Que les gouvernements Wikileaks d’Europe du Nord leur envoient leurs meilleurs agents ? Sont-ils aussi nombreux qu’ils le prétendent ? Réponses lapidaires, borborygmes, et silences pesants. Le début de l’office donne à ces cousins que rien ne rassemble l’occasion de ne pas s’enfoncer plus encore dans la gêne.

Au sortir de la synagogue, Aaron tient à leur faire une visite guidée : avant-postes, serres, vignes, coopératives, écoles, éco-habitations, nouvelles routes et projets à venir. Autant de remerciements pour les généreux incendiaires étasuniens dont les dîners de gala servent à cramer la jeunesse des colons. Par politesse, Shmuel écoute les anecdotes du guide sur l’histoire tourmentée d’Esh Kodesh, le psychodrame de la partition ou les incursions arabes et se plaît même à tâter de leur raisin blanc, présenté pompeusement comme le meilleur de tout le Grand Israël. L’heure tourne, Aaron accélère : « Passons aux choses sérieuses Messieurs » dit-il en s’engouffrant dans une serre abandonnée. Le gaillard soulève une dalle en béton, s’agenouille, s’essuie les mains et sort avec l’aide de deux de ses camarades trois gros sacs de sport. Après quelques minutes, la marchandise est soigneusement posée sur d’immenses draps : cent-vingt pistolets Jericho 941 F et des milliers de munitions. Ygal se penche vers les armes et en examine un échantillon, les démonte, les remonte à une vitesse désarçonnante et les repose à leur place : « Tout est Ok. Pour le reste on vous fait confiance. » Shmuel et ses deux amis se regardent, interdits. « Le Rav ne vous a pas dit que j’étais officier dans une vie antérieure ? » les interroge-t-il, hilare. Tout aussi amusé, Aaron extirpe des boyaux de la serre un autre sac, plus petit celui-là : « Ça, c’est de la part de la communauté d’Esh Kodesh. En restant ici on a fait le choix d’être déchus de nos droits civiques comme vous le serez en refusant le service. Maintenant qu’ils ont bradé la terre des patriarches aux Arabes, nous sommes les derniers à résister. Alors autant s’entraider, non ? »

La GoPro d’Aaron faufile un chemin jusqu’au parking de l’implantation, couvée par la nuit noire et l’appel à l’aide des constellations. L’arrivée d’un vent tiède tire un rictus de satisfaction aux religieux, l’accalmie des degrés représentant une offrande divine à ces corps tartinés de chapeaux, de barbes et de redingotes. Les trois étudiants entreposent les sacs dans le coffre du van pendant qu’Ygal enclenche le moteur. Les portières latérales coulissent, les haredim saluent sans conviction leurs hôtes d’un jour et repartent vers leur cocon avec la plus grande indifférence pour ces étoiles immenses qui les réclament de leur attention.

 

 

5

 

 

Samedi 13 mai 2023. Jérusalem.

Superlatifs et points d’exclamation. En quelques minutes le rose envahit les conversations, les tweets, les fils d’actu, les plateformes de vidéos et ce qu’il reste de journaux papiers. Le triangle et ses centaines de milliers d’hommes et de femmes sonnés par l’énormité de l’attaque et souillés du rose de l’infamie. Menée le jour du shabbat lorsqu’aucun religieux ne peut toucher l’électricité, l’argent ou se déplacer autrement qu’à pied, l’opération Exodus consacra la « Pink Army » en légende contemporaine. Dans une discrétion proche de la paranoïa, les activistes masqués ourdirent cette action inspirée des dix plaies d’Egypte avec la plus grande méticulosité, pinaillant sur le moindre détail, imaginant tous les imprévus possibles et inimaginables, désossant chaque pièce du scénario pour y trouver une faille.

Dix équipes, composées d’une vingtaine de membres, stratégiquement et financièrement indépendantes, ne communiquant entre elles que par masques roses et alias interposés. Dix chefs d’équipe, dont Tzion Koskas, se réunissant chaque mardi soir depuis huit mois dans le local de Wikileaks au sud de la ville. Dix châtiments pour venger les épaules des femmes, la musique des autres, les samedis pris en otage et toute la joie de vivre rapetissée par intransigeance. Dix plaies calquées sur le Livre de l’Exode, modernisées, pacifiées et filmées en haute définition.

 

1 – « Les eaux du fleuve changées en sang » : la plaie qui requit le plus de techniciens et de préparation. Les activistes préférèrent bien entendu le rose au sang, couleur qui à la consternation des habitants du triangle haredi sortit de tous les robinets aux premières lueurs du jour. L’eau coula rose des éviers, baignoires et lavabos jusqu’à ce que le produit ne se dissipe en soirée.

2 – « Les grenouilles » : quatre-cent-douze batraciens en plastic rose projetés sans relâche par des lance-pierres géants importés de Taïwan depuis les toits des quartiers voisins entre 9 heures et 10 heures du matin.

3 – « Les moustiques » : méticuleusement recueillis et traités par des chercheurs pour leur donner cette teinte rose, dix essaims de ces moustiques furent libérés à 10h30 depuis un drone commandé à distance qui filmait la scène.

4 – « Les mouches ou les bêtes sauvages » : A 11 heures, une ambulance franchit la « barricade de la foi » de Ramot grâce à la complicité de l’entreprise de secours et à l’exception faite pour les véhicules médicaux de circuler ce jour chômé. Arrivés en plein Méa Shéarim – capitale du triangle noir – les « Pink » abandonnèrent soixante-seize poulets hystériques dont les plumes avaient été recouvertes de bombe avant de prendre la fuite.

5 – « La mort des troupeaux » : La veille, une équipe composée de hackers craqua le système informatique de tous les supermarchés du secteur pour détraquer les commandes, remplaçant les produits achetés par d’autres de la couleur honnie. Bombe rose à retardement que les gérants et employés de ces magasins ne découvriront que le lendemain.

6 – « Les furoncles » : 13 heures, des portraits signés Banksy représentant les rabbanim les plus intolérants plein de pustules roses projetés par hologrammes perforants sur dix façades du triangle jusqu’à ce que la nuit tombe.

7 – « La grêle » : une équipe déroba le matin-même un camion de pompiers qu’ils remplirent de glace pilée et de jus de betterave périmé. A 16h30, les assaillants garèrent le véhicule à la frontière et orientèrent sa lance à incendie en direction d’une yeshiva d’extrémistes située à moins de trente mètres, en actionnèrent le mécanisme et détalèrent pour échapper à la police et aux haredim qui accouraient déjà, gouttant de cet horrible mélange.

8 – « Les sauterelles » : 17 heures, alors que les haredim pensaient la plaisanterie terminée, dix cerfs-volants télécommandés depuis la RAP survolèrent la zone en lâchant des grappes d’insectes mécaniques de la même couleur aux stridulations épouvantables. Conçus pour bondir très haut et encore plus vite, les derniers engins furent capturés par des hommes harassés au bout de deux heures et demie d’une lutte sans merci.

9 – « Les ténèbres » : 21 heures, l’électricité rallumée depuis la fin du shabbat brutalement coupée par un commando de « Pink » costumés en électriciens alors que les ultra-orthodoxes récupéraient à peine de leur humiliation. Dix minutes plus tard, l’obscurité était striée de feux d’artifice roses traversant le quartier.

10 – « La mort des premiers-nés » : Aux dernières heures de la journée, les maternités situées à l’intérieur du ghetto découvrirent l’ensemble des linges et des vêtements remplacés par leurs jumeaux roses.

A minuit, un grand jeu concours de la « Pink Family » ouvert à tous les internautes se diffusa viralement sur les réseaux. Celle des dix équipes / plaies qui récoltera sous 24 heures le plus de votes remportera symboliquement les masques des soldats roses des neuf autres équipes. L’équipe numéro 6 / équipe furoncle, bien aidée par la popularité du street artist de Bristol, remporta les suffrages avec 385.309 votes.

 

Dimanche 29 mai 2023. Yeshiva Mordechai, triangle noir, Jérusalem.

 

Dans le bureau du Rav Baron deux semaines après Exodus. Shmuel Rosen et trente autres membres de leur organisation encaissent péniblement les remontrances du vieil homme.

« Ces gauchistes nous ont bafoués, ridiculisés le jour du shabbat, ont détourné la sainte Torah à des fins abominables. Et nous n’avons rien vu venir Messieurs. Rien ! Notre retard en matière technologique et en matière de renseignements s’est avéré dramatique. L’intrusion dans le système informatique des supermarchés aurait dû être évitée. Résultat : un magasin fermé et trente-cinq personnes au chômage, des pertes économiques faramineuses pour les autres. Et je vous passe l’humiliation pour mon épouse et les vôtres d’aller faire leurs courses chez les laïcs pour éviter de manger du savon à la papaye… des loukoums à la rose, de la euh… betterave ou du papier toilette ! Et ne me parlez plus jamais de jus de grenade ou de pastèque ! Ma pauvre Dobra dans des magasins remplis… d’affiches de femmes dénudées où les gens se gaussaient d’elle… »

Regards de chaussures, aucun des hommes présents n’a le cran pour soutenir la furie du Rav Baron. Le rabbin poursuit, argue qu’il a attendu que les choses se tassent et de constater si la police sanctionnait ces mécréants pour les réunir. Or, aucun de ces démons n’a été inquiété, au contraire, ils sont traités en héros dans tout le pays et chez les goyim. Ils n’ont d’autre choix que de laver l’affront eux-mêmes de sorte à ce qu’une telle agression jamais ne se reproduise.

« Nos frères des Etats-Unis se sont montrés – grâce à dieu – très généreux suite à … suite aux événements… Le conseil a décidé d’affecter cet argent pour soutenir en partie les commerces affectés, pour développer nos capacités informatiques et trouver des appuis dans d’autres secteurs de la société. Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous ne pouvons pas nous contenter de notre secteur si nous voulons en être les maîtres. Nous avons évoqué la possibilité d’une riposte à la hauteur de l’humiliation dans les jours à venir mais n’allons pas trop vite. Je vous réunirai la semaine prochaine pour vous tenir informés. D’ici là, redoublez de prudence et de vigilance, nos ennemis sont infiltrés parmi nous, nous en avons la certitude. Ne vous confiez qu’à vos plus proches, méfiez-vous de tout nouveau visage. Si cela devait advenir, avertissez-moi au plus vite. Dieu vous garde. »

 

Lundi 19 juin 2023. Quartier d’Arnona, Jérusalem.

 

Plus d’un mois après Exodus, Tzion Koskas s’interroge sur les conséquences de leur action, de son combat personnel et collectif contre les hommes en noir. Une opération comme celle-là nécessite tant d’énergie, de dévouement, de concentration et de prise de risque qu’il redoute la démobilisation. Non, il a senti la démobilisation, la lassitude même, les doutes mais n’ose l’évoquer publiquement. Bien sûr les opérations de pink bombing se poursuivent, comme celle en quad à laquelle il a participé l’autre jour, mais la réserve d’adrénaline s’amenuise. En outre, si les Israéliens ont liké, partagé, commenté, tagué, identifié les vidéos d’Exodus, très peu ont rejoint leurs rangs. Douze tout au plus, dont deux au profil louche du genre flics ou informateurs. De l’autre côté, des haredim toujours aussi perchés, intransigeants, revendicatifs. Et nombreux…

 

Dans le bus le conduisant à l’Université, il se console en regardant pour la énième fois la vidéo du haredi fuyant les sauterelles roses en hurlant à s’en faire sauter les cordes vocales une à une. Un classique du net qu’il se lassera de visionner quand les images de ce gros roux une main sur sa ceinture et l’autre sur son chapeau ne lui arracheront plus ce sourire niais. Un message d’Adi déborde sur la vidéo, il clique dessus. Adi… Ses fossettes, son petit nez délicieusement retroussé, ses baisers mentholés, sa poitrine pour terrain de chasse… Les virées à Tel-Aviv, les soirées enivrantes du vendredi, les cigarettes en terrasse, les séries américaines par paquets de douze et les plateaux de sushis en bande-son… Enfin, c’est ce qu’il se plaît à fantasmer tant leurs centres d’intérêts similaires et son désir de rencontrer la bonne concordent avec la plastique de la jeune femme. Tinder au départ, WhatsApp maintenant et, qui sait, bientôt une belle histoire.

 

Adi Bar : « Trop hate d’etre a dans 2 jours ! »

Tzion Koskas : « Grave J »

 

 

6

 

 

Mercredi 21 juin 2023, Jérusalem.

19h20. En bras de chemise, une casquette mauve remplaçant son chapeau à large bord et les joues imberbes, Shmuel empeste l’embarras. Assis en terrasse pour rajouter une dose d’inconfort dans son café, il se saisit du smartphone posé sur la table :

« Trop pressée, à toute. »

Chemise des grandes occasions, généreusement parfumé après avoir longuement hésité entre deux flacons et le cheveu dompté par des plaques de gel fixation forte, Tzion lit le message d’Adi en marchant. Un subtil aperçu de sa coupe dans la vitre d’un restaurant et il allonge sa foulée. Complètement à son rencard et au son lourd de Rick Ross, il ne remarque pas les deux hommes au front luisant et à la décontraction feinte qui le suivent à la trace depuis la porte d’entrée de son immeuble. Trois minutes plus tard, « Pink Moshe » croise un café à la clientèle clairsemée où Shmuel Rosen bout d’impatience. Le religieux fait un signe imperceptible à ses complices et saisit son porte-monnaie. Leur plan fonctionne comme prévu. Il se lève tout naturellement, laisse un billet de 20 shekels sur la table et se met en chasse alors que trois faux-vrais haredim déboulent d’une rue adjacente. Le gant noir des fous de dieu se referme sur le jeune activiste.

 

A 23h45, le logo « Enlèvement Pink Army » apparaît en bas à droite de toutes les chaînes d’info en continue qui interrompent leurs programmes pour donner la priorité à cet événement aussi spectaculaire qu’inédit. Cinquante-deux membres supposés de ce collectif enlevés en l’espace de quelques heures dans Jérusalem. Evidemment, les regards se tournent vers les haredim, sans qu’aucune preuve tangible ne vienne corroborer ces accusations. Les images capturées par des passants décrivent la même scène : un « Pink » marche dans la rue quand six ou sept individus lui tombent dessus, le neutralisent et le jettent dans un véhicule arrivé à hauteur. Quand la police comprit aux alentours de 23 heures qu’il s’agissait d’une opération massive et coordonnée, il était déjà trop tard. Tout d’abord, l’identification d’hommes dissimulés sous des casquettes et de femmes sous des lunettes de soleil et des postiches, d’où leur surnom de « commandos-perruques », s’avéra impossible. Ensuite, si les autorités parvinrent à remonter le parcours des ravisseurs jusqu’au triangle noir, leur trace s’envola à l’entrée du ghetto. Arrivés dans leur zone, les cinquante-deux véhicules se cachèrent sous autant d’immenses bâches opaques qui s’étendaient entre deux immeubles, privant la police d’images satellitaires probantes et brouillant les pistes. Les otages pouvaient avoir été conduits n’importe où dans les vingt-cinq kilomètres carrés du triangle en raison du passage anormalement incessant de voitures stationnant sous les bâches plusieurs secondes avant de repartir dans toutes les directions. Et pour ce qui concerne d’éventuelles traces ADN, les véhicules ayant servi aux rapts furent retrouvés calcinés à l’extérieur de Jérusalem sans que les conducteurs n’aient été confondus. Frappées d’un mal étrange, les caméras de vidéosurveillance du quartier se révélèrent mystérieusement inexploitables.

 

Un coup de maître et le flou complet pour les flics de la capitale, pressurés par leur hiérarchie et par Natalie Portman qui joue sa survie politique. Dans la nuit du mercredi au jeudi, un mystérieux « comité Meïr Lipman » diffusa un montage des cinquante-deux militants encadrés par des individus portant des masques de l’étudiant mort sur une barricade un an plus tôt. Les ravisseurs n’exigeaient ni argent ni libération de camarades mais le départ de Jérusalem de ces indésirables et de leurs familles proches. Une voix lasse disait attendre les preuves concrètes de leur déménagement pour les libérer sans qu’aucun mal ne leur soit fait et concluait par ces mots : « Plus une trace de ces démons ne doit persister à Jérusalem. Alors partez, partez tous autant que vous êtes. Partez vivre comme des goyim où il vous plaira. Vous n’avez plus votre place ici. Ici est à nous»

 

Plus de six millions d’individus de nouveau offerts à l’angoisse du lendemain deux ans seulement après la signature d’un traité de paix censé clôturer définitivement le cycle nauséeux vengeance-représailles. Israël dans toute sa mosaïque religieuse, culturelle et sociale commente, exégèse, s’écharpe sur la solution appropriée pour résoudre le problème haredi. Et la question de l’émigration se pose avec insistance, en particulier pour la jeunesse laïque et diplômée de Jérusalem. Toute cette frange de la population qui a soupé des pionniers et de leurs besaces chargées de légendes, de l’histoire plus de cinq fois millénaire du peuple juif qu’ils doivent honorer. De sainte, ils ne voient qu’une terre labourée par les frontières qui avancent ou se perdent, scarifiée par les drapeaux qu’on plante et les tranchées qu’on rebouche. Que pèse le patriotisme sans un emploi stable, la tranquillité d’esprit et le droit de flâner où bon vous semble, indépendamment de la prochaine manifestation ou du jour de la semaine ?

 

 

7

 

 

Jérusalem.

 

« On libérera les autres en moins de 48 heures » twitta à la suite de l’évasion du « Pink » Nir Busi une Natalie des grands soirs, visiblement requinquée par le bleu des uniformes et la peur qui ronronne. Ancien officier de Tsahal, le jeune homme était parvenu à s’enfuir de sa cache du quartier de Belk quelques heures après son arrestation grâce à une erreur d’inattention de ses gardiens. Le lien irréfutable entre les enlèvements et le triangle noir. Seulement voilà, le témoignage de Nir « Pink Menahem » Busi, n’orienta les enquêteurs sur aucune piste concluante. Des assaillants qui l’étourdissent en pleine rue avec un mouchoir imbibé de chloroforme, le réveil dans une pièce nue, des geôliers cagoulés, une alerte générale, la panique, la porte de sa cellule anormalement entrebâillée, la fuite. Vendredi 23 juin avant l’aube, il prit la tête d’un convoi comprenant unités d’intervention, scientifique, canine, enquêteurs et uniformes en direction de Belk mais de l’immeuble désaffecté qui lui servit de lieu de détention ne restaient que les débris laissés par les flammes d’un incendie éteint dans la nuit par les pompiers. Questionnés au commissariat, les rares voisins et commerçants, estomaqués, bredouillants et vraisemblablement de bonne foi, ne fournirent pas plus d’indice aux policiers.

Aussi, profitant de la survivance de lois d’exceptions en matière de terrorisme, les forces de l’ordre se déversèrent en masse sur le ghetto ultra-orthodoxe samedi aux aurores. Gonflés de testostérone, ils arrêtèrent les mille deux-cent vingt-sept « classés ultras » à grands coups de serrures explosées et de corps home-jackés au sommeil. Endurant pressions tantôt insidieuses tantôt brutales, fouilles humiliantes, conditions de garde à vue proches de l’indécence et questions réitérées jusqu’à l’écœurement, les suspects furent innocentés et relâchés deux jours plus tard, un morceau de rage serré entre les dents.

Vendredi toujours, la police ouvrit ses bureaux aux habitants des appartements d’où avaient été tendues les fameuses bâches noires. Au cours de leurs interrogatoires, tous mentionnèrent benoîtement la réception d’un tract du « comité Meïr Lipman » – dont ils découvraient par là même l’existence – mardi dernier dans leurs boîtes aux lettres. Après perquisition, les policiers découvrirent lesdits prospectus, de simples feuilles A5 au format austère prétendant que du ciel ces bâches, qu’ils réceptionneraient le mercredi matin dans le hall de leur immeuble, dessineraient le nom du martyr. Nouvel échec.

Vint le tour de la fastidieuse exploitation des smartphones des disparus : relevés téléphoniques, courriels, messageries, photos, vidéos. Ils pensèrent avoir tiré le bon fil quand ils constatèrent que quatre « Pink » avaient le jour de leur disparition rendez-vous avec des bimbos rencontrées quelques jours plus tôt sur des applis de rencontre. De fait, les puces des téléphones ayant permis ces échanges correspondaient à de fausses identités et avaient été achetées dans des taxiphones d’un quartier louche de Tel-Aviv. Les gérants, des Russes aux casiers judiciaires charnus, assurèrent avoir vendu ces puces à des religieux dont ils ne sauraient donner qu’une description approximative, le paiement d’une belle somme en liquide les ayant dispensés de réclamer une pièce d’identité. Encore raté.

De moins en moins confiants, les membres de la police de la capitale élargirent dès le lundi de la semaine suivante leurs recherches aux logements vides, immeubles en construction, caves déclarées insalubres et gardes meubles du secteur. Ils n’y trouvèrent aucune trace de militant de gauche, sinon des hordes de pré-adolescents endoctrinés de noir et hystérisés de bleu qui les priaient de déguerpir à l’aide d’injures archaïques et de projectiles improvisés.

Avec la même réussite, des drones équipés de détecteurs de chaleur survolèrent des nuits entières synagogues, dispensaires, yeshivot et écoles dans le but d’y déceler une présence anormale.

 

La société ne manquait pas de reprocher à l’Etat son inefficacité voire son incurie dans la gestion de la crise, réclamait des têtes, celles des agents chargés de l’enquête, de tous les hérauts de ce pouvoir bancal et, tant qu’à faire, celle de l’ancienne gloire d’Hollywood. Un fiasco instrumentalisé par la droite nationaliste, raillé par les comiques du pays et de la région. Imaginez un peu : les services de renseignements parmi les plus performants de la planète ridiculisés par des rats de synagogue vivant à l’Age de pierre ! Inévitablement, l’atmosphère se détériorait d’un cran entre laïcs et haredim, les uns reprochant aux autres ce que les autres exigeaient des uns. Ainsi, le samedi 1er  juillet, une rixe aux abords d’une « barricade de la foi » causa de graves dégâts côté hommes en noir. Pour faire bonne figure, les haredim répliquèrent dès le lendemain par une opération ville morte en bloquant méthodiquement tous les transports en commun et les principales artères de la ville.

 

Alors au point mort, l’enquête bascula quand elle fut confiée mi-juillet à l’inspecteur Ilana Blumenthal, athée revendiquée aux méthodes peu académiques et au langage fleuri. La quarantaine bien avancée, le visage anguleux, presque prognathe, et des taches de rousseur venues s’exploser en plein milieu du visage, on ne lui connaissait ni passion, ni vice, ni homme attitrés. Classée « emmerdeuse de première » par son encadrement, elle a toujours su relever les défis qu’on mettait sur sa route avec une facilité déconcertante. Aussitôt en charge du dossier, elle partit d’un postulat simple : la piste haredi n’a rien donné parce qu’elle ne donnerait rien. La foi seule ne protège pas des gars de l’antiterroriste, de leurs techniques maintes fois éprouvées sur des organismes coutumiers de la torture psychologique, de l’humidité des cellules et des hématomes qui bleuissent le jaune des précédents. S’ils avaient su la moindre chose, les suspects soumis à la question depuis le lendemain de l’opération auraient parlé. Quant à trouver un éventuel témoin à l’intérieur de la communauté, « autant vanter les vertus du préservatif féminin en plein Méa Shéarim ». Les interpellations permirent tout au mieux de traumatiser de nombreuses familles nombreuses et d’accélérer la fermentation du breuvage de la haine. Alors elle retourna la problématique en interrogeant la capacité de pauvres hères cloisonnés dans leurs livres sacrés à localiser leurs ennemis avec autant de précision. Deux réponses lui apparurent, aussi déplaisantes qu’implacables. Soit ils disposaient de hackers d’un niveau supérieur à ceux de la Pink Army. Soit ils jouissaient de complicités au sein des forces de l’ordre. D’instinct, Ilana misa sur la seconde et parvint très vite à ses fins. Entre la mafia russophone, les Arabes ayant fait le choix de ne pas rejoindre la RAP, les objecteurs de conscience, les haredim et les migrants sub-sahariens, les activistes masqués ne mobilisaient que très peu d’agents.

 

Les quatorze flics du bureau de surveillance des extrêmes, service aussi modeste que confidentiel, prirent place dans la file des présumés complices. Qu’ils soient juifs et de surcroît policiers ne troubla guère Ilana Blumenthal et ses agents, payés pour user de toutes les voies légales et immorales pour extraire le vrai. Mercredi 19 juillet à 8h45, Mikael Pinto, trente-neuf ans dont dix au même service, célibataire de vocation et flambeur émérite s’effondra. Hoquetant des larmes de honte, il avoua avoir été contacté par un rabbin désireux de connaître l’identité des hommes derrière les masques roses. A l’origine de cette forfaiture, des dettes accumulées dans les casinos des eaux internationales puis une ligne rouge gommée par les intérêts. Dans l’heure, toutes sirènes hurlantes, une centaine de policiers envahirent simultanément la yeshiva Mordechai et le 9 de la rue Even Yehoshua à la recherche d’Yitzhak Baron.

 

 

8

 

 

Jérusalem.

 

Un coup d’épée dans l’eau. Le Rav Baron, figure vénérée des étudiants les plus énervés avait pris la fuite, laissant son épouse à ses casseroles et à son appartement soudain trop grand. Après enquête minutieuse, Ilana découvrit que le rabbin Yitzhak Baron n’était rabbin et Yitzhak Baron que depuis peu. Isaac Greensburg, de son vrai nom, naquit le 15 février 1948 dans une famille observante du Massachussetts. Parti à Brooklyn après son premier mariage, il mena petit train, stagnant entre affaires pas tout à fait kasher et plans franchement pas clairs : commercial, agent d’assurances, courtier, multi-entrepreneur, apporteur d’affaires et autres activités fleurant bon les relances du fisc et les défauts de paiement. Il avait tout essayé sauf rabbin, titre qu’il obtint la cinquantaine passée non sans s’être marié en secondes noces avec la fille d’un rabbin de la branche hassidique adulé du tout New-York à papillotes. Son certificat de virginité haredi obtenu, il se constitua un réseau considérable au sein de la nébuleuse ultra-orthodoxe de la côte Est. Quelques années plus tard, il laissa son pays, ses trois grands enfants, sa communauté et partit avec son épouse pour Jérusalem. Dans la capitale du roi David, il changea de nom et parvint à effacer toute trace de son passé agité pour se confectionner une armure d’intransigeance à l’épreuve des indiscrets. C’est d’ailleurs sous son ancienne identité que le fugitif s’est évadé pour les Etats-Unis le 19 juillet avant de disparaître parmi les ombres à chapeau de Brooklyn, du Queens, du Maryland ou du Colorado. Ilana et son équipe fouillèrent durant une longue semaine le moindre recoin de la yeshiva et de son domicile avec le vague espoir d’y déterrer un indice oublié dans la précipitation. Un nom, une adresse, un numéro, une date. En vain, le Rav Baron / Greensburg avait enfoui les secrets du « comité Meïr Lipman » dans les larges poches de son caftan avant de quitter la terre promise par un ultime doigt d’honneur.

Après un mois de chausse-trappes, de faux espoirs et de culs-de-sac, la police de Jérusalem ne disposait d’aucun élément pour sortir les « Pink » de leurs cachots du triangle noir. Trois familles épuisées d’attendre avaient d’ores et déjà annoncé qu’elles préparaient leur douloureuse diaspora interne. Les autres suivraient. Mardi 22 août à l’heure de la pause-déjeuner, Ilana présenta sa démission sur le bureau du commissaire qui la déchira en cent morceaux et lui ordonna de prendre une semaine de vacances, « à Eilat, dans le Néguev ou sur une plate-forme pétrolière mais loin d’ici bordel ». N’ayant personne avec qui partir, aucune famille à l’étranger ni envie d’ailleurs, elle préféra rester emmurée dans son appartement à s’assommer de cocktails rhum-codéine-Pepsi et d’images satellites du triangle. Le bras de fer allait prendre fin. Le noir l’avait emporté.

 

Vendredi 25 août 2023, quartier de Réhavia, Jérusalem.

Troisième jour de vacances forcées, Ilana se laisse dépérir sur son canapé, les pieds dans des pots de glaces Häagen-Dazs chocolat-banane vides. Un reportage gnangnan sur le sport féminin dans une contrée reculée de la RAP en fond sonore, elle regarde sa montre. 15h43. Serait quand même temps de déjeuner. Elle se lève avec peine et s’en va à la cuisine préparer son bol cartonné de nouilles chinoises quotidien. 15h45. Bâfrant son plat bouillant qu’elle partage avec son vieux maillot de basket du Maccabi, elle concentre son attention sur les images de gamines jouant au foot sous un voile urticant et trente-cinq degrés Celsius. Les yeux exorbités, Ilana laisse tomber sa boîte de nouilles qui se répandent, brûlantes, à ses pieds.  « Ah les enfoirés ! Les enfoirés de leur mère ! »

 

Une douche bien froide, un thermos de café et quatre pastilles à la menthe plus tard, l’inspecteur Blumenthal déboule dans le bureau du commissaire. En pleine conversation téléphonique, Binyamin Mizrahi s’interrompt et, désagréablement surpris de la trouver là, s’engage à rappeler son interlocuteur dans… dans dix minutes.

« Tu m’as dit que tu partais en vacances ! sur un ton de reproche.

– Je t’ai rien dit du tout et j’ai pas de temps à perdre. Je sais où sont les Pink.

– On le sait tous, le

– Non, on se goure putain. On est à la rue depuis l’début ! Les Pink sont pas ici.

– Mais Ilana qu’est-ce que tu racontes ? Et c’est quoi cette tête ? bougonne Binyamin, de plus en plus excédé.

– Un mois qu’on suit cette piste du triangle. Et rien. Nada. Que dalle. Juste des titre de mauvais polar. Ça veut dire deux choses : primo que ça a été fait par un groupe qui opère en vase clos et qu’aucun d’eux n’est fiché chez nous. Logique puisqu’aucun de tous les classés ultras de la ville arrêtés et interrogés bien comme il faut n’a été mis au courant de l’enlèvement. Ou au moins témoin d’un truc pas ordinaire. Bon ça on s’en fout tu me diras mais pas tant que ça. » Un point pour elle, il la laisse poursuivre. « Bref deuxio : si on n’a aucun indice c’est pas seulement que l’équipe qu’on cherche est pas classée mais aussi qu’elle est pas ici. On a été induit en erreur par les réseaux, le comité Meïr Lipman, les masques, Méa Shéarim, les barricades etc. mais la logique veut qu’ils soient pas là. Tous les lieux publics ou semi-publics ont été passés au peigne fin donc ça voudrait dire que les Pink sont ligotés dans une cuisine ou un placard à balais du triangle ? Mais t’as vu la place qu’il reste dans leurs taudis une fois que Madame a pondu ses douze gosses ? Puis autant je peux pas me les farcir, ben, je crois pas qu’ils exposeraient leurs familles aux mitraillettes des unités spéciales ! Les Pink sont détenus en dehors de Jérusalem dans un endroit où personne n’ira les dénoncer mais surtout où on ira jamais les débusquer : pas de survol en drone, pas d’image caméra, de suivi d’adresses IP ou autre.

– Tu fais quoi de Busi ?

– Tu parles du seul des cinquante-deux à avoir été officier et dont les ravisseurs ont malencontreusement laissé la porte de la cellule ouverte ? Un foutu leurre voilà tout ! Un deuxième point pour Ilana.

– Il y a plus de cent villes ou quartiers haredim dans le pays alors sauf si t’as un lieu bien précis…

– Qui t’a parlé du pays ?

– … Ilana… Non, me dis pas que…

–  Si.

– En RAP ?

– En RAP !

– … Aie misère ! Ce serait effectivement le coup parfait : ils nous laissent passer le triangle au tamis alors qu’ils sont planqués depuis le début en RAP, sûrement dans une implantation de frappadingues un peu excentrée. Suffit de graisser la patte des douaniers et le tour est joué… Mais qu’est-ce que les haredim vont foutre avec les colons ?

– Déjà ils nous aiment pas, c’est un bon début pour une collaboration, non ?

– Pas faux… Le coup parfait… impossible d’aller les chercher là-bas.

– Qui te parle de les chercher ? »

 

Lundi 28 août 2023. République Arabe de Palestine.

Ravi de pouvoir porter un coup aux colons tout en rehaussant la piètre image de sa police, le ministre de l’Intérieur palestinien accéda à toutes les requêtes de son homologue israélien. D’accord pour votre inspectrice comme médiatrice. D’accord pour intervenir sous le commandement de l’OTAN. D’accord pour vous remettre les ravisseurs et les otages. A partir de là, tout s’accéléra. Ne s’éternisant guère sur la présomption d’innocence et les droits des gardés à vue, les enquêteurs de la RAP débusquèrent les moutons noirs parmi les douaniers et remontèrent grâce aux caméras, plaques, laissez-passer et aux très nombreux témoins oculaires, jusqu’à Esh Kodesh. Zone grise enroulée autour d’une colline aride, dos à cette traîtresse de mère patrie et à leurs voisins Arabes qui tentent vainement de modifier les plans tracés par l’éternel il y a des millénaires. Une implantation de survivalistes messianiques hâtant le Grand Israël quand leurs ancêtres kibboutzim[5] défrichaient la fraternité en pensant, les idiots, que le futur était maintenant. Sans l’obstination d’une inspectrice abhorrant autant les uns que les autres, nul n’aurait fait le rapprochement entre Esh Kodesh et le comité Meïr Lipman

« Encore un peu de patience, tata Ilana arrive. » L’inspecteur Blumenthal, seule Israélienne du convoi de trente blindés qui trace en file indienne à plus de 130 km/h, sent approcher la fin de son épuisante enquête. Totalement vidée de sa circulation pour leur laisser le champ libre, l’autoroute de la Nation qui relie Gaza City à Jénine offre son décor fier et misérabiliste. Bande de neuf sur terre impromise, un boulevard de subsides internationales collé sur les journées à rien foutre. A leur passage, le regard admiratif des vieillards et des enfants, hypnotisés par le bruit d’engins rutilants coûtant le prix de l’école ou du dispensaire qu’on leur a promis. Fusil à pompe entre les jambes, casque et gilet par balles sur Adidas blanches, lunettes de soleil et chewing-gum nerveux, Ilana ne se berce d’aucune illusion. En cas de drame on la tiendra pour responsable de l’assassinat de juifs par des Arabes. En cas de réussite, les lauriers retomberont sur la RAP et l’OTAN. De toute manière la reconnaissance nationale l’excite dix fois moins que de savoir « ces enflures » de religieux dormir avec un pyjama à la dernière mode de Guantanamo.

 

 

9

 

 

Lundi 24 mars 2025. Jérusalem.

A peine remis de leur libération spectaculaire, les anciens captifs assistèrent au retour de la droite nationaliste lors des élections anticipées de janvier 2024. Elue grâce au concours des haredim qui votèrent en bloc pour le Nouveau Likoud, Havivah Gershon se montra fidèle au pacte qu’elle avait scellé avec ses turbulents partenaires : le national, l’international et le politique pour nous. Le religieux et les triangles pour vous. Le spectre noir avalé et ne pouvant plus sortir de sa manche la carte du terrorisme palestinien, elle désigna comme ennemis du peuple les migrants, les lanceurs d’alerte, les pas assez sionistes et tous les empêcheurs de prier en rond. La gangrène fondamentaliste progressait avec sa coupable bénédiction, corrompant la tête de la société, pourrissant sa jeunesse, expulsant les cellules saines du pays. Vase communicants, les laïcs fuient vers des cieux plus ambitieux où la religion n’est contrainte que pour ceux qui le décident. Israël redevenait pays d’émigration.

Dans un tel contexte, les quatre-cent-vingt membres de la « Pink Army » ne résistèrent pas longtemps au venin de la défaite et de la division puisqu’une bonne moitié renonça au combat contre le noir. Traumatisés par leur enlèvement, ils échangèrent sans regret leurs masques et leurs codes Pink contre une existence dépassionnée et souvent exilée. Seuls contre tous, deux courants de « Pink » se disputent dorénavant la légitimité de la désobéissance.

D’une part, les représentants officiels de l’armée rose. Au nombre de cent ou peut-être moins, ils ont su tirer profit de la générosité bien placée de fondations libérales, de Wikileaks et d’O.N.G pour professer, ressasser ou excommunier de plateaux télévisés en réseaux sociaux, de dîners mondains en conférences internationales. Des actions explosives des débuts ne restent que de brèves cyberattaques et une boutique officielle bien référencée et encore mieux achalandée.

D’autre part, les membres de l’« Ultra Pink Army » dont le symbole est un casque spartiate de couleur rose. Rejetant l’orientation prise par les précédents, qualifiés de commerciaux d’eux-mêmes voire de produits dérivés de leurs actes passés, ils constituèrent une cellule autonome et altérèrent leur apparence d’une kippa et d’une barbe ou d’une jupe longue pour les femmes. Tapis derrière leurs écrans, ils torpillent numériquement leurs ennemis et planifient leur prochain coup d’éclat, « Moïse », une opération dantesque au cours de laquelle ils s’introduiront dans le système de gestion des eaux de la capitale pour inonder le triangle. Soixante-six chiens fous lancés contre des centaines de milliers d’exaltés qui seront millions. Ils perdront. D’où le casque spartiate, ils le savent déjà.

Numériquement majoritaires et débarrassés d’une part importante de leurs opposants, les ultras raflèrent Jérusalem six mois plus tard au cours d’élections municipales à sens unique. Le Rav Braunstein, vieillard aux mains parcheminées et à la voix chevrotante qu’on disait totalement étranger à la chose publique s’engagea à conduire les destinées d’un million d’hommes et de femmes. Trop roués pour sortir du cadre de la Constitution, ils se bornent pour le moment à faire régner l’ordre le plus absolu dans le triangle noir, à pousser shabbat après shabbat les « barricades de la foi » et à enjoindre la ville au respect du jour chômé. Combien d’années séparent Israël du jour où ils décideront de contraindre les juifs à devenir de vrais juifs, de créer une police des mœurs, d’interdire le tourisme, d’expulser les gentils, de transformer les églises en synagogues et de raser la mosquée al-Aqsa pour y édifier le Temple ? Qu’importe, le temps joue en leur faveur et ils se jouent du temps comme des hommes que le temps effraie.

Shmuel Rosen presse le pas entre la yeshiva et son domicile, des effluves d’anxiété se dégageant de son Borsalino. Dans sa dernière lettre écrite depuis Montréal, le Rav Baron, sombre, prévenait de crier victoire trop vite car « le chemin est encore long jusqu’à la conversion du peuple d’Israël aux lois d’Israël ». Certes, ils ont Jérusalem mais le pays est si vaste et peuplé de païens en butte à la raison de l’éternel… Alors suivant ses conseils, Shmuel redouble de prudence comme en cette fin de journée où il scrute chaque faciès pour démasquer une trace de rose, une poudre de tromperie. Comment se sentir en sécurité quand l’on sait ces vauriens de la « Pink Army » de retour pour les piller et dilapider leurs maigres économies dans l’impudicité ? Mais autant s’habituer à la présence de l’ennemi, sa fourberie et ses manières enjôleuses car bientôt Shmuel quittera Yerushalayim. Sur décision du conseil, il sera envoyé avec les siens pour porter le fer en dehors des remparts de la ville. En ville, dans le désert ou en Judée Samarie, il ira là où le Seigneur le décidera et contiendra les mécréants jusqu’à ce que leur démographie fasse loi. En attendant l’arrivée du messie et l’avènement de Ses commandements sur l’humanité, il y a Jérusalem et Israël. Jérusalem et le monde.

 

 

JS

 

[1] Établissement d’enseignement supérieur hébraïque où l’étude du Talmud est intensive et continuelle. Une yeshiva, des yeshivot.

[2] « Craignant-Dieu », désigne les juifs ultra-orthodoxes dont la pratique religieuse extrême régente tous les aspects de la vie sociale. Divers courants culturels ou linguistiques composent ce mouvement mais ne diffèrent pas en termes de dogme.  Rejetant violemment le sécularisme et la modernité, ils vivent en marge et consacrent, pour les hommes, tout leur temps à l’étude de la Torah. Un haredi, des haredim.

[3] Héros de la Guerre des Six Jours et homme politique de premier plan décédé en 1981.

[4] Shabbat en yiddish

[5] Habitants d’un kibboutz.

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