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Géopolitique fiction

Israël, 2023. L’heure des hommes en noir

13 December 2017 - 2023: Israel

 

 

L’heure des hommes en noir

Israel 2022

 

 

 

1

 

 

Lundi 8 août 2022, triangle noir, Jérusalem.

 

Shmuel Rosen presse le pas, impatient de revoir sa femme Yehudit et ses six enfants qui l’attendent dans leur appartement exigu du quartier religieux de Geula. Elancé et vigoureux, on le qualifierait sans mal de bel homme s’il n’y avait cette barbe épineuse délaissée chaque matin devant la glace, ce teint blême et ces joues trop creuses. Un physique marqué par l’usure de trente-deux années au service de la Torah et de Ses commandements. Le geste vif, il survole les rues Strauss et Yehezkel le haut du corps légèrement incliné et le bord de son chapeau effleuré par sa main gauche en raison du vent chaud qui souffle sur Jérusalem. A cette heure de la journée, les rues sont bondées d’hommes qui rentrent comme lui de la yeshiva[1] et de femmes sherpa qui acheminent poussettes, courses et enfants vers le refuge le plus proche. Marionnettes noires d’ennui sorties des fabriques de la foi, tous se hâtent, se croisent sans se voir, s’évitent s’ils ne sont pas du même sexe dans une chorégraphie répétée depuis l’enfance. A deux minutes de chez lui, un attroupement inhabituel au niveau des panneaux d’annonces communautaires, l’intranet des hommes en noir, anachronie béante au cœur de la Start-up Nation. Intrigué, Shmuel se fraye un passage parmi le courroux et les incantations pour apercevoir un ancien arracher une affiche aux tons criards. Il a juste le temps d’en lire le titre provocateur : « 1% à la création de l’Etat d’Israël, 15% aujourd’hui, 30% dans quarante ans. Stop à la contamination haredi[2]. Rejoignez la Pink Army. »

Reprenant sa route à la même cadence, il rumine, peste, fulmine contre ces hérétiques mais très vite l’exaspération laisse place à l’inquiétude. S’ils ont réussi à punaiser leur haine en pleine journée, cela signifie qu’ils se camouflent en eux, en lui, et parviennent à passer totalement inaperçus. Combien sont-ils, ces voyous travestis en pieux à rôder en bas de chez lui dans l’attente d’un forfait à commettre ? Tout à ses diatribes contre ces tristes clowns, il grimpe les escaliers quatre à quatre, écrasant de ses talons le plaisir de rentrer dans son foyer.

Depuis le triangle noir, zone entre Ramot au nord, Guivat Shahul à l’ouest et les remparts de la vieille ville à l’est qui contient l’essentiel de la révolte haredi, le mépris envers la « Pink Army » s’est vite transformé en détestation viscérale. Laïc, nationaliste, féministe et progressiste, ce collectif clandestin né l’année dernière répond aux revendications exponentielles des haredim par un engagement protéiforme. Omniprésence sur les réseaux, vidéos didactiques dénonçant la progression du fondamentalisme, performances de rues ou cyber-attaques. Pour exemple, « l’arnaque au rabbin », pirater le mail d’un rabbin pour réclamer de l’argent à tous ses contacts en prétextant un problème quelconque, leur a rapporté plus de cinq millions de dollars. Sans oublier le pink bombing, jeu de rôle grandeur nature dans les quartiers ultras. Pas une semaine ne s’écoule sans que des ballons de baudruche remplis de peinture rose ne soient catapultés depuis des motos, des voitures ou des drones. Dix points pour un trottoir, vingt pour un mur, trente pour les annonces communautaires, cinquante pour un commerce et cent pour une cible mouvante. Maître incontesté, Ariel Sharon ou Pink Ariel, le « Pink » qui arbore le masque rose de l’ancien Premier ministre, en collectionne plus de trois mille. Dans cette version remastérisée du tonneau des Danaïdes, les religieux s’emparent après chaque agression picturale d’un seau de noir ou de gris pour tapisser cet affront, conscients qu’apparaîtront le lendemain, le surlendemain ou le mois suivant d’autres séquelles de cette chasse à l’homme en noir. Compte tenu de la ténacité de la peinture qu’on dit élaborée en laboratoire et des faibles ressources des haredim, les victimes sont souvent contraintes de déambuler avec leurs habits profanés, ressassant dans leurs longues barbes des menaces chargées de mort.

 

« Dis papa, pourquoi tu vas dans la rue pour faire la manifestation ? » demande Tehila le minois barbouillé de houmous. Alors qu’Uri et Tzipora sont déjà couchés, le reste de la famille Rosen dîne dans un joyeux tourbillon de couverts, de raclements de chaises, de plats qu’on se partage et de chamailleries. Parenthèse de gaieté avant la prière de fin de repas puis celle de fin de journée. La table recouverte d’une nappe blanche élimée est garnie de houmous donc mais aussi de pitot, d’une salade de crudités, d’aubergines grillées, de yaourt et de jus d’orange pressé. Après une journée dans le rôle de téléconseillère pour une entreprise d’assurance kasher, Yehudit prend en charge les six enfants et le repas du soir, forcément modeste mais qu’elle veut savoureux, nourrissant et équilibré. « Mange correctement Tehila que je t’explique. Notre ville c’est un peu comme notre maison : elle doit rester sacrée. Tu sais bien que si la télévision ou les jeux vidéo entrent dans la maison, rentrent aussi la violence, le sexe, la drogue, l’alcool, la peur, le doute. En tant que parents, on doit tout faire, si dieu veut, pour que vous soyez protégés de toutes les intrusions de ce système pervers. C’est pareil pour Yerushalayim : il faut en expulser le mal et le mensonge qui ont réussi à rentrer par la faute des laïcs. Nous y arrivons progressivement, hâtant la venue du messie, mais il reste tant à faire…. Voilà pourquoi on manifeste. Tu comprends ma grande ? »

Du haut de ses cinq ans, Tehila en a saisi le principal : le bien c’est eux, la Torah. Le mal : les criminels, les mécréants. L’Autre. Pas rassasiée pour autant, elle le relance :

« On a une nouvelle en classe, la maîtresse a dit qu’elle est derussie. C’est quoi derussie ? 

– Pff n’importe quoi on dit « la-Russie » d’abord et c’est un pays ! » Yehudit reprend Yaakov qui ne devrait pas se moquer de sa petite sœur, laquelle demande où se trouve ce pays. Yaakov, la fourchette et le couteau à la verticale prétend, péremptoire, que c’est en Amérique, ce à quoi Hannah la seconde de la fratrie répond qu’il ne sait rien, que la Russie se trouve à côté de la Chine, à l’autre bout du monde. Shmuel réclame le silence et s’érige en pédagogue. Le monde, mais de quel monde parlent-ils ? Le leur, celui de la Torah et des sages est le seul qui importe. Le reste, des chimères envoyées par les forces obscures pour détourner les juifs du chemin voulu par l’éternel.

 

 

 

LA SUITE DANS TERRES IMPROMISES, BIENTÔT DANS VOS LIBRAIRIES

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