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Géopolitique fiction

2024 – De la Somalie à l’île aux pirates

22 January 2018 - 2024 : Somalie

 

 

 

1

 

« – C’est bon, ça enregistre ? Alors… Hum… Je m’appelle « Yaco » et je suis un pirate. Mon nom complet est Yacoub Ahmed Osman mais tout le monde m’appelle « Yaco »[1]. De clan darod, sous clan harti, lignée majerteen et branche mohamud, je suis né il y a 35 ans à Hargeisa, aujourd’hui la capitale du Somaliland. A l’âge de 3 ans, nous avons fui avec mes parents et mes sept frères et sœurs à Bosasso pour échapper à la guerre, à la loi des clans et des gangs. De ma jeunesse, je me rappelle surtout les bousculades aux distributions alimentaires, les vêtements trop grands ou trop petits, le crépitement des balles et les maladies qui ont emporté deux frères. Il y a aussi les histoires sinistres qu’on racontait pour se faire peur ou se rassurer d’être encore là. Ou parce qu’on n’avait rien d’autre à raconter après tout… Mes rares souvenirs de bonheur recouverts par la faim, la frustration et bien entendu la peur. Je ne suis pas devenu pirate pour la gloire, l’argent, les femmes, le risque ou je ne sais quoi. Même si tu ne le diras pas, tu me dois me voir comme un assassin, un homme sans honneur, sans valeur. Peut-être après tout… Mais à ma place tu aurais probablement suivi la même voie. Laisse-moi t’expliquer : quand tout a commencé, j’avais à peine vingt ans et toute une famille à nourrir. Mes parents bien sûr, les petits derniers mais le plus important : ma femme qui était enceinte. Rien d’extraordinaire pour toi. Ok. Seulement ici, on est en Somalie et pas en Suède… » « – En Norvège « Yaco ». Je suis Norvégienne. » « – Pardon en Norvège… En Somalie, si tu n’as pas été à l’école et personne dans ton clan qui vit à l’étranger, tu ne peux qu’offrir à tes enfants de maigres espoirs, des traditions ancestrales et des légendes qui ne sont qu’un triste mélange des deux. Mon frère Saleh dit « Le long » a perdu ses enfants en bas âge, que dieu les protège où ils sont, faute d’avoir pu leur donner le minimum : nourriture, eau saine, médicaments. Imagines-tu un petit suéd… norvégien manquer rien qu’une seule de ces trois choses-là ? Mon neveu et ma nièce, eux, sont morts avant leur deuxième année… Un conte de chez nous dit que les futurs papas s’endorment avec les étoiles et retournent sur la terre ferme quand naît leur enfant. J’y ai cru jusqu’à ce que ma femme m’annonce qu’elle était enceinte, je me rappelle c’était en dey, c’est-à-dire la deuxième saison humide de l’année, au mois d’octobre. J’ai été terrifié par la nouvelle… C’est ça, terrifié. Terrifié de ne pouvoir à mon tour protéger mon enfant, de le voir s’affaiblir chaque jour un peu plus et de serrer son petit corps inerte contre moi. Terrifié de devoir l’enterrer là-haut, dans le cimetière situé sur la colline qui domine le village, à l’abri des échos du marché couvert… Alors non, tout mais pas ça. Et rien à faire de ce que ça implique. Et pour être honnête avec toi, j’ai toujours rêvé de beaux vêtements, de bons repas, d’une maison, d’une voiture rien qu’à moi ! Des restes du festin de l’Occident. Pas plus, je t’assure. Mais tu ne peux pas comprendre, je ne t’en veux pas. Il n’y a que les riches pour penser que l’argent est secondaire, que seul compte le bonheur. Facile de ne pas aimer l’argent quand on en a plein le compte bancaire. Nora c’est ton prénom, c’est ça ? » « – Exactement. » « – Tu tiendrais ce discours, Nora, si pendant des années tu ne t’étais alimentée que grâce à la pitié des riches et de leurs putains de sacs de riz ? Pardon pour la vulgarité. Si tu avais uniquement acheté des vêtements portés par d’autres ? Et là je ne parle que de la pauvreté si on peut dire, pas de la violence qui ne se repose jamais, de la guerre etc. Donc, quand j’ai appris que sept pirates avaient été arrêtés au large, j’ai erré comme un fou de jour comme de nuit en disant à qui voulait l’entendre que si les pirates cherchaient un jeune motivé, eh bien j’étais leur homme ! Dieu a entendu ma requête et le surlendemain j’ai reçu un message me fixant un rendez-vous sur la jetée cinq jours plus tard. On était au septième mois de grossesse de Farhiyo qui était alitée. Qu’aurais-tu fait à ma place : rejoindre les pirates et te perdre ou… ou ne rien faire au risque de perdre ton enfant ? » « – … S’agissant  de ta… » « –  Pardonne-moi. Je t’ai posée une question. » « – Euh… je sais pas. Désolée. » « – Tu es honnête, c’est bien. Moi j’assume tout. Je peux rien nier. Ni les extorsions, les prises d’otages qui tournent mal ou les brutalités sur des types qui n’ont rien demandé. Ni les vies qu’on a prises, ni celles qu’on a brisées. C’est moi seul qui répondrai de mes actes devant Allah le Miséricordieux et lui me jugera. D’ici là, je sais que je ne sauverai pas mon âme noircie par mes crimes. Ça fait des années que je vis avec mes victimes qui m’apparaissent en hallucinations, comme des grimaces, dans les vitres des commerces, sur les carreaux blancs de la salle de bain, sur la lame des couteaux de cuisine… J’aimerais bien faire une pause si ça te dérange pas. » « – Non, j’allais justement te le proposer. Puis Hassan aussi a besoin d’une pause. »

Un quart d’heure et une cigarette sans filtre plus tard, il reprend : « Tout ça pour dire que j’ai quand même fait le bon choix. Etre un bandit a permis à ma famille de vivre dignement. Pas dans l’opulence, note le bien. Mais dignement : avoir des médicaments, manger quand on en a envie, mettre mes petits à l’école, ne dépendre de personne, acheter des vêtements neufs dans les magasins. Une vie normale bien que vous pensiez tous que nous sommes richissimes vu les sommes réclamées lors des rançons. Mais si on était si riche on ne se serait pas réfugié ici avec nos familles. Entre le roulement des équipes, ce que les boss nous laissaient à la fin des comptes, la chasse aux pirates des années 2010 puis la guerre totale il y a deux ans… Tu voulais sûrement interviewer un pirate, un fort, un cruel, avec des tatouages et des mauvaises manières ? Désolé, tu n’as en face de toi qu’un simple somalien qui a fait le choix de ne pas être condamné à tendre la main pour vivre. » « – Qui sont les vrais pirates alors ? » « – Hum bonne question… Si tu veux t’adresser aux pirates, aux vrais, cherche plutôt du côté de ceux qui ont fait fortune avec nos attaques mais qui ne terrorisent pas les Blancs, n’attirent ni vos journalistes ni les professionnels des Nations Unies comme toi Nora. Ceux qui l’emportent toujours. Pourquoi personne ne s’intéresse aux propriétaires des chalutiers européens grands comme des villages qui pêchent illégalement nos poissons la nuit venue, comme les voleurs qu’ils sont, et dépouillent les pêcheurs de leur unique ressource pour nourrir leurs familles ? Aux compagnies millionnaires qui profitent du chaos pour larguer leurs produits toxiques et radioactifs sur nos côtes ? Au nom d’Allah, nos vies ne valent donc rien ? Bizarrement, il n’y a jamais eu de « mission des Nations Unies » pour lutter contre ces ordures alors que ça rapporte sûrement plus d’argent que notre piraterie sans parler des conséquences pour les gens qui vivent sur les côtes infestées. Avez-vous déjà pensé à sanctionner les mercenaires surarmés qui « protègent » les bateaux de ces compagnies de crapules et dégomment n’importe quelle barque s’approchant de trop près ? Nos morts ne sont-ils que des nombres ? Eux ne sont-ils pas des « pirates » ? Qui pour arrêter les boss de la diaspora et les riches businessmen qui règnent sur la piraterie sans jamais avoir à se salir les mains ? Pourquoi n’es-tu pas envoyée pour rédiger un rapport sur les banquiers et les financiers qui ferment les yeux sur la provenance de notre argent mais qui s’engraissent sur notre pauvre carcasse ? Qu’est-ce que tu crois, que les millions des rançons sont cachés dans nos barques ? Nous sommes tous des pirates, eux comme nous. La seule différence, c’est qu’on est pauvre et donc qu’on est les seuls à être condamnés, pourchassés, assassinés. Mais tout le monde paiera le moment venu. Tout le monde. » Quelques instants sans un mot puis Nora le relance : « – Qu’aimerais-tu faire après si tout revenait dans l’ordre ? » « – … Euh comme si je pouvais choisir ? » «  – Oui. » « – Je n’y ai jamais pensé en fait… Sans aucun doute une vie prospère et paisible sans avoir à porter de kalach… Je dirais monter un commerce de vêtements par exemple. Ça s’appellerait… ça s’appellerait : « Yaco Fashion, for ladies and gentlemen » avec une belle devanture, j’aime les belles devantures. Ce serait si bien présenté et achalandé que même les Norvégiens viendraient s’habiller chez moi ! »

 

Nora Arnesen met fin à l’entretien classé comme : 14.04.2024 / Yacoub A.O. et range son enregistreur vocal dans son sac à main Michael Kors marron foncé. Grande, forte, ses joues rosies par le soleil accablant qui sévit par ici contredisent ses petits yeux bleu (ou alors vert) et ses cheveux couleur paille coupés au carré. Volontaire et dynamique, elle honore à trente et un ans sa troisième mission terrain pour le compte des Nations Unies, la voie royale pour une carrière riche en voyages, en faveurs, en émoluments et en nobles principes. Spécialiste de l’Afrique de l’Est, arabophone, elle a trois mois pour se faire une idée de la situation, comprendre les enjeux et contribuer à la rédaction du rapport. Trois mois c’est suffisant. Trois mois c’est dérisoire.

 

2

 

Ce soir comme tous les soirs, Nora se retrouve en compagnie de ses collègues dans la « représentation » des Nations Unies d’Hadiboh, c’est-à-dire la salle de réunion du Five star hotel. Bien que Nora Arnesen et ses collègues soient généralement logés dans des établissements haut de gamme, ils devront se contenter des charmes rudimentaires de celui-ci et de l’obséquiosité surjouée de son personnel. Peu habitués à faire le plein, et a fortiori d’une clientèle aussi exigeante, les gérants ont recruté en catastrophe des extras qui essayent maladroitement de satisfaire les besoins des humanitaires, experts internationaux et hauts fonctionnaires yéménites qui séjournent au « Five ». Pour autant, cet hôtel niché à quelques encablures de la capitale est ce qui se fait de plus confortable dans cette île réfractaire à la modernité, éloignée de tout, ignorée de tous, châtiée par les vents et terrassée par le soleil.

 

Les six fonctionnaires internationaux sont mandatés par le bureau de Nairobi pour produire d’ici juin un rapport complet sur la situation et l’éventuelle réinsertion des pirates et de leurs proches au sein de la société. Tous arabophones, seuls Abdulaziz le Djiboutien à l’allure de prof de fac et Sabra la belle et hautaine « Mogadiscienne » qui parlent le somali peuvent se passer de la présence, parfois pesante, d’un interprète. Il y aussi Angela, la team leader Philippine, aussi souriante qu’ « ambitieuse » (terme qu’elle préfère à arriviste), Dmitri, le Polonais, taiseux jusqu’à la prochaine bringue et Nadia, la baroudeuse de la bande originaire du Maroc. Durant les trois mois de leur mission, les cinq collègues de Nora sont supposés représenter la bouée sur laquelle s’arrimer, la dernière preuve de son appartenance à un monde qu’elle a laissé derrière elle. Mais jusqu’à présent, il faut bien reconnaître qu’elle ne ressent étrangement aucune affinité avec les autres experts. Ce soir donc, un reportage de Russia Today tourné ces dernières semaines dans l’île est projeté sur un gigantesque écran amovible. L’ambiance est détendue, des bières sont ouvertes mais très vite les commentaires tantôt acerbes, tantôt cyniques de ses collègues l’indisposent. Des ricanements malvenus, des remarques déplacées sur leur per diem, sur les cabanes des somaliens ou les sacs de riz… Marre de cette ambiance délétère, elle regardera le documentaire seule à un autre moment ! « – Désolée les gars, je vais me coucher, j’ai mal à la tête et j’ai encore du boulot. » Faisant fi des « déjà ? », « déconne pas ! » ou des « c’est bon tu bosseras demain ! », elle monte au deuxième étage et ouvre la porte de la chambre 3, son abri, son refuge à elle. Elevée dans une famille luthérienne pratiquante et conservatrice, elle n’est guère à l’aise dans cette équipe de post-adolescents fiers de leur petit parcours, condescendants et insensibles à la douleur d’autrui. Et que dire de cette bulle « internationale » dans laquelle elle est assignée, ce microcosme qui renferme d’autres individus snobs et dédaigneux se complaisant d’appartenir à la même caste ? Cette prison dorée qui surplombe la côte autant que les populations qu’ils viennent aider est l’illustration parfaite de la citadelle d’arrogance que ces experts parachutés de Nairobi ont édifié autour d’eux. Une île dans l’île. Mais qu’on ne la traite pas de « naïve, de gauchiste ou de je ne sais quoi ! » En s’engageant auprès des Nations Unies, elle ne pensait pas changer le monde, juste contribuer à le rendre moins dégueulasse. « Bon, comme on dit : demain est un autre jour. »

Son travail relu, elle se démaquille, se lave les dents devant son reflet rose et blond, ces deux teintes si peu complémentaires, avant de répondre à ses derniers mails personnels. Un peu avant de trouver le sommeil, elle repense à ce jeune réfugié qui témoignait dans le documentaire. Mohammadou, ou Mamadou, elle ne se rappelle pas bien. Le visage en lame de couteau, des petits billes noires sur des paupières creusées par la fatigue, il ressemble à tous ces Somaliens que Nora a beaucoup de mal à distinguer : « Les pirates sont les seuls qui ne s’en prenaient jamais aux gens. Les Shebaabs, les clans, les mafieux, les gangs, l’AMISOM, le gouvernement… Tous ces mecs derrière des armes qui parlent au nom du peuple, agissent au nom du peuple. Pour « sauver le peuple » comme ils disent. Mais tout ça n’est qu’une excuse pour obtenir plus de pouvoir, plus d’argent que leurs rivaux ! Et on se retrouvait toujours au milieu de leurs merdes ou directement ciblé car suspecté de soutenir untel ou untel. Les pirates sont les seuls hommes en armes qui ne touchaient à personne, ne violaient pas les filles, ne détruisaient pas les maisons, ne rackettaient pas. Au contraire, ce sont les seuls grâce à qui de l’argent tombait dans la société. Mon père qui est un pirate n’a jamais touché un seul cheveu d’un civil somalien. » Les propos de ce gamin au maillot du Bayern de Munich excessivement large pour ses épaules osseuses semblent confirmer ses premières impressions. A Nairobi, ses responsables l’ont vertement mise en garde contre les pirates, qu’ils se bornaient à dépeindre comme des criminels défoncés au khat pour qui chaque occidental représente un magot sur pattes. De ces assassins sans scrupule, elle n’a rencontré que des pauvres types enguenillés et amochés. Des misérables qui se lançaient à l’abordage de navires immenses et de yachts luxueux représentant ce que leur peuple ne caressera jamais du doigt. Des criminels certes, mais certainement pas des monstres. Se laisserait-elle manipuler par ces Jack Sparrow au teint ébène au nom d’un tiers-mondisme éculé ? Il est 21h07 quand elle s’endort sur ces interrogations.

 

3

 

 

Trop tentant. Depuis le temps qu’elle brûlait de s’enfoncer dans cette eau turquoise et d’y nager à s’en faire mal aux bras ! D’autant plus que la partie occidentale où elle se trouve actuellement, renommée « Malacca » par les Somaliens qui ont appris à jouer avec les clichés, abrite les plus belles plages de Socotra et que les deux policiers qui l’escortent font grassement la sieste dans la voiture. Après sa pause d’une heure, elle ira entendre la responsable d’une petite association locale, un pirate et les filles d’un autre. Pour l’instant, Nora allonge méticuleusement la serviette qu’elle avait rangée dans son sac à dos avec son rechange et s’élance dans l’océan vêtue d’une tunique à manches longues qui permet de passer plus inaperçue. Libérée du poids de son corps, seule parmi de rares barques de pêcheurs et quelques enfants, elle nage, fait la planche, brasse, plonge les yeux grands ouverts et retourne à sa serviette, exténuée par un effort auquel elle n’est pas habituée. Assise et presque sèche, elle étale sur ses joues rondes de l’écran solaire indice 50 quand elle entend une voix fluette dans son dos : « – Did you enjoy the sea ? ».

Enfin quelqu’un qui parle anglais dans cette foutue île ! Il s’agit d’une jeune femme d’une vingtaine d’années appelée Nima qui se présente à elle comme une Somalienne originaire de Bereeda, sur « la pointe de la pointe ». Décontractée, elle confie à la Norvégienne avoir appris l’anglais grâce à sa cousine qui lui rapportait des DVD de Mogadiscio puis à internet : Al Jazeera, CNN, réseaux sociaux etc. Nora devine sous l’ample robe bleu gonflée par la brise marine une taille fine, de longues jambes fermes et des hanches généreuses. Son visage qui se découpe de son foulard vert d’eau invite à la contemplation, à la jalousie ou aux déclarations passionnées tant tout dans ses traits est harmonieux. Son niveau d’anglais ne suffirait pas pour s’exprimer lors d’une conférence internationale mais sied largement à une conversation entre ces deux femmes à l’apparence et aux trajectoires si différentes. Au bout de quelques minutes, le contexte vient bousculer les banalités sur le charme des lieux et le climat de l’île : « Que viens-tu faire dans notre prison ? » La spontanéité de la jeune femme la surprend. Nora cherche ses mots, bafouille quelques sentences creuses sur les droits de l’homme ou le respect des conventions internationales. Un silence long comme un remord s’installe jusqu’à ce que la jeune somalienne ne le fende d’une autre pique : « – Aux Nations Unies, vous allez sanctionner le Kenya et l’Ethiopie qui envoient leurs soldats rajouter de la brutalité, des viols et des exactions à nos guerres ? » Sans laisser à Nora le temps de répondre, elle poursuit et accuse les Blancs qui trouvent invariablement la guerre belle et juste à condition qu’elle se déroule loin de chez eux : « – Que je sache, il y a des terroristes dans vos pays mais la guerre contre le terrorisme c’est chez les autres que vous la faites ! » La norvégienne lui oppose avec courtoisie la lutte sincère des Etats européens pour éradiquer le terrorisme à l’intérieur de leurs propres frontières. « – Mais je te parle de guerre. Les drones, les « dommages collatéraux » comme dit l’armée, les maisons détruites, la puanteur des morts sur le bord de la route. C’est jamais dans vos pays que vous faites la guerre aux terroristes. La vraie guerre Nora. La sale. » Nima s’excuse, soutient qu’elle n’a rien contre Nora ni contre la Norvège, d’ailleurs elle est sûre que c’est un très beau pays et si dieu veut elle le visitera un jour. Elle aimerait la revoir, la connaître plus, c’est qu’elle n’a pas grand monde à qui parler depuis qu’elle a atterri ici… Nora non plus en fait : « – Mais non, il n’y a pas de problème. Et ça me plairait de te revoir. » Elles échangent leurs numéros, Nima l’embrasse chaleureusement et plonge ses yeux dans les siens : « – Nora, tu m’appelleras ? » « – Inch’Allah. »

 

 

4

 

Depuis son arrivée, Nora Arnesen ne cesse de s’extasier des richesses illimitées qu’offre ce résidu d’Afrique ou bien d’Orient qui dérive depuis des millénaires, de sa flore scandaleusement singulière, de ses paysages extraterrestres. Une légende raconte que ces trésors sont la survivance d’un monde onirique où les hommes étaient des mages et la nature le résultat de leurs rêves les plus extravagants. D’où viendraient ces arbres en forme de parapluies que l’on nomme dragonniers, ces fleuves creusés dans les montagnes, ces tortues gigantesques et ces couleurs défiant l’entendement si ce n’est de l’imagination d’un enchanteur ? Suqutra… ce baiser étiré par le temps, déformé par les vents.

Ces idées et ces images se bousculent dans sa tête tandis qu’elle considère avec fascination le bateau pirate qui reste à quai sur la partie occidentale de l’île depuis deux mois et demi. Battant dans un même élan provocateur drapeau blanc et pavillon noir à la tête de mort, ce navire représente la défaite de l’Europe autant que la victoire d’une poignée de bandits redoutés jusqu’aux confins de la mer d’Arabie. Avec ses collègues, elle découvre enfin le navire qui se joue de l’ordre mondial et de la morale des puissants Des dizaines de pirates sont descendus du Floreal pour se dégourdir les jambes ou être entendus par les experts. Les entretiens se dérouleront un peu partout dans les alentours, autant que le confort et la confidentialité le permettent. Courtois, Yusuf Mohamed Ali dit « Le raide », présenté par les médias internationaux comme le chef des pirates, les accueille au pied du bateau et leur serre respectueusement la main en leur assurant qu’ils se trouvent sous sa protection. Grand, affûté, les yeux tombants, un petit nez et une barbe hirsute, seule sa voix assurée et rocailleuse rappelle son statut de meneur parmi cette troupe. Ou plutôt devrait-on parler d’armée mexicaine tant leurs tenues sont dépareillées : s’il y a une majorité d’uniformes kaki et d’autres couleur sable, elle aperçoit un pirate vêtu d’un t-shirt noir moulant sur un treillis ou un autre habillé d’un simple survêtement. En revanche, tous sans exception portent en bandoulière leur kalachnikov. Ce n’est pas la vingtaine de policiers yéménites qui les escortent sans trop y croire qui la rassure mais la présence de pirates qu’elle avait interviewés et l’affabilité du maître des lieux. Alors qu’elle venait de terminer son deuxième entretien et songeait à rentrer, Nora est interpellée par deux types d’une vingtaine d’années assis sur une embarcation de pêcheur. « Hello, tu te rappelles de moi ? On s’est croisé à Malacca, tu cherchais ton chemin. », demande l’un dans un anglais approximatif. Aidée par son interprète, elle engage la conversation avec « Le chauve » et son compagnon « Cadet », deux jeunes gars de Bosasso qui ont commencé leur carrière lors du renouveau de la piraterie dans le Golf au début des années 2020. « Si les Occidentaux ne payaient pas les rançons qu’on réclamait, il n’y aurait jamais eu de piraterie. Si j’étais à la tête de vos pays, non seulement je ne donnerais pas un dollar mais j’empêcherais les familles de payer. Comme ça, plus aucun de vos concitoyens ne serait capturé pour de l’argent. Votre acharnement à protéger la vie humaine vous aveugle ! » En tant que représentante de l’O.N.U., elle se garde bien de leur donner raison. D’autre part, elle considère que les sommes pharamineuses dépensées pour « sécuriser la zone » comme un immense gâchis qui ne profite qu’aux professionnels de la guerre. Si la moitié des 100 millions d’euros dépensés en 20 ans pour la sécurité dans la région avaient été affectée à la santé, l’éducation, les infrastructures ou le micro-crédit, elle ne serait pas sur ce « bateau de la honte ». Mais elle préfère renvoyer les donneurs de leçons dans les cordes en dénonçant les Africains qui n’ont pas besoin de l’homme blanc pour se déchirer. «  Vous êtes le seul pays du continent homogène ethniquement, linguistiquement et religieusement alors vous avez trouvé le clanisme comme solution pour vous déchirer ! » Ce à quoi ils acquiescent, rigolards. La conversation dévie sur la capture du bateau quand « Cadet » lui propose de lui présenter son oncle qui a fait partie de l’assaut. Parfait. C’est pour l’instant le témoignage qui manquait à Nora.

La terrasse déserte et surchauffée d’un café décrépit qui ne sert que du thé noir et des canettes de jus de fruits fera l’affaire.  Protégée par un large chapeau beige, un chemisier clair à manches longues et une bonne couche de crème solaire, elle actionne son enregistreur vocal : « 05.05.2024 / Abdul M. M. Merci « Le borgne » de prendre le temps de me répondre. Comme Yusuf te l’a peut-être expliqué, je m’appelle Nora Arnesen, je suis Norvégienne et je travaille pour les Nations Unies. Je dois rédiger un rapport au sujet de la réinsertion des pirates dans la société civile. J’aimerais m’entretenir avec toi si ça ne te dérange pas. » « – Non, pas de problème. « Le raide » m’a dit de te répondre. Et j’ai rien à cacher ». Impassible, une assurance indestructible, une animalité se dégage de lui. Son fort strabisme, sa mâchoire carrée, ses mains burinées et ses bras entaillés à de nombreux endroits le rendent inquiétant. « Le borgne » se livre, indifférent aux questions de Nora comme au soleil qui est à son zénith, posé devant un jus d’orange chimique, son fusil sur le côté. Elle n’a jamais rencontré de prisonnier ou d’assassin mais elle sent que l’homme qui lui fait face est de cette engeance, qu’il n’a rien à voir avec ces pauvres bougres qu’elle a approchés jusqu’alors, pirates de pacotille aspirés par un courant qui les rejettera loin de la vie qu’ils convoitaient. Pour masquer son inconfort, la représentante des Nations Unies attaque : « – Peux-tu me raconter ton rôle dans la prise du bateau et de son équipage ? » Bien sûr, avec plaisir même. L’opération, pensée en une nuit par « Dragon » et « Petit », ressemblait en tout point à une mission suicide. Repoussés par la « coalition des traîtres » dans un réduit du Puntland entre Bereeda et Bargal, exposés aux bombardements de l’armée et dans l’impossibilité de fuir par voie maritime, entièrement contrôlée par les alliés occidentaux de Mogadiscio, les pirates et leurs proches étaient pris au piège. Leur survie, celle de leurs parents, épouses et enfants dépendait de cette entreprise bancale au possible. « Le borgne » a une quarantaine d’années, dont la moitié passée du « mauvais côté », et allègue avoir attaqué plus d’une cinquantaine de bateaux au cours de sa vie. Aussi, c’est naturellement qu’il a été choisi par les boss avec vingt autres hommes, tous du Puntland, tous des pirates aguerris, et douze femmes. Dans la nuit du 23 février, l’équipe a quitté la zone de guerre par petits groupes pour ne pas se faire remarquer et limiter les risques en cas d’arrestation. Habillés tels des civils fuyant les combats, sans arme ni le moindre shilling en poche, ils ne disposaient que du minimum vital pour ne pas flancher durant le trajet. Il assure que ces escouades de pirates ont marché toute la nuit vers le Nord, déjouant la vigilance des militaires somaliens et de leurs supplétifs, « ces chiens », pour atteindre un petit village de pêcheurs où ils étaient attendus. Reclus dans un hangar où étaient entreposés équipement, armes et nourriture, ils ont profité de la journée pour se reposer, étudier la carte maritime et répéter le scenario de l’attaque. Pour avoir l’allure de vrais migrants et achever de tromper les soldats de l’opération Atalante[2], des dizaines de poupées de taille variable emmitouflées dans des couvertures ont été réparties entre les assaillants. Dès que la nuit est tombée, ils ont enfilé leurs tenues, caché l’armement dans la barque et prié en groupe, ce qui est exceptionnel, avant de lancer l’embarcation à la mer. Naviguant sans aucune visibilité, uniquement guidés par « Dragon » et « Petit » via téléphone satellite, ils ont résisté aux vagues hautes comme des minarets et aux vents gelés qui transperçaient leurs pauvres ponchos de pluie pour s’approcher du Floreal au bout de cinq heures d’épouvante. Ils ont alors jeté par-dessus bord leur gros moteur pour en accrocher un autre beaucoup plus modeste « qui fasse migrant » et tiré une fusée de détresse. Convaincus qu’ils avaient affaire à des clandestins abandonnés par les passeurs et promis à un sort funeste, « les soldats de l’Europe » ont manœuvré pour leur porter secours. « Je n’avais jamais eu aussi froid et peur de ma vie. Ma hantise était que mes mains soient pétrifiées et que je ne puisse pas tenir le fusil. Je me demandais comment on avait réussi à arriver jusque-là vu la violence des vagues et l’obscurité brutale. Mais on n’a perdu aucun homme ! » Le cheval de Troie entrait dans la cité de flottante. Une fois la barque remontée, le plan s’est déroulé comme convenu : Asha qui fut la première à poser un pied sur le bateau a immédiatement balancé sa poupée et dévoilé une ceinture d’explosif avec son retardateur qu’elle tenait à la main. Rashid avance qu’il se rappellera longtemps des vociférations de la veuve de « Le gros » qui servirent de top départ. Le temps que les « Blancs » réalisent que le piège se refermait sur eux, les pirates avaient dégainé leurs kalachnikovs. En guise d’avertissement, une première rafale a zébré l’obscurité avant que les Somaliens ne progressent en ligne, beuglant en anglais et pointant leurs canons sur les soldats qui les avaient secourus : « – Don’t do bullshit if you want to see again your children. Everything will be ok if you put down your fucking guns. Good, like this. Hurry, hurry! » Rashid, libéré de son enveloppe charnelle, esclave de ses sens, ne sentait plus ni la douleur ni la peur. En évoquant ce moment étranges, le pirate se remémore les bruits métalliques de leurs pas sur la plateforme, ses cris et ceux de ses camarades. Comme s’il s’agissait d’un autre, il se revoit de l’extérieur, pointer son arme vers les soldats qui se trouvent dans son périmètre et avancer prudemment dans leur direction en leur hurlant de se mettre à genoux. L’un d’eux, un type costaud au nez proéminent, probablement un officier, se rapproche en lui parlant doucement. « Le borgne » lui intime de se taire d’un coup de crosse qui lui explose l’arcade, hurle que le prochain qui n’obéit pas finira avec une balle dans la nuque et frappe à nouveau le soldat à terre pour être sûr d’avoir été bien compris. Après avoir désarmé et neutralisé les militaires avec des menottes en plastique, ces derniers sont placés dans la cale du bateau. Pendant ce temps-là, les plus expérimentés sont entrés bruyamment dans le poste de pilotage ordonner au capitaine et à son équipage d’aller sauver leurs familles et les autres pirates aculés sur la pointe. Au courant de la situation des civils liés aux pirates et menacés par des types n’ayant plus rien à perdre, les  Européens n’ont eu d’autre choix que d’obtempérer. En approchant des côtes, une équipe tenait en respect l’équipage, une autre les soldats dans la cale et la dernière, dont Rashid faisait partie, avait pour mission de faire monter les populations en évitant les mouvements de foule. « Tout s’est déroulé comme « Dragon » et « Petit » l’avaient imaginé : pas un blessé, pas un mort. Une réussite totale. » Jusqu’alors cantonnés aux riches et inconscients touristes ou aux pauvres navigants venus d’Asie du Sud, les forbans détenaient la monnaie d’échange la plus précieuse qui soit : plus d’une centaine de soldats européens et un navire de guerre coûtant « des millions et des millions d’euros ». Des milliards, en fait songe Nora. Depuis le débarquement en catastrophe à Socotra et la libération sans condition de tous les otages, il fait partie des « pirates-soldats » stationnés sur le Floreal, lequel représente à ses yeux leur assurance vie. « – Selon toi, jusqu’à quand le rapport de force peut-il durer ? », interroge Nora. En guise de réponse, il se moque des Occidentaux et de leurs beaux discours sur la paix qui rebondit sur le contexte somalien, les clans, les guerres, le goût du sang. Il poursuit en affirmant qu’il n’y a que dans les pays où l’on n’a jamais pointé une arme sur vous, où aucun membre de votre famille n’a été tué, exilé de force ou enlevé que l’on juge que la violence est l’arme des faibles. « Pour toi, on aurait dû rester dans le Puntland danser sous les bombes en attendant la paix ? Si on n’avait pas pris ce bateau de FORCE, on serait tous morts, nous mais aussi nos familles : des femmes, des vieillards, des enfants. Beaucoup d’enfants. La FORCE est l’arme de celui qui décide, qui choisit son destin. Le reste : une fable pour enfants. » Se recentrant sur son rapport, elle lui demande ce qu’il se passerait s’il était amené à rendre les armes. « – Elle est pas mal celle-là ! Sûrement maître d’école ou dentiste ! » Rires.  Fin de l’entretien.

 

5

 

Les deux jeunes femmes arrivent à proximité de la cabane de Kaltum, située dans la zone « Caraibe », à quelques kilomètres au Nord de « Malacca ». Nima tenait absolument à lui présenter cette vieille dame, réputée être la plus grande conteuse de toute la Somalie, pays de conteurs s’il en est. La doyenne et la mémoire des réfugiés en même temps que la mère d’un pirate-soldat. Depuis leur discussion sur la plage, elles sont restées en contact et la Norvégienne a profité du jour de l’unité nationale, férié comme dans le reste du Yémen, pour fausser compagnie à ses collègues et s’offrir un voyage imaginaire avec sa nouvelle amie.

La vieille dame, enroulée dans un foulard d’un bleu vif comme un ciel riche de promesses, les salue à la somalienne, chacune se baisant la main après se l’être serrée. Nora apprécie d’emblée son sourire franc, ces traits qui ont dû être volontaires et sûrs d’eux. Informée de la venue de cette Blanche à la chevelure si claire, Kaltum fait asseoir Nora et Nima, qui servira d’interprète, puis se lance : « – Oh, je suis la plus vieille ici. J’ai tant à raconter que ma langue pourrait danser jusqu’à ce que l’île se rattache à l’Afrique. » « – J’ai mon temps et j’ai apporté du thé noir au cas où il en manquerait. » « – Merci ma fille, dieu te bénisse ». Transportée durant les deux heures qu’a duré le témoignage de la vieille somalienne, Nora aura à peine parlé, encore moins bougé. Pendant ce temps, la vieille aura alterné emportements et chuchotements, poésie et frénésie, tantôt chef de clan, tantôt oratrice, tantôt petite fille recroquevillée dans son voile. «  Mon histoire… Hum… Mon histoire est liée à cette terre farouche et fantasmée, à ce pays qui n’est pas, qui n’a jamais été. » Au commencement était un mythe, celui du « pays du Pount ». Une contrée de mystères et de délices où la nature était si luxuriante qu’on prétendait que les dieux l’arrosaient chaque matin de leur bonté en lui murmurant à l’oreille qu’elle était la plus belle. Les Pharaons y menaient de grandioses expéditions pour en rapporter des aromates, de l’encens, des pierres précieuses et des animaux exotiques. Les rares vestiges qui nous restent de ce paradis terrestre disparaissent derrière une brume de légendes, d’hypothèses et de controverses sur sa localisation exacte. La complexité a sans cesse accompagné la Somalie, ce pays qui semble délaisser l’Afrique pour regarder loin, très loin, vers des horizons plus cléments. Durant les siècles qui ont suivi, les Somalis, peuple de nomades rétifs aux lois qui ne sont pas celles de leur clan, se sont retrouvés éparpillés entre divers territoires. Elle affirme que son clan, darod, est l’un des plus importants de Somalie et qu’il descend de Mahomet. Enfin, c’est tout ce que Nora retient de sa tirade sur son appartenance clanique, longue comme le chapelet de cases dans lesquelles les Somaliens aiment à se compartimenter, ces fidélités successives et hiérarchisées qui empêchent toute construction étatique. La doyenne poursuit son odyssée intime et collective quand arrive timidement une fillette de trois, quatre ans, une poupée décharnée à la main. Le pouce dans la bouche, elle se créée une place entre les genoux de sa grand-mère pour profiter de cette expédition à travers les âges. Après ça, allègue Kaltum, les étrangers sont venus, ont imposé à ses ancêtres leur justice, leur administration et leur architecture. Ainsi, quand elle est née, la Somalie n’existait pas, ou si mais elle était italienne. Elle avait tout juste vingt ans quand le peuple a ravi son indépendance aux mains des Européens et hissé le drapeau de la Somalie, cet étendard fade et impersonnel qui ne ressemble en rien à celui d’un pays. Elle se rappelle ces années lointaines, quand elle était jeune et belle, qu’elle venait de se marier et d’avoir des enfants. Le ton se fait indicible, un souffle, un soupir : « – La vie était douce comparée à ce que nous avons connu par la suite… » Ils avaient la plus grande flotte d’Afrique, leurs trois mille kilomètres de côtes étaient imprenables et surtout, surtout ils étaient respectés par leurs voisins, les Américains et les Soviétiques. « – Que ça doit te paraître loin…  Quand es-tu née ma fille ? » « – En 1998. » Kaltum avait alors à peu près l’âge de Nora et on disait que la Somalie était la Suisse de l’Afrique. Du moins, on l’a dit après, bien après, quand les armes sont devenues leur passeport et les abysses leur destination. Sa tante affirmait qu’il fallait que le bonheur ou l’amour s’en aille pour qu’on découvre qu’il avait été. C’est pareil pour la Somalie. Au moment où elle a implosé, ils se sont rendu compte qu’ils y avaient été heureux, en meilleure santé, plus libres, plus développés. Ils n’ont commencé à l’aimer qu’à l’instant où ils ne pouvaient plus la chérir, la couver, la sauver du naufrage. «  C’est bête, non ? » Pas tant que ça, non. La conteuse se lève, tourne dans la minuscule pièce qui lui sert de maison, tempête des mots que Nima ne parvient pas à traduire puis se rassoit aussi subitement. Quand le colonel Siad Barre prend le pouvoir, la voilà déjà trentenaire et mère de trois enfants. L’obscurité tombe doucement sur sa jeunesse et sur le pays entier. Qui aurait pu imaginer ce qui allait suivre? La dictature, la répression puis le noir total. Les armes qui répondent aux armes, la destruction de l’Etat, la famine, les déplacements et la haine comme seule solution. La petite, rassasiée, embarque sa frêle carcasse et sa pauvre poupée à l’extérieur de la cabane en trainant ostensiblement les pieds. En 1991, enchaîne la conteuse, elle était tout juste grand-mère que le pays s’est détaché du continent de la raison. Ce n’était plus que clan contre clan, Somalien contre Somalien, homme noir contre homme noir. « Depuis ces jours, nous pleurons la Somalie, ce pays qui ne sera plus. » Le visage se baisse, la voix devient maussade. Sa vieillesse s’est étirée avec peine dans ce décor de ruines, dans ce pays fantôme, ce pays de fantômes. «  Aujourd’hui, nous sommes comme ces immeubles de la côte autrefois majestueux qui ne sont plus que des façades éventrées ne tenant que par la force des ans. » Elle continue sur le même air : ses enfants ont dû expliquer aux leurs qui étaient les shebaabs et pourquoi ils n’étaient pas les seuls à répandre le mal. Son fils Abdi a raconté à ses enfants les raisons pour lesquelles il était devenu un pirate. «  Les choses sont compliquées ma fille… » Kaltum reprend la force nécessaire pour terminer son récit. Le dernier chapitre de sa vie s’est écrit il y a deux ans, quand « ils » se sont ligués contre « nous ». Les clans qui ne comptaient pas de pirates, Muqdisho, la force africaine, les Ethiopiens, les Kenyans, les Saoudiens, les Blancs. Tous. Tous réunis, les ennemis d’hier et peut-être de demain, pour écraser les pirates dont « le tort était de gêner leur commerce, la seule chose qui compte vraiment à leurs yeux ». L’encerclement des pirates et de leurs familles sur la côte. Les bombardements, les avions qui volent plus bas que les oiseaux marins et frappent aveuglement. Les manques, les crises sanitaires, la faim de nouveau, le dénuement. Puis cette nuit du 25 février où les pirates ont capturé le navire de guerre européen pour les conduire vers cette terre d’asile. « – Voilà, tout est dit sur ma vie qui est derrière moi et sur mon pays que je ne reverrai plus. »

Besoin d’une petite pause. Nora est adossée à la voiture, une cigarette accrochée aux lèvres, ses yeux bleu-vert absents, entièrement fondus dans l’océan qui l’a tant fait rêver durant les longs hivers de Bergen. Sans rien demander ni se retourner, elle tend une cigarette puis son briquet à son amie qu’elle a entendue venir. Nima se cale contre le flanc du 4×4, allume la cigarette et se contente de la conversation des vagues et du ciel, du ciel et des vagues. Au bout de trois bouffées, elle manque de s’étouffer, tousse et recrache comme elle le peut toute les substances chimiques qu’elle a ingurgitées. Remise sur pied, elle avoue : « – Pour dieu c’est aussi fort qu’on le dit ! », puis explose dans un fou-rire contagieux. Nora se sent bien. Pas heureuse mais presque. Elle a choisi cette vie si loin de soi et des siens pour ces dépaysements violents, ces amitiés baroques et ces moments d’égarement. Et aussi pour ces amours éphémères mais terriblement sincères, ces relations impossibles sublimées, dramatisées par l’urgence de s’aimer. Quand elle y repense, Nora n’a jamais aimé qu’en anglais, pas une fois elle n’a dit « je t’aime », « je te veux » ou « j’ai besoin de toi » en norvégien. Mais ce ne sera pas pour cette mission et elle devra se contenter de son amitié naissante avec Nima. Sur le chemin du retour elle ose : « – Il y a quelqu’un dans ta vie ? » Comme une gêne, elle ajuste son voile et détourne le regard : « – C’est compliqué ma sœur. C’est compliqué… »

 

 

6

 

« – Qui voudra du thé ? » demande poliment, Ahmed Abdallah Ali al-Socotri le gouverneur du district. Dans une salle de réunion coquettement décorée, une grande table en marbre autour de laquelle sont regroupés le gouverneur, son adjoint, sa secrétaire et les six représentants de l’ONU. Nous sommes le mercredi 29 mai 2024 et les experts internationaux viennent recueillir la position officielle des autorités de l’île sur leurs encombrants invités. Les palabres d’usage et la dégustation d’un thé noir très fort et sucré terminés, le gouverneur se propose de revenir dans un premier temps sur les événements « vraiment extraordinaires » survenus ces derniers mois. Ancien gradé de l’armée nationale, Ali al-Socotri est un sexagénaire au visage simiesque et aux cheveux épars sur le dessus du crâne, paré d’un costume gris anthracite et d’une cravate qui épouse malgré elle les formes de son ventre rebondi. Sa moustache de notable arabe, sa chevalière de mauvais goût et sa propension à parler avec les mains le rendent automatiquement antipathique aux yeux de Nora qui n’aime rien moins chez un homme que l’alliance de la suffisance et de la vulgarité. Les dix premières minutes de son discours lui apparaissent d’un ennui mortel, le haut fonctionnaire se bornant à rappeler la situation chaotique du Yémen, la difficile reconstruction du pays et l’enclavement de l’île. « Merci de nous expliquer ce qu’il se passe dans la région connard, on n’était pas au courant ! » Quand il en vient à évoquer le 25 févier, Nora réalise vite qu’il n’a joué qu’un rôle de spectateur impuissant dans ce drame, à l’image de sa découverte de l’arrivée du Floreal. Sa montre connectée indiquait 3h17 quand il a été tiré du lit par son adjoint Abdo qui tambourinait à la porte de sa résidence et le suppliait d’ouvrir au plus vite. Transpirant, hagard, une bouillie de mots sortait de sa bouche : « Les pirates somaliens… averti par Sanaa… navire de guerre… les pirates… que dieu nous vienne en aide… » En arrivant à Qalansiyah, à l’extrême Ouest de l’île, des dizaines d’habitants portaient déjà secours aux familles somaliennes harassées qui venaient de débarquer dans une pagaille indescriptible. Pendant ce temps, les pirates, eux,  restaient à bord du monstre de fer et d’acier qui toisait de sa superbe le modeste port de pêche. Ce furent pour le gouverneur « les plus longues minutes de [m]a vie d’homme ». A aucun moment les pirates ne lui ont demandé son avis et encore moins sa permission : ils exigeaient qu’on s’occupe des civils, promettaient que les Blancs seraient libérés dans les plus brefs délais et qu’aucun mal ne serait fait aux habitants. Comme « Le raide » s’y était engagé, les hélicoptères des forces de l’Union Européenne sont venus le lendemain pour exfiltrer leurs soldats dans un essaim vibrionnant qui a duré plusieurs heures. « – C’était Apocalypse Now ! » «  La musique en moins. », objecte Dmitri dans un large sourire, recueillant les rires de l’assemblée. Campant presque littéralement dans le port de Qalansiyah les premières semaines, il affirme avoir dû gérer en urgence et avec des moyens dérisoires l’accueil des réfugiés, les soins et le ravitaillement, ce qui entre en parfaite contradiction avec les déclarations des Somaliens qui arguent n’avoir pu compter que sur la solidarité des Socotri. A la libération des otages, les populations locales, complètement abandonnées par Sanaa, ont bien compris que leur répit était de courte durée puisque les pirates n’abandonneraient le bateau que si la communauté internationale et Mogadiscio leur offraient une amnistie complète. Dans le cas contraire, ils avaient annoncé qu’ils dynamiteraient le navire, causant des dommages humains, matériels et environnementaux effroyables. Angela : « – Quelle est la position du gouvernorat à ce sujet ? » « – Mme Morales, il n’y a pas de solution miracle… » Et bla et bla et bla. Nora n’a pas besoin d’écouter la suite, elle sait pertinemment que le gouverneur est pieds et poings liés, otage comme tous les autres du bras de fer imposé par les pirates. Il n’a pas les moyens d’expulser les Somaliens et quand bien même il le pourrait, les Socotri ne nourrissent aucun ressentiment à l’égard de ces frères musulmans chassés de chez eux par la guerre et la misère comme l’ont été leurs ancêtres. D’ailleurs, Socotra n’a-t-elle pas été dans le passé une île de pirates ? Alors après tout… A cet égard, Ali al-Socotri ne manque pas de remercier, au nom du gouvernement yéménite, les populations qui ont aidé les familles somaliennes, souvent nombreuses avec des enfants en bas âge, à créer deux zones d’accueil. Comme s’il ne s’agissait pas d’une prérogative du gouvernorat rajouterait volontiers la Norvégienne. Alors autant essayer de tirer profit de la situation : « – Je lance un appel aux organisations internationales pour soutenir notre district dans son effort de maintenir la paix entre les belligérants et permettre le développement de l’île. Nous manquons de tout ici ! » L’air faussement grave, le gouverneur se dit inquiet pour les cabanes en bois de « Malacca » et de « Caraibe » : résisteront-elles à la « mousson des vents » comme on appelle la saison qui démarre le mois prochain et s’étend jusqu’à septembre ? Et dans certaines zones, la situation alimentaire déjà critique risque d’empirer. Nora en profite pour le questionner sur la capacité du district à absorber plus de mille cinq cent réfugiés qui auront immanquablement des difficultés à s’intégrer en termes culturel, linguistique ou géographique. Sa réponse alambiquée sur le courage des îliens qui affrontent des conditions climatiques extrêmes, la protection des civils et la construction d’un Yémen pacifié démontre qu’il ne s’était jamais penché sur la question. Nora Arnesen et ses collègues ressortent de cet entretien de plus de trois heures avec la désagréable conviction que les familles somaliennes seront sacrifiées à la première occasion par les autorités yéménites. Bannis du camp du bien par le monde libre et reclus dans cet îlot d’où ils ne sauraient s’échapper, les naufragés ne peuvent compter que sur la bienveillance des Socotri. Mais jusqu’à quand ?

 

 

7

 

Nora et Nima se retrouvent en cette fin de journée sur la plage où elles s’étaient rencontrées pour la première fois. De toutes les îles qu’elle a visitées, de toutes les mers dans lesquelles elle a nagé, aucune n’égale Qalansiyah, ce paradis perdu snobé des touristes, absent des classements débiles du style « Les 12 plus belles plages du monde » et des photos de vacances, forcément inoubliables, de vos contacts Facebook. Jamais en dehors de cette île mystérieuse elle ne reverra semblables collines de calcaire qui observent les dégradés de bleu infinis du lagon ou ce sable si fin et si blanc. Assises sur des nattes, les deux amies grignotent une partie du stock d’Oreo que Nora avait ramené dans ses bagages et dont la Somalienne raffole. « – Je n’ai jamais goûté quelque chose comme ça ! » lui a-t-elle confié, gourmande, quand elle était venue lui rendre visite à Hadiboh.

Hier, lors de la réunion hebdomadaire avec l’équipe, tous doutaient des chances que leurs préconisations soient suivies par le Conseil de Sécurité[3]. Angela et l’équipe proposeront un plan qui consiste en la reddition des pirates et la remise du Floreal aux casques bleus. En échange : l’obtention du titre de réfugié pour tous les Somaliens de Socotra et la facilitation de leur séjour dans l’île. Bien qu’étant la seule qui permette aux deux parties de garder la face, cette option sera soumise au bon vouloir du C.S.N.U., qui se verra « invité » à ne pas céder au chantage de ces criminels. Pour cela, Nora s’engage sur un autre terrain : « – Pourquoi ne m’as-tu jamais présentée Mohamad ? » Nima ne dit mot, fixe longuement le lagon et finit par lui répondre laconique : «  Parce qu’il est sur le bateau… », sans pouvoir terminer sa phrase. Une explosion de sanglots, d’incantations en somali, de larmes, de sécrétions avant que Nora ne l’entoure de ses bras charnus et de son affection en friche. Mohamad est garçon, « beau comme un soleil qui se lève » qu’elle connaît depuis toute petite et à qui ses parents l’ont promise un soir de mars. C’était il y a deux ans. S’il faisait déjà partie des pirates ? Oui. Si elle le savait ? Oui, bien sûr, tout se sait « ici ». Mais qui serait assez folle pour refuser de se fiancer à un homme désirable qui peut vous sortir de la misère dans laquelle vous êtes engluée ? Pas elle en tout cas ! Hélas, car dans leurs vies un « hélas » se glisse toujours après les sourires, la détérioration des conditions sécuritaires, les conflits et les bombardements ont retardé le mariage. « Même dans ce pays qui veut dire île de la béatitude dans une très vieille langue et où nous sommes libres, je n’arrive pas à vivre normalement… » Si elle est aussi affectée, c’est qu’elle sait ce qu’il adviendra de son éclat et de sa jeunesse s’il arrivait malheur à Mohamad. Les Somaliens de Socotra sont presque tous mariés et il serait inconcevable de se lier à un local. Quant à retourner au pays, personne n’y songe sérieusement. Mohamad capturé ou abattu, une vie de solitude, de regrets et d’infortune l’attendrait. Regarder son corps vieillir sans pouvoir briser le fil du temps et se laisser submerger à chaque silence trop soutenu par tous ces « et si ». Et si nous avions pu nous marier et avoir des enfants ? Et si je n’étais pas née Somalienne ? Et si nous avions fui au Kenya avant tout ça ? Et si, et si… Mais qui sait, grâce à dieu tout se passera bien et elle pourra fonder un foyer, mener une existence normale. Puis elles en viennent à parler de désir, de corps et de plaisir, ces concepts tabous dans une société où toutes les femmes sont frappées dans leur chair pour demeurer esclaves, marquées comme des bêtes pour ne jamais oublier leur rôle. Nima s’est renseignée sur l’excision via internet mais ne saurait dire ce qui est bien ou mal, ce qu’une femme doit être ou ne pas être. « – C’est agréable de faire l’amour avec un homme ? », demande-t-elle penaude. « Oui… Enfin pas systématiquement. Ça dépend des hommes, ça dépend de toi. » « – Ah… » Intérieurement, Nora s’emporte contre ces femmes qui perpétuent l’innommable mais surtout contre les organisations internationales et les Etats qui ne conditionnent jamais l’aide qu’ils octroient aux pays bidons comme la Somalie à l’interdiction réelle de cette pratique obscurantiste. Le corps de ces femmes n’a de valeur pour personne… Elle lui en parlera le moment venu, oui elle le fera. « – Et toi ma sœur, pourquoi n’es-tu pas fiancée ? » C’est au tour de la Norvégienne de se livrer, de se laisser aller aux vérités qui font mal : son physique dans lequel elle ne se reconnaît pas, sa timidité, ses relations minables depuis la rupture avec Hans il y a presque deux ans. Sa solitude aussi, ses coups de déprime compensés par le chocolat ou tout ce qui lui passe sous la main. Cela fait combien de temps qu’un homme ne l’a prise dans ses bras ? Six mois, sept ? Le temps passe si vite et les opportunités de rencontrer quelqu’un se font rares… Il y aurait bien Hassan son interprète mais il fait… il fait vraiment bledard et de toute façon, ce ne serait pas super pro. Le temps presse, Nima est attendue chez elle par ses proches. Elles remballent leurs affaires et marchent un moment en silence. « Ça m’a fait beaucoup de bien de te parler ! » « – Moi aussi ma sœur. N’oublie pas les Oreo la prochaine fois ! »

 

8

5 juin 2024. Les entretiens avec les représentants de la société civile et les autorités religieuses de Socotra ne présagent rien de bon pour réfugiés. L’esprit de solidarité demeure mais tous craignent d’être les premières victimes de cette guerre entre les pirates et le reste du monde. Le cauchemar des habitants se nomme embargo : cette punition collective qui s’abat sur les peuples les plus faibles, sanction moyenâgeuse qui n’est jamais justifiée que par d’obscurs desseins. Si les pirates restaient et que la situation se tendait d’avantage, tous redoutent d’être coupés arbitrairement de la civilisation pour se contenter de ce qu’offre cette terre volcanique et capricieuse.

Le lendemain, elle sera de retour à Nairobi, ses gratte-ciels, ses embouteillages, ses pantins en costume rivés à leurs smartphones et dans deux jours le rapport sera remis au bureau qui le transmettra au Conseil de Sécurité. Nora a les départs en détestation et les adieux en horreur. Elle appréhende déjà le moment où elle quittera Nima, lui dira qu’elles restent en contact, la remerciera pour ces moments inoubliables, lui souhaitera le meilleur bien que le malheur frappera probablement à sa porte et lui affirmera qu’elle reviendra. « Oui, reviens vite. S’il te plaît ! » Alors, elle lui promettra de revenir à Socotra comme elle s’était promise d’être vétérinaire, de faire un trek au Népal avant la fin de ses études ou de ne plus retomber amoureuse d’un salaud. Certaines promesses ne sont que de simples mensonges du cœur, des vérités de l’instant qui ne heurtent personne. D’autres deviennent le miroir de nos reniements et de nos échecs. A n’en pas douter, l’engagement qu’elle tiendra devant Nima rejoindra la deuxième catégorie.

 

9

 

Assise en tailleur dans son moelleux futon rouge un verre de Coca à la main, Nora Arnesen éteint sa cigarette dans un cendrier rempli de mégots écrasés. La mine des mauvais jours, elle surfe sur internet pour obtenir plus d’informations sur la décision du Conseil de Sécurité. «  Les bâtards, les fils de putefaire une chose pareille ! Des irresponsables ! » La nuit sera longue, en conséquence elle va à la cuisine se préparer un expresso qui sera suivi d’un autre et peut-être d’un dernier. Quelques minutes plus tard, elle tombe sur un article de la BBC qui s’avère être assez complet. « Le Conseil de Sécurité des Nations Unies impose un embargo sans condition sur Socotra à compter du 1er août si les pirates ne se sont pas rendus… » A la lecture de cet article, le mot qui lui vient à l’esprit est unilatéral : unilatéralement le C.S.N.U. exige que les pirates déposent les armes, quittent Floreal et qu’ils soient les seuls à répondre de leurs actes. Aucune contrepartie, aucune garantie si ce n’est un jugement supposément équitable. Les préoccupations des Socotri se sont matérialisées avec cette décision. Ils s’attendent au recul des continents, à l’isolement forcé, au rétrécissement des ressources et à tout ce que ces réalités charrient d’appréhensions et de cauchemars. Le journaliste britannique prétend que la solution de force serait privilégiée si la situation s’enlisait, que le Floreal serait repris « coûte que coûte ». Mais à quelle information se fier ? C’est à devenir folle ! Nora s’effondre, la tête dans les mains, seule, impuissante, vaincue. Sa tasse de café renversée, le liquide pâteux se déverse goutte par goutte sur les dalles brillantes de la cuisine. Cette mission n’était qu’une farce, une parodie de droit international et ce putain de rapport n’a peut-être même jamais été ouvert par les Ambassadeurs. Il fallait faire rendre gorge aux pirates, réparer l’affront, que les prochains voyous à tenir tête aux importants du monde soient prévenus. Qu’importent les conséquences pour les familles somaliennes et les Socotri, prisonniers d’une guerre exportée sur leur archipel pacifique. Ses pensées vont vers eux et en particulier vers son amie Nima, coupable d’avoir été promise à ce pirate beau et fier qui restera peut-être son éternel fiancé, son amant perdu. Nora qui aimerait tant qu’on l’embrasse, qu’on la serre dans ses bras, qu’on la caresse en lui promettant le monde se demande ce qu’elle ferait à la place de son amie. Chercherait-elle à capturer son fiancé l’espace d’une nuit pour être sienne sur le sable de la plage de Qalansiyah sous l’œil moqueur du croissant de lune ? Lui ferait-elle parvenir des lettres endiablées lui promettant de ne jamais être la femme d’un autre ? Monterait-elle à bord du Floreal avant l’attaque pour servir de bouclier humain ou entamerait-elle une grève de la faim pour faire connaître leur sort ? Sans doute pas en fait. C’est pour cette réalité terne et tristement raisonnable que les légendes et les contes qui fascinent tant Somaliens et Socotri ont été inventés. Il ne peut y avoir d’éclat ou de romantisme dans les drames que l’on vit, même quand son fiancé est un pirate beau « comme un jour qui se lève » qui défie la flotte la plus redoutable des océans.

 

10

 

31/08/2024 – 07h30. Encore dans son lit,  son bracelet connecté vibre : Nima.

« – Allo Nora ? »

« – As salam Aleikoum Nima, que se passe-t-il ? Tu es bien matinale. »

« – Nora ma sœur, que… » La conversation est hachée, la connexion très mauvaise.

« Je t’entends mal, appelle-moi de là où tu as du réseau. »

« – Impossible… électricité est coupée. Tout est coupé… aucune information… m’entends ?… »

« – Je t’entends très mal Nima, répète s’il te plaît. »

«  – Des avions depuis … »

«  – Des avions ? »

« – Oui, des avions de chasse et…. d’électricité… arrive… appeler… »

« – Nora ? »

Trois petits bips, l’appel est coupé. Nora tente de rappeler son amie une demi-douzaine de fois. Mais rien, toujours cette sonnerie qui indique qu’elle est injoignable. Google actu. « Somalie » : rien de nouveau. « Socotra » : pas un mot sur des avions, sur une coupure d’électricité. Elle réessaye de joindre Nima puis le cabinet du gouverneur, l’ONG locale et le commissariat central d’Hadiboh sans plus de succès. Tous injoignables. L’ultimatum a expiré depuis un mois… Les forces de l’Union Européenne attaquent les pirates. Contrairement à ce que racontent les légendes socotri, aucun djinn ou serpent ailé ne viendra repousser les envahisseurs, leurs navires ne seront pas plus attirés par des rochers magnétiques qui les pulvériseront. Les pirates sont perdus. Ils paieront leur haine de l’Occident, leurs crimes, leur aveuglement mais aussi la fatalité d’être nés sur cette terre damnée qu’est la Somalie. Dans un réflexe de désespoir, Nora s’agenouille et prie pour les familles somaliennes. Pour les femmes, les enfants et les anciens qui voient à l’heure actuelle refluer la nuée de mort qu’ils avaient fui et qui entendront d’ici peu le bruit des armes et des cris. La parenthèse de paix qui s’était ouverte à leur arrivée sur ce radeau d’incongru à la beauté psychédélique se referme. Que dieu les protège de la folie des hommes. Juste une fois. Rien que cette fois.

 

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Socotra, un an et demi plus tard. Aisha rentre dans sa jolie cabane en bois construite récemment sur les conseils d’un ami architecte et s’allonge dans le hamac qui donne sur la baie. Après un parti écologique islandais, ce sont des journalistes indiens qui ont fait le déplacement pour l’interroger sur le pari fou qu’elle est en train d’accomplir grâce à la permaculture. D’autres se presseront certainement pour en savoir plus sur son action qui permet à des centaines de foyers de consommer régulièrement des fruits et des légumes, denrées qui ne poussaient quasiment pas sur cet îlot rocailleux. Prochainement, trois serres vont émerger pour le plus grand bonheur des populations : deux dans les environs d’Hadiboh et une au Sud de Qadub. Vannée, elle essuie son front trempé de sueur avec un pan de son chemisier et boit dans sa gourde d’eau. Enceinte de six mois, Aisha ressent de plus en plus les effets de la chaleur et se déplace maintenant avec difficulté mais espère pouvoir tenir encore un peu avant de laisser aux employés le soin de s’occuper de la serre. Un mari aimant, une belle maison, des projets plein la tête et le plus grand des bonheurs à venir, tout serait idéal s’il n’y avait pas Nima. Nima sa sœur de cœur, brisée par le décès de son fiancé lors de l’assaut des forces européennes sur le Floreal. Ce qui ne devait être qu’une formalité, c’est-à-dire déloger cent types dépourvus de toute formation militaire et armés de simples kalachnikovs, a viré au carnage. Vingt-sept morts, cinquantecinq blessés, dont trois sont actuellement dans le coma, et des dégâts matériels considérables. « Du sang sur les mains » a titré le lendemain du drame Le Monde, le quotidien français de référence, « Jour de honte » son pendant italien le Corriere della Sera et « L’Europe est morte ce soir » pour le Süddeutsche Zeitung allemand. Les survivants, eux, jugés lors d’une parodie de procès à Mogadiscio purgeront une peine de réclusion criminelle à perpétuité loin de leurs familles, lesquelles ont été reconnues réfugiées par le H.C.R. suite à la vague d’indignation mondiale causée par l’opération ratée. Mille cinq cents individus encore abasourdis par la violence de l’attaque, retranchés dans cette île qui est leur prison autant que leur planche de salut. Mille cinq cent veuves, orphelins et tous ceux qui comme Nima ne sont ni l’épouse ni l’enfant d’un défunt et pour lesquels aucun mot n’a été inventé pour exprimer la peine. Elle ne cesse de pleurer Mohamad, déchiqueté par un sniper et enterré dans le « cimetière de la honte » de Mogadiscio où aucun proche ne viendra honorer sa mémoire. « – Mohamad est mort. Mon fiancé n’est plus. », lui avait annoncé Nima par téléphone à l’époque où elle s’appelait Nora et se morfondait à Nairobi. Ce fut le déclic : quelques semaines plus tard elle retournait à Socotra pour tenir sa promesse et ne pas être ensevelie, doucement, par le poids des renoncements et des compromissions. C’est bien entendu sans s’y attendre qu’elle a rencontré Abdullah, un médecin doux et cultivé originaire du continent, lui aussi fou de Socotra. Il a perçu en elle la grâce qu’elle refusait de s’attribuer, se perdant dans l’admiration de ses cheveux éblouissants, de ses yeux bleu ou bien vert et de sa peau blanche comme le lait dont il se délectait enfant. Alors elle l’a épousé il y a neuf mois en même temps que sa religion au cours d’une cérémonie célébrée sur la plage de Qalansiyah, «  les pieds dans l’eau ». Ses parents et Karina ont quitté la côte norvégienne pour découvrir, éberlués, la terre d’adoption de leur fille et de leur sœur. Deux de ses meilleures amies au même titre que la famille d’Abdullah se sont déplacées pour assister à ce mariage hors du commun. Ne manquait que Nima, restée proscrite dans sa cabane. La jeune femme insolente de beauté, à la répartie vive et au rire cristallin qu’elle a rencontrée sur la plage n’est plus que son spectre rachitique, une ombre sous un voile devenu trop lumineux. Nora la sortira de sa léthargie, bouleversera l’ordre morose de ses journées qui s’empilent, égales, sans goût, comme autant de couches de peine. C’est son nouvel engagement et elle le tiendra comme le précédent. Aussi, tous les matins depuis son retour à Socotra, Aisha fait un saut au domicile de Nima pour la saluer et lui apporter des Oreo qu’elle « mangera plus tard » mais qui finissent probablement à la poubelle. Par conséquent, quelle ne fut pas sa joie lorsqu’elle aperçut hier matin un bout du papier bleuté de cette marque de gâteaux près de la natte de Nima. Le début du renouveau, c’est certain. Aisha qui attend une fille a trois mois pour que Nima embrasse à nouveau la vie et puisse tenir dans ses bras ce petit être qui portera son nom.

Après les Pharaons, les Grecs, Sinbad, Marco Polo et toute une dynastie de crapules, de forbans magnifiques et de princes des mers, les Somaliens sont les derniers aventuriers à inscrire leur histoire dans celle de Socotra. Gageons qu’elle soit paisible, douce comme une sieste sous les arbres parapluie et longue comme les plages de sable blanc qui s’étirent à n’en plus finir.

 

 

 

Récit imaginé par Jérémie Jonas

 

[1] Les Somaliens sont souvent affublés d’un surnom personnalisé qui a souvent trait à une caractéristique physique. Ainsi, l’ancien président somalien Mohamed Abdullahi Mohamed était connu sous le nom de Farmajo qui vient du mot fromage en italien. Les surnoms seront mis entre guillemets pour éviter toute confusion.

[2] Mission militaire et diplomatique mise en œuvre par l’U.E. dans le cadre de la force navale européenne (Eunavfor) et de la politique de sécurité et de défense commune (P.S.D.C.) pour lutter contre l’insécurité dans le golfe d’Aden et l’océan Indien

[3] Le conseil de sécurité des Nations Unies (C.S.N.U.) est lun des principaux organes de lOrganisation des Nations Unies (ONU). En tant qu’organe exécutif de lONU, il est chargé du maintien de la paix à travers le monde et il est composé de quinze membres, dont cinq sont des membres permanents

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