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Géopolitique fiction

L’île aux pirates – Somalie/Yémen

22 January 2018 - 2024 : Somalie

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14 avril 2024

 

« C’est bon, ça enregistre ? Alors… Hum… Je m’appelle Yaco et je suis un pirate. Mon nom complet est Yacoub Ahmed Osman mais tout le monde m’appelle Yaco[1]. De clan darod, sous clan harti, lignée majerteen et branche mohamud, je suis né il y a 35 ans à Hargeisa. Aujourd’hui c’est la capitale du Somaliland. A l’âge de 3 ans, on a fui avec mes parents et mes sept frères et sœurs à Bosasso pour échapper à la guerre, à la loi des clans et des gangs. De ma jeunesse, je me rappelle surtout les bousculades aux distributions alimentaires, les vêtements trop grands ou trop petits, le crépitement des balles et les maladies qui ont emporté deux frères. Dieu les protège. Y’a aussi les histoires glauques qu’on racontait pour se faire peur. Ou peut-être pour se rassurer d’être encore là… ou parce qu’on n’avait rien d’autre à raconter. » Yaco fait une pause. « Et mes rares souvenirs de bonheur ? Pff… recouverts par la faim, la frustration, toute cette peur. Je suis pas devenu pirate pour la gloire, l’argent, les femmes, le risque ou je sais quoi. Même si tu ne le diras pas, tu dois me voir comme un assassin, un homme sans honneur, sans valeur. Peut-être après tout… Mais à ma place tu aurais probablement suivi la même voie. Tu m’as dit que tu voulais savoir comment tout a commencé… Hum… quand tout a commencé, j’avais vingt ans et toute une famille à nourrir. Mes parents bien sûr, les petits derniers mais le plus important : ma femme qui était enceinte. Rien d’extraordinaire pour toi. Seulement on n’est pas en Suède…

– En Norvège Yaco. Je suis Norvégienne.

– Pardon en Norvège… En Somalie, si t’as pas été à l’école et que personne dans ton clan ne vit à l’étranger, tu ne peux offrir à tes enfants que des légendes et des traditions ancestrales. C’est beau hein ? Ça l’est mais ça ne te donne pas à manger. Mon frère Saleh, « Le long », a perdu ses enfants en bas âge, que dieu les protège où ils sont, faute d’avoir pu leur donner le minimum. Imagines-tu un petit suédois manquer de nourriture ou d’eau courante ? Ou d’un hôpital digne de ce nom ? D’en manquer à en mourir comme mes frères, mon neveu et ma nièce ? Un conte de chez nous dit que les futurs papas s’endorment avec les étoiles et retournent sur la terre ferme quand naît leur enfant. J’y ai cru jusqu’à ce que ma femme m’annonce qu’elle était enceinte, je me rappelle c’était en dey, c’est-à-dire la deuxième saison humide de l’année, au mois d’octobre. J’ai été terrifié par la nouvelle au lieu de me réjouir… C’est le mot, terrifié. Il fallait que je fasse quelque chose pour nous sortir de là. Et pour être honnête avec toi, j’ai toujours rêvé de beaux vêtements, de bons repas, d’une maison, d’une voiture rien qu’à moi ! Des restes du festin de l’Occident comme on dit. Pas plus, je t’assure. Mais tu ne peux pas comprendre, je ne t’en veux pas. Il n’y a que les riches pour penser que l’argent est secondaire, que seul compte le bonheur. Désolé mais c’est facile de pas aimer l’argent quand on n’en manque pas. Nora c’est ton prénom, c’est ça ?

– Exactement.

– Tu tiendrais ce discours, Nora, si pendant des années tu t’étais alimentée que grâce à la pitié des riches et de leurs sacs de riz ? Si t’avais uniquement acheté des vêtements portés par d’autres ? Et là je ne parle que de la pauvreté si on peut dire, pas de la violence qui ne se repose jamais, de la guerre matin-midi-soir. Donc quand j’ai appris que sept pirates avaient été arrêtés au large ça a été le déclic. J’ai erré comme un fou de jour comme de nuit en disant à qui voulait l’entendre que si les pirates cherchaient un gars déterminé, eh ben j’étais leur homme ! Dieu a entendu ma requête et le surlendemain j’ai reçu un sms du groupe de « Mercedes » me fixant un rendez-vous sur la jetée cinq jours plus tard. On était au septième mois de grossesse de Farhiyo qui était alitée. Qu’aurais-tu fait à ma place : rejoindre les pirates et te perdre pour sûr ou… ou ne rien faire au risque, même minime, de perdre ton enfant ?

– … S’agissant  de ta…

– Pardonne-moi. Je t’ai posée une question.

– Euh… en fait… je ne sais pas. Désolée.

– Tu es honnête, c’est bien. Moi j’assume tout. Je peux rien nier. Ni les extorsions, les prises d’otages qui tournent mal ou les brutalités sur des types qui ont rien demandé. Ni les vies qu’on a prises, ni celles qu’on a brisées. C’est moi seul qui répondrai de mes actes devant Allah le Miséricordieux et lui seul me jugera. D’ici là, je sais que je ne sauverai pas mon âme noircie. Ça fait des années que je vis avec mes victimes qui m’apparaissent en hallucinations… comme des grimaces… dans les vitres des commerces, sur les carreaux de la salle d’eau, sur la lame des couteaux… Pardon… J’aimerais bien faire une pause si ça te dérange pas.

– Non, j’allais justement te le proposer. Puis Hassan aussi a besoin d’une pause. »

 

Un quart d’heure et une cigarette roulée plus tard, il reprend à l’aide de l’interprète :

« Tout ça pour dire que j’ai quand même fait le bon choix. Etre un bandit a permis à ma famille de vivre dignement. Avoir des médicaments, manger quand on en a envie, mettre les petits à l’école, dépendre de personne, acheter des vêtements dans les magasins. Une vie normale bien que vous pensez tous que nous sommes richissimes vu les sommes réclamées lors des rançons. Mais si on était si riche on ne se serait pas réfugié ici. Entre le roulement des équipes, ce que les boss nous laissaient à la fin des comptes… Puis avec la chasse aux pirates puis la guerre totale avec les shebaabs, les clans et les Blancs y’a deux ans, impossible de sortir en mer sans se prendre une rafale ! Tu voulais sûrement interviewer un vrai pirate, un fort, un cruel qui dort sur un tas d’or ? Avec des tatouages, des mauvaises manières et un sabre entre les dents, c’est ça ? Désolé, tu n’as en face de toi qu’un simple somalien qui a fait le choix de ne pas être condamné à tendre la main.

– Qui sont les vrais pirates alors ? 

– Hum bonne question… dans ce cas faudrait plutôt chercher du côté de ceux qui ont fait fortune avec nos attaques mais qui ne terrorisent pas les Blancs, n’attirent ni vos journalistes ni les professionnels des Nations Unies comme toi. Ceux qui gagnent toujours. » Elle lui demande de préciser sa pensée.

 

« Pourquoi ça ne vous intéresse pas les propriétaires des chalutiers européens grands comme des villages qui pêchent illégalement nos poissons la nuit comme des voleurs qu’ils sont ? Qui dépouillent les pêcheurs de leur unique ressource pour nourrir leurs familles ? Et les compagnies millionnaires, peut-être les mêmes tiens, qui profitent du chaos pour balancer leurs produits toxiques et radioactifs sur nos côtes ? Au nom d’Allah, nos vies ne valent donc rien ? Bizarrement, il n’y a jamais eu de « mission des Nations Unies » pour lutter contre ces porcs alors que ça rapporte bien plus que notre piraterie. Et sans parler des conséquences pour les gens qui vivent sur les côtes infestées… Allez sanctionner les mercenaires surarmés qui protègent entre guillemets les bateaux de ces compagnies-là, les crapules là, et dégomment n’importe quelle barque s’approchant de trop près ! Ah mais bien sûr eux ne sont pas des pirates, ils font leur boulot j’imagine ! Vous allez arrêter les boss de la diaspora et les gros businessmen qui dirigent tout sans jamais avoir à se salir les mains ? Ça n’intéresse personne un rapport sur les banquiers qui ferment les yeux sur nos billets bien sales puis qui en font des fortunes alors que nous il nous reste rien ? Et vous les Européens, les Américains qui payez systématiquement les rançons sans réfléchir, vous créez pas un peu de piraterie ? Et j’ai entendu que vous avez dépensé je crois 100 millions de dollars, quelque chose comme ça, pour sécuriser la zone mais au final c’est encore pire qu’avant ! Et il sert à quoi cet argent ? Pas à construire des écoles… des ports, donner du travail mais à ramener encore plus de bateaux, plus d’armes ! Va pêcher avec ça… Tu vois, nous sommes tous des pirates. En fait on dirait que tout ce qui touche à la Somalie se piratise si je peux dire. Et encore je t’ai même pas parlé des médias ! La seule différence, c’est qu’on est noirs, pauvres, sans avocat ni passe-droit. Et qu’on a perdu…. Dieu seul nous jugera. »

 

Quelques instants sans un mot puis Nora le relance :

« Qu’aimerais-tu faire après, si tout revenait dans l’ordre ?

–  … Euh comme si je pouvais choisir ?

– Oui.

– J’y ai jamais pensé en fait…

– Alors c’est l’occasion.

– Sans aucun doute une vie prospère et paisible sans avoir à porter la kalach… Je dirais monter un commerce de vêtements par exemple. Ça s’appellerait… ça s’appellerait : Yaco Fashion, for ladies and gentlemen. Avec une belle devanture, j’aime bien les belles devantures. Ce serait si bien présenté et achalandé que même les Suédoises viendraient s’habiller chez moi ! »

 

Nora Arnesen met fin à l’entretien et range l’enregistreur vocal dans son Michael Kors marron foncé. Grande, forte, ses joues rosies par le soleil accablant contredisent ses petits yeux bleus ou alors verts et ses cheveux couleur paille coupés au carré. Spécialiste de l’Afrique de l’Est, arabophone, elle honore à trente et un ans sa troisième mission terrain pour le compte des Nations Unies dont elle est salariée depuis dix-huit mois. Bercée d’idéalisme, elle conçoit sa mission comme un outil de compensation des malheurs du Sud et de manière moins assumée comme la clé des champs pour voyager là où les autres ne peuvent pas. Echapper aux destinations surfaites accessibles en quelques heures de low cost, se passer des mauvais plans qu’on se refile faute de mieux et envoyer bouler les comparateurs séparant le mauvais grain de l’ivraie.

Au troisième jour de sa mission, Nora balance entre interrogations, doutes et poisseux pressentiment. Mandatée par le Conseil de Sécurité[2], elle devra d’ici trois mois se faire une idée très précise de la capacité d’intégration des pirates et de leurs familles au sein de la société aux fins de contribuer au rapport.

 

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[1] Les Somaliens raffolent des surnoms qui dénotent une caractéristique physique, un trait de caractères voire une affiliation tribale. Ces surnoms les suivent toute la vie à l’image de celui de l’ancien président Mohamed Abdullahi Mohamed alias “Farmajo” du fait de son attirance pour le fromage.

[2] Le conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) est lun des principaux organes de lOrganisation des Nations Unies. En tant qu’organe exécutif de lONU, il est chargé du maintien de la paix à travers le monde et il est composé de quinze membres, dont cinq sont des membres permanents.

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