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Géopolitique fiction

L’île aux pirates – Somalie/Yémen

22 January 2018 - 2024 : Somalie

 

 

 

 

1

 

« – C’est bon, ça enregistre ? Alors… Hum… Je m’appelle « Yaco » et je suis un pirate. Mon nom complet est Yacoub Ahmed Osman mais tout le monde m’appelle « Yaco[1] ». De clan darod, sous clan harti, lignée majerteen et branche mohamud, je suis né il y a 35 ans à Hargeisa, aujourd’hui la capitale du Somaliland. A l’âge de 3 ans, on a fui avec mes parents et mes sept frères et sœurs à Bosasso pour échapper à la guerre, à la loi des clans et des gangs. De ma jeunesse, je me rappelle surtout les bousculades aux distributions alimentaires, les vêtements trop grands ou trop petits, le crépitement des balles et les maladies qui ont emporté deux frères, dieu les protège. Y’a aussi les histoires glauques qu’on racontait pour se faire peur. Ou peut-être pour se rassurer d’être encore là… ou parce qu’on n’avait rien d’autre à raconter. » Yaco fait une pause. « – Et mes rares souvenirs de bonheur ? Pff… recouverts par la faim, la frustration, toute cette peur. Je ne suis pas devenu pirate pour la gloire, l’argent, les femmes, le risque ou je ne sais quoi. Même si tu ne le diras pas, tu dois me voir comme un assassin, un homme sans honneur, sans valeur. Peut-être après tout… Mais à ma place tu aurais probablement suivi la même voie. Tu m’as dit que tu voulais savoir comment tout a commencé… Hum… quand tout a commencé, j’avais à peine vingt ans et toute une famille à nourrir. Mes parents bien sûr, les petits derniers mais le plus important : ma femme qui était enceinte. Rien d’extraordinaire pour toi. Seulement ici, on est en Somalie et pas en Suède… »

« – En Norvège Yaco. Je suis Norvégienne. » « – Pardon en Norvège… En Somalie, si t’as pas été à l’école et que personne dans ton clan ne vit à l’étranger, tu ne peux offrir à tes enfants que tes légendes et tes traditions ancestrales. Tu trouves ça beau hein ? Ça l’est mais ça ne te donne pas à manger. Mon frère Saleh dit « Le long » a perdu ses enfants en bas âge, que dieu les protège où ils sont, faute d’avoir pu leur donner le minimum. Imagines-tu un petit suédois manquer de nourriture ou d’eau courante ? Ou d’un hôpital digne de ce nom ? D’en manquer à en mourir comme mon neveu et ma nièce ? Un conte de chez nous dit que les futurs papas s’endorment avec les étoiles et retournent sur la terre ferme quand naît leur enfant. J’y ai cru jusqu’à ce que ma femme m’annonce qu’elle était enceinte, je me rappelle c’était en dey, c’est-à-dire la deuxième saison humide de l’année, au mois d’octobre. J’ai été terrifié par la nouvelle… C’est ça, terrifié. Alors non, tout mais pas ça. Et rien à faire de ce que ça implique. Et pour être honnête avec toi, j’ai toujours rêvé de beaux vêtements, de bons repas, d’une maison, d’une voiture rien qu’à moi ! Des restes du festin de l’Occident comme on dit. Pas plus, je t’assure. Mais tu ne peux pas comprendre, je ne t’en veux pas. Il n’y a que les riches pour penser que l’argent est secondaire, que seul compte le bonheur et toutes ces sornettes. Désolé mais c’est facile de pas aimer l’argent quand on en a plein le compte bancaire. Nora c’est ton prénom, c’est ça ? » « – Exactement. »

« – Tu tiendrais ce discours, Nora, si pendant des années tu t’étais alimentée que grâce à la pitié des riches et de leurs sacs de riz ? Si t’avais uniquement acheté des vêtements portés par d’autres ? Et là je ne parle que de la pauvreté si on peut dire, pas de la violence qui ne se repose jamais, de la guerre matin-midi-soir. Donc, quand j’ai appris que sept pirates avaient été arrêtés au large, j’ai erré comme un fou de jour comme de nuit en disant à qui voulait l’entendre que si les pirates cherchaient un gars déterminé, eh ben j’étais leur homme ! Dieu a entendu ma requête et le surlendemain j’ai reçu un message me fixant un rendez-vous sur la jetée cinq jours plus tard. On était au septième mois de grossesse de Farhiyo qui était alitée. Qu’aurais-tu fait à ma place : rejoindre les pirates et te perdre ou… ou ne rien faire au risque de perdre ton enfant ? » « – … S’agissant  de ta… » « –  Pardonne-moi. Je t’ai posée une question. » « – Euh… en fait… je sais pas. Désolée. » « – Tu es honnête, c’est bien. Moi j’assume tout. Je peux rien nier. Ni les extorsions, les prises d’otages qui tournent mal ou les brutalités sur des types qui n’ont rien demandé. Ni les vies qu’on a prises, ni celles qu’on a brisées. C’est moi seul qui répondrai de mes actes devant Allah le Miséricordieux et lui seul me jugera. D’ici là, je sais que je ne sauverai pas mon âme noircie. Ça fait des années que je vis avec mes victimes qui m’apparaissent en hallucinations… comme des grimaces… dans les vitres des commerces, sur les carreaux blancs de la salle d’eau, sur la lame des couteaux… J’aimerais bien faire une pause si ça te dérange pas. » « – Non, j’allais justement te le proposer. Puis Hassan aussi a besoin d’une pause. »

Un quart d’heure et une cigarette sans filtre plus tard, il reprend : « – Tout ça pour dire que j’ai quand même fait le bon choix. Etre un bandit a permis à ma famille de vivre dignement. Avoir des médicaments, manger quand on en a envie, mettre mes petits à l’école, ne dépendre de personne, acheter des vêtements dans les magasins. Une vie normale bien que vous pensez tous que nous sommes richissimes vu les sommes réclamées lors des rançons. Mais si on était si riche on ne se serait pas réfugié ici avec nos familles. Entre le roulement des équipes, ce que les boss nous laissaient à la fin des comptes… Puis avec la chasse aux pirates y’a cinq ans puis la guerre totale avec les Shebabs, les clans et les Blancs y’a deux ans, impossible de sortir en mer sans se prendre une balle ! Tu voulais sûrement interviewer un vrai pirate, un fort, un cruel qui dort sur un tas d’or ? Avec des tatouages, des mauvaises manières et un sabre entre les dents c’est ça ? Désolé, tu n’as en face de toi qu’un simple somalien qui a fait le choix de ne pas être condamné à tendre la main. » « – Qui sont les vrais pirates alors ? »

« – Hum bonne question… dans ce cas faudrait plutôt chercher du côté de ceux qui ont fait fortune avec nos attaques mais qui ne terrorisent pas les Blancs, n’attirent ni vos journalistes ni les professionnels des Nations Unies comme toi. Ceux qui gagnent toujours. » Elle lui demande de préciser sa pensée. « – Pourquoi ça ne vous intéresse pas les propriétaires des chalutiers européens grands comme des villages qui pêchent illégalement nos poissons la nuit comme les voleurs qu’ils sont ? Qui dépouillent les pêcheurs de leur unique ressource pour nourrir leurs familles ? Et les compagnies de millionnaires qui profitent du chaos pour larguer leurs produits toxiques et radioactifs sur nos côtes ? Au nom d’Allah, nos vies ne valent donc rien ? Bizarrement, il n’y a jamais eu de « mission des Nations Unies » pour lutter contre ces mafieux alors que ça rapporte bien plus que notre piraterie. Et sans parler des conséquences pour les gens qui vivent sur les côtes infestées… Allez sanctionner les mercenaires surarmés qui « protègent » les bateaux de ces compagnies-là, les crapules là, et dégomment n’importe quelle barque s’approchant de trop près ! Eux ne sont pas des pirates ? Vous allez arrêter les boss de la diaspora et les gros businessmen qui dirigent tout sans jamais avoir à se salir les mains ? Ca n’intéresse personne un rapport sur ceux là-haut qui ferment les yeux sur nos billets bien sales puis qui en font des fortunes alors que nous il nous reste rien ? Et vous les Européens, les Américains qui payez systématiquement les rançons sans réfléchir, vous créez pas un peu de piraterie ? Et j’ai entendu que vous avez dépensé je crois 100 millions de dollars, quelque chose comme ça, pour sécuriser la zone mais au final c’est encore pire maintenant ! Et il sert à quoi cet argent ? Pas à construire des écoles, euh… des ports, donner du travail mais à ramener encore plus de bateaux, plus d’armes ! Tu vois, nous sommes tous des pirates. En fait on dirait que tout ce qui touche à la Somalie se piratise si je peux dire. Et encore je t’ai même pas parlé des médias ! La seule différence, c’est qu’on est les faibles, qu’on est les pauvres dans l’histoire. Et qu’on a perdu…. Dieu seul nous jugera. »

Quelques instants sans un mot puis Nora le relance : « – Qu’aimerais-tu faire après si tout revenait dans l’ordre ? » « – … Euh comme si je pouvais choisir ? » «  – Oui. » « – Je n’y ai jamais pensé en fait… » « – Alors c’est l’occasion. » « – Sans aucun doute une vie prospère et paisible sans avoir à porter de kalach… Je dirais monter un commerce de vêtements par exemple. Ça s’appellerait… ça s’appellerait : « Yaco Fashion, for ladies and gentlemen » avec une belle devanture, j’aime bien les belles devantures. Ce serait si bien présenté et achalandé que même les Norvégiens viendraient s’habiller chez moi ! »

Nora Arnesen met fin à l’entretien classé comme : 14.04.2024 / Yacoub A.O. et range son enregistreur vocal dans son sac à main Michael Kors marron foncé. Grande, forte, ses joues rosies par le soleil accablant qui sévit par ici contredisent ses petits yeux bleus ou alors verts et ses cheveux couleur paille coupés au carré. Volontaire et dynamique, elle honore à trente et un ans sa troisième mission terrain pour le compte des Nations Unies, la voie royale pour une carrière riche en voyages, en faveurs, en émoluments et en nobles principes. La manière aussi d’échapper aux destinations populeuses accessibles en quelques heures de low cost, aux supposées bonnes adresses qu’on se refile faute de mieux et aux comparateurs consultés inlassablement pour séparer le mauvais grain de l’ivraie. Spécialiste de l’Afrique de l’Est, arabophone, elle a trois mois pour se faire une idée de la situation, comprendre les enjeux et contribuer à la rédaction du rapport.

 

 

2

 

 

Ce soir comme tous les soirs, Nora Arnesen se retrouve en compagnie de ses collègues dans la « représentation » des Nations Unies d’Hadiboh, c’est-à-dire la salle de réunion du Five star hotel. Bien que Nora et ses collègues soient généralement logés dans des établissements haut de gamme, ils devront se contenter des charmes rudimentaires de celui-ci et de l’obséquiosité surjouée de son personnel. Peu habitués à faire le plein, et a fortiori d’une clientèle aussi exigeante, les gérants ont recruté en catastrophe des extras qui essayent maladroitement de satisfaire les besoins des humanitaires, experts internationaux et hauts fonctionnaires yéménites qui séjournent au « Five ». Pour autant, cet hôtel niché à quelques encablures de la capitale reste ce qui se fait de plus confortable dans cette île réfractaire à la modernité, éloignée de tout, ignorée de tous, châtiée par les vents et pétrie trop vigoureusement par le soleil.

Les six fonctionnaires internationaux sont mandatés par le bureau de Nairobi pour produire d’ici juin un rapport complet sur la situation et l’éventuelle réinsertion des pirates et de leurs proches au sein de la société. Tous arabophones, seuls Abdulaziz le Djiboutien à l’allure de prof de fac et Sabra la belle et hautaine « Mogadiscienne » qui parlent le somali peuvent se passer de la présence parfois pesante d’un interprète. Il y aussi Angela, la team leader Philippine, aussi souriante qu’ambitieuse, Dmitri, le Polonais taiseux jusqu’à la prochaine bringue et Nadia, la baroudeuse de la bande originaire du Maroc. Durant les trois mois de leur mission, les collègues de Nora sont supposés représenter la bouée à laquelle s’arrimer, la dernière preuve de son appartenance à un monde qu’elle a laissé derrière elle. Mais jusqu’à présent, il faut bien reconnaître qu’elle ne ressent aucune affinité avec ses camarades. Ce soir, un reportage de Russia Today tourné ces dernières semaines dans l’île est projeté sur un gigantesque écran amovible. Une ambiance détendue, des bières sont ouvertes et on se partage des fruits secs mais très vite les commentaires tantôt acerbes, tantôt cyniques de ses collègues l’indisposent. Des ricanements malvenus, des remarques déplacées sur leur per diem, sur les cabanes des somaliens ou les sacs de riz… « – Désolée les gars, je vais me coucher, j’ai mal à la tête et j’ai encore du boulot. » Faisant fi des « déjà ? », « déconne pas ! » ou des « c’est bon tu bosseras demain ! », elle monte au deuxième étage et ouvre la porte de la chambre 3, son abri, son refuge à elle. Elevée dans une famille luthérienne conservatrice, elle n’est guère à l’aise dans cette équipe de post-adolescents fiers de leur petit parcours et volontiers condescendants. Et que dire de cette citadelle d’arrogance dans laquelle elle est assignée, ce vivarium qui renferme d’autres individus snobs et dédaigneux se complaisant d’appartenir à la même caste ? Une prison dorée qui surplombe la côte autant que les populations qu’ils sont venus aider dont elle s’échapperait avec grand plaisir.

Son travail relu, elle se démaquille, se lave les dents devant son reflet rose et blond, ces deux teintes si peu complémentaires, répond à ses derniers mails personnels. Un peu avant de trouver le sommeil, elle repense à ce jeune réfugié qui témoignait dans le documentaire. Mohammadou, ou Mamadou, elle ne se rappelle pas bien. Le visage en lame de couteau, des petits billes noires sur des paupières érodées par la fatigue, il ressemble à tous ces Somaliens qu’elle a beaucoup de mal à différencier : « – Les pirates sont les seuls qui s’en prenaient jamais aux gens. Regarde : les shebaabs, les clans, les mafieux, les gangs, l’AMISOM, le gouvernement… Tous ces mecs derrière des armes qui parlent au nom du peuple, agissent au nom du peuple. Mais tout ça n’est qu’une excuse pour obtenir plus de pouvoir, plus d’argent ! Et on se retrouvait toujours au milieu de leurs combats ou directement ciblé car suspecté de soutenir untel ou untel. Les pirates sont les seuls qui ne touchaient à personne, ne violaient pas les filles, ne détruisaient pas les maisons, ne rackettaient pas. Au contraire, ce sont les seuls grâce à qui de l’argent tombait dans la société. Mon père qui est un pirate n’a jamais touché un seul cheveu d’un Somalien. »

Les propos de ce gamin au maillot du Bayern de Munich excessivement large pour ses épaules osseuses semblent confirmer ses premières impressions. A Nairobi, ses responsables l’ont vertement mise en garde contre les pirates, des criminels défoncés au khat pour lesquels chaque occidental incarne une proie en devenir. De ces buveurs de sang dénués de sentiments, elle n’a rencontré que des pauvres types enguenillés, des malchanceux qui se lançaient à l’abordage de navires immenses et de yachts somptueux narguant leur Etat failli et leur manque de tout. Des criminels certes, mais certainement pas des monstres. Mais peut-être se laisse-t-elle manipuler par ces Jack Sparrow au teint ébène dans un mélange de tiers-mondisme et de naïveté ? 22h47, ses paupières se ferment.

 

 

 

3

 

 

Trop tentant. Depuis le temps qu’elle brûlait de s’enfoncer dans cette eau turquoise et d’y nager avec précipitation ! D’autant plus que la partie occidentale où elle se trouve, renommée « Malacca » par les Somaliens qui ont appris à jouer avec les clichés, abrite les plus belles plages de Socotra et que les deux policiers qui l’escortent ainsi que l’interprète font grassement la sieste dans la voiture. Après sa pause d’une heure, elle ira entendre la responsable d’une petite association locale, un pirate et les filles d’un autre. Nora allonge méticuleusement la serviette qu’elle avait rangée dans son sac à dos avec son rechange et s’élance dans l’océan vêtue d’une tunique à manches longues qui permet de passer plus inaperçue. Libérée du poids de son corps, seule parmi de rares barques de pêcheurs et quelques enfants, elle nage, fait la planche, brasse, plonge les yeux grands ouverts et retourne à sa serviette, exténuée par un effort auquel elle n’est pas habituée. Assise et presque sèche, elle étale sur ses joues rondes de l’écran solaire indice 50 quand elle entend une voix fluette dans son dos : « – Did you enjoy the sea ? ». Enfin quelqu’un qui parle anglais ! Nima a une vingtaine d’années et se présente à elle comme une Somalienne originaire de Bereeda, sur « la pointe de la pointe ». Décontractée, elle confie à la Norvégienne avoir appris l’anglais grâce à sa cousine qui lui rapportait des DVD de Mogadiscio puis à internet : Al Jazeera, CNN, réseaux sociaux etc. Nora devine sous son ample robe bleu gonflée par la brise marine une taille fine, de longues jambes fermes et des hanches généreuses. Sous son foulard vert d’eau, un visage de poupée qui invite à la contemplation, aux déclarations passionnées ou à la jalousie tant au grand bazar de la beauté se parents firent l’affaire du siècle.

 

Au bout de quelques minutes, le contexte vient refouler les banalités sur le charme des lieux et le climat de l’île : « Que viens-tu faire dans notre prison ? » La spontanéité de la jeune femme la surprend. Nora cherche ses mots, bafouille quelques sentences creuses sur sa mission et le respect des conventions internationales. Un silence de remords s’installe jusqu’à ce que la jeune somalienne ne le fende d’une autre pique : « – Aux Nations Unies, vous allez sanctionner le Kenya et l’Ethiopie qui envoient leurs soldats rajouter de la brutalité et des viols à nos guerres ? » Sans laisser à Nora le temps de répondre, elle poursuit et accuse les Blancs qui trouvent invariablement la guerre belle et juste à condition qu’elle se déroule loin de chez eux : « – Que je sache, il y a des terroristes dans vos pays mais la guerre contre le terrorisme c’est chez les autres que vous la faites ! » Nora lui oppose avec courtoisie la lutte sincère des Etats européens pour éradiquer le terrorisme à l’intérieur de leurs propres frontières. « – Mais je te parle de guerre. Les drones, les dommages collatéraux comme dit l’armée, les maisons détruites, la puanteur des morts sur le bord de la route. Tu sais quelle odeur ça a un cadavre ? C’est jamais dans vos pays que vous faites la guerre aux terroristes. La vraie guerre Nora. La sale. » Nima s’excuse, soutient qu’elle n’a rien contre Nora ni contre la Norvège, d’ailleurs elle est sûre que c’est un très beau pays et si dieu veut elle le visitera un jour. Elle aimerait la revoir, la connaître plus, c’est qu’elle n’a pas grand monde à qui parler depuis qu’elle a atterri ici… Nora non plus en fait : « – Mais non, il n’y a pas de problème. Et ça me plairait de te revoir. » Elles échangent leurs numéros, Nima l’embrasse chaleureusement et accroche ses yeux dans les siens : « – Nora, tu m’appelleras ? » « – Inch’Allah. »

 

 

4

 

 

Les deux jeunes femmes arrivent à proximité de la cabane de Kaltum, située dans la zone « Caribbean », à quelques kilomètres au Nord de « Malacca ». Nima tenait absolument à lui présenter sa grande tante, réputée être la plus grande conteuse de toute la Somalie, pays de conteurs s’il en est. La doyenne et la mémoire des réfugiés. Depuis leur discussion sur la plage, elles sont restées en contact et la Norvégienne a profité d’un jour de congé pour fausser compagnie à ses collègues et s’offrir un voyage imaginaire avec sa nouvelle amie.

La vieille dame enroulée dans un foulard d’un bleu de promesses les salue à la somalienne, chacune se baisant la main après se l’être serrée. Nora apprécie d’emblée son sourire franc, ces traits qui ont dû être volontaires. Informée de la venue de cette Blanche à la chevelure si claire, Kaltum fait asseoir Nora et Nima, qui servira d’interprète. « – Nima m’a dit que tu voulais connaître mon histoire. Je suis la plus vieille ici, j’ai tant à raconter que ma langue pourrait danser jusqu’à ce que l’île se rattache à l’Afrique. » « – J’ai mon temps et j’ai apporté du thé noir au cas où il en manquerait. » « – Merci ma fille, dieu te bénisse. Mon histoire… Mon histoire est liée à cette terre fantasmée, à ce pays qui n’est pas. » Au commencement était un mythe, celui du « pays du Pount ». Une contrée de mystères et de délices où la nature était si luxuriante qu’on prétendait que les dieux l’arrosaient chaque matin de leur bonté en lui murmurant à l’oreille qu’elle était la plus belle. Les Pharaons y menaient de grandioses expéditions pour en rapporter des aromates, de l’encens, des pierres précieuses et des animaux exotiques. Les rares vestiges qui nous restent de ce paradis terrestre disparaissent derrière une brume de légendes, d’hypothèses et de controverses sur sa localisation exacte.

 

Durant les siècles qui ont suivi, les Somalis, peuple de nomades rétifs aux lois autres que celles de leur clan, se sont retrouvés éparpillés entre divers territoires. Elle affirme que son clan, darod, est l’un des plus importants de Somalie et qu’il descend de Mahomet. Enfin, c’est tout ce que Nora retient de sa tirade sur son appartenance clanique, longue comme le chapelet de cases dans lesquelles les Somaliens aiment à se compartimenter, ces fidélités successives et hiérarchisées qui empêchent toute construction étatique. La doyenne poursuit son odyssée quand arrive timidement une fillette de trois, quatre ans, une poupée décharnée à la main. Le pouce dans la bouche, elle se créée une place entre les genoux de sa grand-mère et écoute. Après ça, allègue Kaltum, les étrangers sont venus, ont imposé à ses ancêtres leur justice, leur administration, leur culture. Ainsi, quand elle est née, la Somalie n’existait pas, ou si mais elle était italienne. Elle avait à peine vingt ans quand le peuple ravit son indépendance aux mains des Européens et hissé le drapeau de la Somalie, cet étendard fade et impersonnel choisi par d’autres. Elle se rappelle ces années lointaines, quand elle était jeune et belle, qu’elle venait de se marier et d’avoir des enfants. Le ton se fait indicible, un souffle, un soupir : « – La vie était douce comparée à ce que nous avons connu par la suite… » Ils possédaient la plus grande flotte d’Afrique, leurs trois mille kilomètres de côtes étaient imprenables et surtout, surtout ils étaient respectés par leurs voisins, les Américains, les Soviétiques. « – Que ça doit te paraître loin…  Tu as quel âge ma fille ? » « – Trente et un. » Kaltum avait à peu près l’âge de Nora et on disait que la Somalie était la Suisse de l’Afrique. Du moins, on l’a dit après, bien après, quand les armes sont devenues leur âmes sœurs et les abysses leur destination.

 

La conteuse se lève, tourne dans la minuscule pièce, tempête des mots que Nima ne parvient pas à traduire puis se rassoit aussi subitement. Quand le colonel Siad Barre prend le pouvoir, la voilà déjà grand-mère de sept petits-enfants. L’obscurité tombe doucement sur le pays entier. Qui aurait pu imaginer ce qui allait suivre? La dictature, la répression puis le noir total. Les armes qui répondent aux armes, la destruction de l’Etat, la famine, les déplacements et la haine comme une évidence. La petite, rassasiée, embarque sa pauvre poupée à l’extérieur de la cabane en trainant ostensiblement les pieds. Ce n’était plus que clan contre clan, Somalien contre Somalien, homme noir contre homme noir. « Depuis ces jours, nous pleurons la Somalie, ce pays qui ne sera plus. » Le visage se baisse, la voix devient maussade. Sa vieillesse s’est allongée avec peine dans ce décor de ruines, dans ce pays fantôme. «  Aujourd’hui, nous sommes comme ces immeubles de la côte autrefois majestueux qui ne sont plus que des façades éventrées ne tenant que par la force des ans. » Elle continue sur le même air : ses enfants ont dû expliquer aux leurs qui étaient les shebaabs et pourquoi ils n’étaient pas les seuls à répandre le mal. Son fils Abdi a raconté à ses enfants les raisons pour lesquelles il était devenu un pirate.

 

Kaltum reprend la force nécessaire pour terminer son récit. Le dernier chapitre de sa vie s’est écrit il y a deux ans, quand « ils » se sont ligués contre « nous ». Les clans qui ne comptaient pas de pirates, Muqdisho, la force africaine, les Ethiopiens, les Kenyans, les Saoudiens, les Blancs. Tous. Tous réunis, les ennemis d’hier et de demain, pour écraser les pirates dont le tort était de gêner leur commerce, la seule chose qui compte vraiment à leurs yeux. L’encerclement des pirates et de leurs familles sur la côte. Les bombardements, les avions qui volent plus bas que les oiseaux marins et frappent aveuglement. Les manques, les crises sanitaires, la faim de nouveau, le dénuement. Puis cette nuit du 25 février où les pirates ont capturé le navire de guerre européen pour les conduire vers cette terre d’asile. « – Voilà, tout est dit sur ma vie qui est derrière moi et sur mon pays que je ne reverrai plus. »

 

Nora est adossée à la voiture, une cigarette accrochée aux lèvres, ses yeux bleu-vert absents, entièrement fondus dans l’océan qui l’a tant fait rêver durant les longs hivers de Bergen. Sans rien demander ni se retourner, elle tend une cigarette puis son briquet. Nima se cale contre le flanc du 4×4, allume la cigarette et se contente de la conversation des vagues et du ciel, du ciel et des vagues. Au bout de trois bouffées, elle manque de s’étouffer, tousse et recrache comme elle le peut les substances toxiques ingurgitées. Remise sur pied, elle avoue : « – Pour dieu c’est aussi fort qu’on le dit ! », puis explose dans un fou-rire contagieux. Nora se sent bien. Pas heureuse mais presque. Elle a choisi le métier d’expert pour ses dépaysements violents, ses amitiés baroques et bien entendu pour ses amours sincères à l’obsolescence programmée. Pour sortir de ses pensées qui la ramènent systématiquement à son célibat contraint, elle ose sur le chemin du retour la question qui la taraudait : « – Il y a quelqu’un dans ta vie ? » Comme une gêne, Nima ajuste son voile et détourne le regard : « – C’est compliqué ma sœur. C’est compliqué… »

 

 

5

 

 

Depuis la vitre du van, Nora Arnesen s’extasie des richesses illimitées qu’offre Socotra. Socotra, ce baiser déformé par le temps et par les vents, ce résidu d’Afrique ou bien d’Orient qui dérive depuis des millénaires avec sur son dos sa flore scandaleuse et ses paysages extraterrestres. Arbres parapluies, fleuves creusés dans les montagnes, mer par dégradés de ciel, sable blanc d’immaculé ou collines lunaires. Des merveilles par cargos entiers déversés sur un territoire cent fois moins vaste que son pays d’origine. Encore à sa fascination des alentours de Qalansiyah, la Norvégienne n’entend pas Nadia lui poser une question sur la salutation à adopter avec « Le raide ». Elle sursaute quand celle-ci lui touche le bras et se branche instantanément sur la même fréquence. Passées quelques minutes à discuter de choses et d’autres, le chauffeur du van manœuvre, immobilise le véhicule et coupe le moteur. Les voilà enfin devant le Floreal.

 

Battant dans un même élan provocateur drapeau blanc et pavillon noir à la tête de mort, ce navire représente la défaite de l’Europe autant que la victoire d’une poignée de bandits redoutés jusqu’aux confins de la mer d’Arabie. Des dizaines de pirates sont descendus du Floreal pour être entendus par les experts, arborant les uniformes flambants des soldats de la force navale européenne, prise de guerre tout en provocation. Pour les distinguer des soldats européens, leur faciès sombre, leurs cous émaciés et l’éternelle kalachnikov, le passeport des rebelles et des narcos, de la racaille des deux hémisphères et des armées de libération. Courtois, Yusuf Mohamed Ali dit « Le raide », chef incontesté et incontestable des pirates leur serre la main sans plus de cérémonie et leur assure qu’ils se trouvent sous sa protection. Grand, athlétique, les yeux tombants, un petit nez et une barbe hirsute, sa voix assurée et rocailleuse rappelle son statut de meneur. « – Prenez le temps dont vous avez besoin, traduit l’interprète. Mes gars répondront à toutes vos questions. »

 

La terrasse déserte et surchauffée d’un café décrépit qui ne sert que du thé noir et des canettes de jus de fruits fera l’affaire. Protégée par un large chapeau beige, un chemisier clair à manches longues et une bonne couche de crème solaire, Nora actionne son enregistreur vocal : « – 05.05.2024 / Abdul M. M. Merci « Le borgne » de prendre le temps de me répondre. Comme Yusuf te l’a peut-être expliqué, je m’appelle Nora Arnesen, je suis Norvégienne et je travaille pour les Nations Unies. Je dois rédiger un rapport au sujet de la réinsertion des pirates dans la société civile. J’aimerais m’entretenir avec toi si ça ne te dérange pas. » « – Non, pas de problème. J’ai rien à cacher. » Impassible, une animalité se dégage de lui. Sa mâchoire carrée, ses mains en forme de battoir, ses bras entaillés à de nombreux endroits et son fort strabisme le rendent inquiétant. « Le borgne » se livre, indifférent aux questions de Nora comme au soleil qui atteint son zénith, posé devant un jus d’orange chimique, son fidèle compagnon posé par terre. Elle n’a jamais rencontré de prisonnier ou d’assassin mais elle sent que cet homme est de cette engeance, qu’il n’a rien à voir avec ces pauvres bougres qu’elle a approchés jusqu’alors, pirates de pacotille aspirés par un courant qui les rejettera loin de la vie qu’ils convoitaient. « – Peux-tu me raconter ton rôle dans la prise du bateau et de son équipage ? » Bien sûr, avec plaisir même.

 

L’opération, pensée en une nuit par « Dragon » et « Petit », ressemblait en tout point à une mission suicide. Mais repoussés par la « coalition des traîtres » dans un réduit du Puntland entre Bereeda et Bargal, exposés aux bombardements de l’armée et dans l’impossibilité de fuir par voie maritime, entièrement contrôlée par les alliés occidentaux de Mogadiscio, les pirates étaient pris au piège. Leur survie, celle de leurs parents, épouses et enfants dépendait de cette entreprise bancale au possible. « Le borgne » a une quarantaine d’années, dont la moitié passée du « mauvais côté », et allègue avoir attaqué plus d’une cinquantaine de bateaux. Aussi, c’est spontanément que les boss l’ont choisi avec vingt autres pirates aguerris et douze femmes du Puntland. Dans la nuit du 23 février, l’équipe a quitté la zone de guerre par petits groupes pour ne pas attirer l’attention et limiter les risques en cas d’arrestation. Grimés en civils fuyant les combats, sans arme ni le moindre shilling en poche, ils ne disposaient que du minimum vital pour ne pas flancher durant le trajet. Il assure que ces escouades ont cheminé toute la nuit vers le Nord, déjouant la vigilance des militaires somaliens et de leurs supplétifs, « ces chiens », pour atteindre un petit village de pêcheurs où on les attendait. Reclus dans un hangar où étaient entreposés équipement, armes et nourriture, ils ont profité de la journée pour se reposer, étudier la carte maritime et répéter le scenario de l’attaque. Pour avoir l’allure de vrais migrants et achever de tromper les soldats de l’opération Atalante[1], ils se répartirent des dizaines de poupées de taille variable et les emmitouflèrent dans des couvertures.

 

La nuit tombée, ils enfilèrent leurs tenues, cachèrent l’armement dans la barque et prièrent exceptionnellement avant de lancer l’embarcation à la mer. Naviguant sans aucune visibilité, uniquement guidés par « Dragon » et « Petit » via téléphone satellite, ils résistèrent aux vagues hautes comme des minarets et aux vents gelés qui transperçaient leurs ponchos de pluie. Au bout de cinq heures d’épouvante, ils approchaient enfin du Floreal. Les Somaliens jetèrent alors par-dessus bord leur gros moteur pour en accrocher un autre beaucoup plus modeste « qui fasse migrant » et tirèrent une fusée de détresse. Convaincus qu’ils avaient affaire à des clandestins abandonnés par leurs passeurs et promis à un sort funeste, « les soldats de l’Europe » manœuvrèrent pour leur porter secours. Le cheval de Troie entrait dans la cité flottante. Une fois la barque remontée, le plan se déroula comme convenu : Asha qui fut la première à poser un pied sur le bateau balança immédiatement sa poupée et dévoila une ceinture d’explosif avec son retardateur qu’elle tenait à la main. Rashid avance qu’il se rappellera longtemps des vociférations de la veuve de « Le gros » qui servirent de top départ. Le temps que les « Blancs » réalisent l’erreur qu’ils venaient de commettre, les pirates avaient dégainé leurs kalachnikovs. Pour avertissement, une première rafale a zébré l’obscurité avant que les Somaliens ne progressent en ligne, beuglant en anglais et pointant leurs canons sur les soldats qui les avaient secourus. Rashid, libéré de son enveloppe charnelle, esclave de ses sens, ne sentait plus ni le froid ni la peur. A l’évocation de cet épisode, le pirate se remémore les bruits métalliques de leurs foulées sur la plateforme, ses cris et ceux de ses camarades. Comme s’il s’agissait d’un autre, il se revoit de l’extérieur, diriger son arme vers les soldats qui se trouvaient dans son périmètre et avancer prudemment dans leur direction en leur hurlant de se mettre à genoux. L’un d’eux, probablement un officier, se rapprocha en lui parlant doucement, la paume des mains bien en évidence. Pour faire un exemple, « Le borgne » lui intima de se taire de plusieurs coups de crosse qui lui brisèrent l’arcade et le nez. Il n’eut pas à crier pour que les cinq autres soldats qu’il devait faire s’agenouiller obtempérèrent.

Après avoir désarmé et neutralisé les militaires avec des menottes en plastique, les assaillants les placèrent dans la cale pendant que quatre des pirates les plus expérimentés tambourinaient au poste de pilotage en exigeant d’y rentrer sous peine d’abattre un soldat par minute. Le sang ne devait pas être versé et ils ne réclamaient aucune rançon. Ils promettaient ne rien vouloir d’autre que d’aller sauver les leurs d’une mort certaine. Devant le silence du capitaine et de son équipage, ils rossèrent les trois soldats qu’ils avaient emmenés avec eux en réitérant leur demande et en affirmant qu’ils feraient sauter le bateau une fois que tous les Blancs auront été battus à mort. Trente interminables secondes passèrent et la porte du poste de pilotage s’ouvrit. « – Tout s’est déroulé comme « Dragon » et « Petit » l’avaient imaginé : pas un blessé, pas un mort. Une réussite totale. » Jusqu’alors cantonnés aux riches et inconscients touristes ou aux pauvres navigants venus d’Asie du Sud, les forbans puntlandais détenaient la monnaie d’échange la plus estimable : plus d’une centaine de soldats européens et un navire de guerre coûtant « des millions et des millions d’euros ». Des milliards, rectifia pour elle-même Nora.

Depuis le débarquement en catastrophe à Socotra et la libération sans condition des otages, il fait partie des « pirates-soldats » stationnés sur le Floreal, leur assurance vie. « – Selon toi, jusqu’à quand le rapport de force peut-il durer ? », interroge Nora. En guise de réponse, il se moque des Occidentaux et de leurs grand discours sur la paix qui rebondit sur le contexte somalien, les clans, les guerres, le goût du sang. Il poursuit en affirmant qu’il n’y a que dans les pays où l’on n’a jamais pointé une arme sur vous, où aucun membre de votre famille n’a été tué, exilé de force ou enlevé que l’on juge que la violence est l’arme des faibles. « Pour toi, on aurait dû rester là-bas et danser sous les bombes en attendant la paix ? Si on n’avait pas pris ce bateau de FORCE, on serait tous morts, nous mais aussi nos familles : des femmes, des anciens et des enfants. Beaucoup d’enfants. La FORCE est l’arme de celui qui décide, qui choisit son destin. Le reste, une fable pour gosses de riches. » Se recentrant sur son rapport, elle lui demande ce qu’il se passerait s’il était amené à rendre les armes. « – Haha. Elle est pas mal celle-là ! Sûrement maître d’école ou dentiste ! » 

 

 

6

 

 

« – Qui voudra du thé ? » demande poliment, Ahmed Abdallah Ali al-Socotri le gouverneur du district. Dans une salle de réunion coquettement décorée, une grande table en marbre autour de laquelle sont regroupés le gouverneur, son adjoint, sa secrétaire et les six représentants de l’ONU. Nous sommes le mercredi 22 mai 2024 et les experts internationaux viennent recueillir la position officielle des autorités de l’île sur leurs encombrants invités. Les palabres d’usage et la dégustation d’un thé très fort et sucré terminés, le gouverneur se propose de revenir dans un premier temps sur les événements « vraiment extraordinaires » survenus ces derniers mois.

Ancien gradé de l’armée nationale, Ali al-Socotri est un sexagénaire au visage simiesque et aux cheveux épars sur le dessus du crâne paré d’un costume gris anthracite et d’une cravate qui épouse malgré elle les formes de son ventre bombé. Sa moustache à la Saddam, sa chevalière de mauvais goût et sa propension à parler avec les mains le rendent automatiquement antipathique aux yeux de Nora qui n’aime rien moins chez un homme que l’alliance de la suffisance et de la vulgarité. Les dix premières minutes de son discours lui apparaissent d’un ennui mortel, le haut fonctionnaire se bornant à rappeler la situation chaotique du Yémen, la difficile reconstruction du pays et l’enclavement de l’île. Quand il en vient à évoquer le 25 févier, Nora réalise vite qu’il n’a joué qu’un rôle de spectateur impuissant, à l’image de sa découverte de l’arrivée du Floreal. Sa montre connectée indiquait 3h17 quand son adjoint Abdo l’a tiré du lit en tambourinant à la porte de sa résidence. Transpirant, hagard, une bouillie de mots sortait de sa bouche : pirates somaliens… coup de téléphone de Sanaa… navire de guerre… catastrophe…

Lors de son arrivée à Qalansiyah, des dizaines d’habitants portaient déjà secours aux familles somaliennes harassées qui venaient de débarquer dans une pagaille indescriptible pendant que les pirates restaient à bord du vaisseau qui toisait de sa superbe le modeste port de pêche. Ce furent pour le gouverneur les plus longues minutes de sa vie d’homme. A aucun moment les pirates ne lui demandèrent son avis et encore moins sa permission : ils exigeaient qu’on s’occupe des civils, promettaient que les Blancs seraient libérés dans les plus brefs délais et qu’aucun mal ne serait fait aux habitants. Comme « Le raide » s’y était engagé, les hélicoptères des forces de l’Union Européenne vinrent le lendemain pour exfiltrer leurs soldats dans un essaim vibrionnant qui a duré plusieurs heures. « – C’était Apocalypse Now ! » «  La musique en moins. », objecte Dmitri dans un large sourire, recueillant les rires de l’assemblée. Il affirme avoir dû gérer en urgence et avec des moyens dérisoires la situation des réfugiés, les soins et le ravitaillement, allégations infirmées par les déclarations des Somaliens qui arguent n’avoir pu compter que sur la solidarité des Socotri. Grand prince, Ali al-Socotri ne manque pas de remercier, au nom du gouvernement yéménite, les populations qui ont aidé les familles somaliennes, souvent nombreuses avec des enfants en bas âge, à créer deux zones d’accueil. Et autant essayer de tirer profit de la situation : « – Je lance un appel aux organisations internationales pour soutenir notre district dans son effort de maintenir la paix entre les belligérants et permettre le développement de l’île. Nous manquons de tout ici ! » L’air faussement grave, le gouverneur se dit inquiet pour les cabanes en bois de « Malacca » et de « Caribbean » : résisteront-elles à la « mousson des vents » qui démarre le mois prochain et s’étend jusqu’à septembre ? Et dans certaines zones, la situation alimentaire déjà critique risque d’empirer.

Nora en profite pour le questionner sur la capacité du district à absorber plus de mille cinq cent réfugiés qui auront immanquablement des difficultés à s’intégrer en termes culturel, linguistique ou géographique. Sa réponse alambiquée sur le courage des îliens qui affrontent des conditions climatiques extrêmes, le besoin de protection des civils et la construction d’un Yémen pacifié démontre qu’il ne s’était jamais penché sur la question. Angela : « – Quelle est la position du gouvernorat au sujet des menaces des pirates de dynamiter le navire en cas d’échec des négociations ? » « – Mme Morales, il n’y a pas de solution miracle… » Et bla et bla et bla. Nora n’a pas besoin d’écouter la suite, elle sait pertinemment que le gouverneur est pieds et poings liés, otage comme tous les autres du bras de fer imposé par les pirates. Il n’a pas les moyens d’expulser les Somaliens et quand bien même il le pourrait, les Socotri ne nourrissent aucun ressentiment à l’égard de ces frères musulmans chassés de chez eux par la guerre et la misère comme l’ont été leurs ancêtres. D’ailleurs, Socotra n’a-t-elle pas été dans le passé une île de pirates ? Mais personne n’est dupe. Le soutien des populations locales ne saurait faire le poids quand le champion du droit et des armes réclame revanche.

 

 

7

 

 

Nora et Nima se retrouvent en cette fin de journée sur la plage où elles s’étaient rencontrées pour la première fois. Assises sur des nattes, les deux amies descendent une partie du stock d’Oreo que Nora avait ramené dans ses bagages et dont la Somalienne raffole. « – Je n’ai jamais goûté quelque chose comme ça ! » lui confia-t-elle gourmande quand elle était venue lui rendre visite à Hadiboh. Hier, lors de la réunion hebdomadaire avec l’équipe, tous doutaient des chances que leurs préconisations soient suivies par le Conseil de Sécurité[2]. Angela et l’équipe proposeront un plan qui consiste en la reddition des pirates et la remise du Floreal aux casques bleus. En échange : l’obtention du titre de réfugié pour tous les Somaliens de Socotra et la facilitation de leur séjour dans l’île. Bien qu’étant la seule qui permette aux deux parties de garder la face, cette option sera soumise au bon vouloir du Conseil de Sécurité, qui se verra invité à ne pas céder au chantage de ces criminels. Le pire semble inévitable.

 

Pour cela, Nora s’engage sur un autre terrain et lui demande si elle connaît la légende des mages. Celle qui raconte que les trésors de Socotra sont la survivance d’un monde onirique où les hommes étaient des mages et la nature le résultat de leurs expérimentations les plus extravagantes. Nima la trouve très belle et lui dit de se méfier, qu’elle aurait très vite fait de se transformer en Socotri. Ou en Somalienne. Toujours sur un ton badin, la Norvégienne lui demande pourquoi elle ne lui a jamais présentée Mahmud. Nima cherche longuement ses mots au fond du lagon et finit par lui répondre : «  Parce qu’il est sur le bateau… », sans pouvoir terminer sa phrase. Une explosion de sanglots, d’incantations en somali, de larmes, de sécrétions avant que Nora ne l’entoure de ses bras charnus et de son affection en friche. Mahmud est un garçon, « beau comme un soleil qui se lève » qu’elle connaît depuis toute petite et à qui ses parents l’ont promise un soir de mars. C’était il y a deux ans. S’il faisait déjà partie des pirates ? Oui. Si elle le savait ? Oui, bien sûr, tout se sait « ici ». Mais qui serait assez folle pour refuser de se fiancer à un homme désirable qui peut vous sortir de la misère dans laquelle vous êtes engluée ? Hélas, car dans leurs vies un hélas se glisse toujours après les sourires, la détérioration des conditions sécuritaires, les conflits et les bombardements ont retardé le mariage.

 

Si elle est aussi affectée, c’est qu’elle sait ce qu’il adviendra de son éclat et de sa jeunesse si Mahmud trouvait malheur. Les Somaliens de Socotra sont presque tous mariés et il serait quoi qu’il en soit inconcevable de se lier à un local. Quant à retourner au pays, personne n’y songe sérieusement. Mahmud capturé ou abattu, une vie de solitude et de regrets l’attendrait. Regarder son corps vieillir sans pouvoir briser le fil du temps et se laisser submerger à chaque silence trop soutenu par tous ces « et si ». Mais qui sait, grâce à dieu tout se passera bien et elle pourra fonder un foyer, mener une existence normale. Les confidences s’enchaînent à la vitesse des Oreo, elles en viennent à parler de désir, de corps et de plaisir, ces concepts tabous dans une société où toutes les femmes sont frappées dans leur chair pour demeurer esclaves, marquées comme des bêtes pour ne jamais oublier leur rôle. Nima s’est renseignée sur l’excision via internet mais ne saurait dire ce qui est bien ou mal, ce qu’une femme doit être ou ne pas être. « – C’est agréable de faire l’amour avec un homme ? », demande-t-elle penaude. « – Oui… Enfin pas systématiquement. Ça dépend de la personne, ça dépend de toi. » « – Ah… » Nora s’emporte contre ces femmes qui perpétuent l’innommable mais surtout contre les organisations internationales et les Etats qui ne conditionnent jamais l’aide qu’ils octroient aux pays bidons comme la Somalie à l’interdiction effective de cette pratique obscurantiste. Intérieurement seulement, car elle ne veut pas brusquer son amie mais il faudra lui en parler le moment venu. Le temps presse, Nima est attendue chez elle par ses proches. Elles remballent leurs provisions de glucides et marchent un moment en silence. « – Ça m’a fait beaucoup de bien de te parler ! » « – Moi aussi ma sœur. N’oublie pas les Oreo la prochaine fois ! »

 

 

8

 

 

5 juin 2024. Les entretiens avec les représentants de la société civile et les autorités religieuses de Socotra ne présagent rien de bon pour réfugiés. L’esprit de solidarité demeure mais tous craignent d’être les premières victimes de cette guerre entre les pirates et le reste du monde. Le cauchemar des habitants se nomme embargo, punition collective qui s’abat sur les faibles, sanction moyenâgeuse qui n’est jamais justifiée que par d’obscurs desseins. Si les pirates restaient et que la situation se tendait d’avantage, tous redoutent d’être coupés arbitrairement de la civilisation pour se contenter de ce qu’offre cette terre volcanique et capricieuse.

 

Le lendemain, Nora Arnesen sera de retour à Nairobi, ses gratte-ciels, ses embouteillages, ses pantins en costume obéissants à leurs smartphones et dans deux jours le rapport sera remis au bureau qui le transmettra au Conseil de Sécurité. Nora a les départs en détestation et les adieux en horreur. Elle appréhende déjà le moment où elle quittera Nima, lui dira qu’elles resteront en contact, la remerciera pour ces moments inoubliables, lui souhaitera le meilleur bien que le malheur attende impatiemment derrière sa porte. « – Reviens vite. S’il te plaît ! » Alors, elle lui promettra de revenir à Socotra comme elle s’était promise d’être vétérinaire, de faire un trek au Népal avant la fin de ses études ou de ne plus retomber amoureuse d’un salaud. Certaines promesses ne sont que de simples mensonges du cœur, des vérités de l’instant qui ne heurtent personne, d’autres deviennent le miroir de nos reniements. « – Promis ma sœur, je reviendrai. »

 

 

9

 

 

Assise en tailleur dans son moelleux futon rouge un verre de Coca à la main, Nora Arnesen éteint sa cigarette dans un cendrier rempli de mégots écrasés. La mine des mauvais jours, elle surfe sur internet pour obtenir plus d’informations sur la décision du Conseil de Sécurité. «  Les bâtards, les fils de putefaire une chose pareille ! Des irresponsables ! » La nuit sera longue, elle va à la cuisine se préparer un expresso qui sera suivi d’un autre et peut-être d’un dernier. Quelques minutes plus tard, elle tombe sur un article de la BBC assez complet. « Le Conseil de Sécurité des Nations Unies impose un embargo sans condition sur Socotra à compter du 1er août si les pirates ne se sont pas rendus… » A la lecture de cet article, le mot qui lui vient à l’esprit est unilatéral : unilatéralement le Conseil de Sécurité exige que les pirates déposent les armes, quittent le Floreal et répondent de leurs actes devant la justice. Aucune contrepartie, aucune garantie. Les craintes des Socotri se matérialisent après des mois d’expectatives et de pressentiments, bons ou mauvais. Ils doivent se préparer à la consanguinité économique et sociale, au recul des continents, au rétrécissement des ressources et à tout ce que ces concepts charrient comme ascétisme supplémentaire.

Si les forces européennes décidaient d’attaquer, aucun djinn ou serpent ailé ne viendrait sauver les pirates, les navires ennemis ne seraient pas plus attirés par des rochers magnétiques qui les pulvériseraient. Les contes et légendes qu’affectionnent tant Somaliens et Socotri n’y changeront rien. Les pirates sont perdus. Ils paieront leur haine de l’Occident, leurs crimes, leur entêtement mais aussi la fatalité d’être nés du mauvais côté de la chance. Ses pensées vont vers eux et en particulier vers Nima, coupable d’avoir été promise à ce pirate beau et fier qui restera peut-être son éternel fiancé. Nora qui aimerait tant qu’on l’embrasse, qu’on la serre dans ses bras en lui promettant la lune se demande ce qu’elle ferait à la place de son amie. Chercherait-elle à capturer Mahmud l’espace d’une nuit pour être sienne sur le blanc de la plage de Qalansiyah ? Lui ferait-elle parvenir des lettres endiablées promettant de ne jamais être la femme d’un autre ? Monterait-elle à bord du Floreal avant l’attaque pour servir de bouclier humain ou entamerait-elle une grève de la faim pour faire connaître leur situation ? Sans doute pas. Il ne peut y avoir d’éclat ou de romantisme dans les drames, même quand son fiancé est un pirate beau comme un jour qui se lève défiant la flotte la plus redoutable des océans.

 

 

10

 

 

31/08/2024 – 05h30.  « – AKHAA. AKHAA. » Le signal d’alerte. Mahmud ouvre les yeux d’adrénaline, attrape son fusil, sort du dortoir en toute hâte et s’insère dans la file de sprinteurs qui montent vers le pont avant. « – AKHAA. AKHAA. » Ce n’est pas une nouvelle simulation comme en atteste la posture du « Raide », dos à sa meute sur la poupe du bateau, kalachnikov le long du corps. Ancien militaire, pirate chevronné et fils d’un chef de clan, les boss lui confièrent sans hésitation les clefs de l’opération. Brutal mais juste, des nerfs solides et le charisme légué par l’expérience des sorties en mer coiffé d’une cagoule noire, il a toute autorité sur les pirates.

En maillot de corps et pieds nus, Mahmud n’a pas le temps pour songer à tout ce qui devrait être médité. Son passé de bandit, sa fuite de Somalie, l’attente sur le Floreal, son mariage reporté aux calendes grecques, sa mère malade. Le souffle court, il parvient sur le pont avant et s’insère au troisième rang de la légion, entre « Petits yeux » et « Le bègue », les deux mains sur le fusil en attente des ordres de leur commandant. La nuit est encore profonde, seulement effleurée par les lointains bourdonnements d’hélicoptères. Les Blancs arrivent. Son rythme cardiaque s’accélère, ses mains transpirent. « – Canons baissés », ordonne « Le Raide » tourné vers l’ennemi qui chemine vers eux. Quand les six hélicoptères ne sont plus qu’à une dizaine de mètres, le chef sort un tissu blanc et l’agite ostensiblement au-dessus de sa tête. Il continue de secouer son message de paix quand ils balaient le navire de leurs faisceaux lumineux dans des allers-retours inquiétants. « Le raide » s’attendait à une voix par haut-parleurs avec qui communiquer, des sommations mais la négociation n’entrait pas dans les plans d’Atalante.

Des tirs à l’arme lourde, des balles en forme de poings qui trouent l’avant du vaisseau et emportent son bras duquel il ne reste qu’une bouillie de chair et de sang gisant sur le sol. Bien qu’ils aient répété la manœuvre à de multiples de reprises, les pirates paniquent, se bousculent et rejoignent leur position avec retard. Accroupi derrière une balustrade et saisi par la peur, Mahmud essaye de respirer le moins vite possible comme si les millimètres gagnés dans le gonflement de sa poitrine le protégeaient des balles qui ricochent, percent les têtes, les bustes, ouvrent, déchiquettent, concassent. Des corps secoués de spasmes ou inertes jonchent le sol du Floreal mais Mahmud et les autres somaliens respectent l’ordre énoncé maintes fois par « Le raide » de ne s’exposer sous aucun prétexte en cas d’attaque aérienne. Se protégeant comme ils peuvent du hurlement des balles, ils ne voient pas les navires de la force navale européenne approcher le leur. Les tirs cessent, les hélicoptères poursuivent néanmoins leur ratissage du bateau en volant à très basse altitude, se servant de leurs hélices comme d’un pressoir pour aplatir par le bruit les assiégés. Alors que les hélicoptères opèrent un nouveau virage, tous entendent la voix du « Raide » trancher l’air d’un « – Yallah » bestial. Amputé de son bras droit d’où jaillissent des giclées de sang, le commandant ressuscite le temps de mitrailler de toute sa rage l’ennemi le plus proche, montrant à ses cent-cinquante hommes qu’une mort de pirate se vivait debout, sans le moindre regret et l’honneur en bandoulière. Sans épiloguer sur le taux de probabilité de leur victoire, tous sortent de leur cachette pour pilonner les oiseaux sombres qui s’acharnent sur la dépouille de leur chef. Un des tirs explose le projecteur d’un hélicoptère sous les hourras des assiégés qui se rengorgent et concentrent leurs munitions sur l’aéronef. Avant d’opérer un repli tactique, ce dernier répond par des jets de grenades dont le souffle emporte des dizaines de pirates. Le corps de Mahmud, disséminé entre plusieurs parties du bateau et la surface de l’eau, témoigne de la brutalité de la déflagration.

Les navires ennemis s’approchent du Floreal tandis que des bombes lacrymogènes sont lancées, étouffant les survivants d’un nuage de poivre et de peur panique. Le sol tonne des pas étrangers, des commandos masqués les ligotent avec vélocité. Quelques minutes plus tard, on transporte brutalement les prisonniers dans un navire et on les jette dans une soute direction le continent.

 

 

11

 

 

« Jour de honte », « Du sang plein les mains », « L’Europe est morte ce soir ». Les titres des principaux journaux de référence français, italien et allemand au lendemain de l’intervention de l’EUNAVFOR reflètent bien le sentiment de malaise général. Trente-sept pirates abattus, quarante blessés et trois autres plongés dans le coma au sein d’un hôpital surchargé à la climatisation capricieuse. Le feu pour seule réponse, une violence crasse, immodérée et incompréhensible. Côté Union Européenne, ça s’attriste, ça justifie mais ça ne s’excuse nullement. Comprenez, les terroristes ont systématiquement rejeté les négociations, les mains tendues et l’ultimatum qui leur avait été fixé. Et c’est eux qui ouvrirent le feu en premier cette matinée du 31 août, la réaction des soldats européens ne fut qu’appropriée. Fermez le ban.

 

Quelques jours plus tard, on jugea les survivants lors d’une parodie de procès afin que la justice somalienne apparaisse comme telle. Pour leur défense, Maître Hadji, un avocat commis d’office que nul n’avait jamais vu plaider. Un médiocre au costume poussiéreux et au somali rudimentaire dont la tâche sombre au niveau du front indiquant la conviction de ses prosternations représentait le plus grand mérite. Bien évidemment, son réquisitoire qui se résumait à réclamer la miséricorde d’Allah trouva peu d’écho auprès des juges. Un verdict sans appel : les cent-dix insurgés purgeront une peine de réclusion criminelle à perpétuité dans les geôles putrides de la capitale. Et puisque les âmes des défunts ne valent pas mieux que rien, les autorités ont fini par transférer ce qu’il restait de leurs dépouilles au « cimetière du silence » de Mogadiscio où aucun proche ne viendra honorer leur mémoire. Transpercé de toute part, fendu au niveau de la poupe et carbonisé sur la partie supérieure, le si précieux navire dont la reprise semblait vitale pour la protection de l’Europe ne voguera probablement plus. Le message pour les prochains insolents qui décideront de tenir tête aux importants du monde ne souffre d’aucune contestation.

 

Une mer plus loin, mille cinq cents individus encore abasourdis par la violence de l’attaque, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, persistent à pleurer leurs disparus. Reconnus réfugiés par le H.C.R. suite à la vague d’indignation mondiale, ils invoqueront la protection des esprits, des créatures surnaturelles et des populations qui habitent cet îlot rocailleux. Alors « Malacca » et « Caribbean » se débarrasseront progressivement de leurs murs de bois et de leurs toits en éphémère pour devenir des villages ne craignant plus les vents. Ou peut-être s’établiront-ils à Hadiboh ou Qalansiyah où ils s’offriront de modestes demeures à la sueur de leur front. Si dieu veut, ils s’y sentiront chez eux, loin de la Somalie, des clans et des sous clans, des douilles de AK ramassés par les enfants, de la haine qui nettoie tout.

Après les Pharaons, les Grecs, Sinbad, Marco Polo et toute une dynastie de forbans sans scrupule et de princes des mers, les Somaliens sont les derniers aventuriers à graver leur histoire dans celle de Socotra. Pour ceux qui restent sur l’île, gageons que les années à venir soient légères, paisibles comme une sieste sous les arbres parapluie et épicées à raison.

 

 

 

 

 

 

[1] Mission militaire et diplomatique mise en œuvre par l’U.E. dans le cadre de la force navale européenne (Eunavfor) et de la politique de sécurité et de défense commune (P.S.D.C.) pour lutter contre l’insécurité dans le golfe d’Aden et l’océan Indien

[2] Le conseil de sécurité des Nations Unies (C.S.N.U.) est lun des principaux organes de lOrganisation des Nations Unies (ONU). En tant qu’organe exécutif de lONU, il est chargé du maintien de la paix à travers le monde et il est composé de quinze membres, dont cinq sont des membres permanents

 

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