Menu

Géopolitique fiction

A la recherche du shaman

20 February 2018 - 2025 : Russie

 

1

 

 

Il était onze heures quand le hurlement de la sirène embrasa Mourmansk, ville de peine située à l’extrême nord-ouest de la Fédération de Russie. En l’espace de quelques minutes, la cité se scinda en trois parties irréconciliables séparées par des gouffres hurlants et affamés qui dévoraient tout sur leur passage. Bande originale du jour d’après, la sirène se mêlait aux cris, aux bruits d’éboulement, aux bris de verre et à la rumeur venue des tréfonds de la terre. Patiente et disciplinée, la prophétie se réalisait.

Des mois que Valentina n’entendait parler que de ça : du réchauffement climatique, du pergélisol, des pingouins patinant sur la banquise, des glissements de terrain, des ouragans et des tremblements de terre à venir. La vengeance de mère nature, discussion numéro un au hit-parade du trolleybus qu’elle prenait chaque matin encore ensuquée et chaque soir plus blasée que la veille. Mais dans le Grand Nord, contrée de résilience, d’obstination et de sacrifices, les comme eux ne s’expriment pas à tort et à travers. Alors elle préférait passer son tour et laisser ce débat aux autres, les éduqués, les intelligents, les télégéniques. Bien sûr, il y avait tous ces appartements mis en vente sans trouver preneur, les rideaux métalliques des commerces baissés pour de bon, les voisins en instance de départ, ceux déjà déménagés. D’abord les Belikov au deuxième étage puis les Goremykin au cinquième, ses voisins de palier, les originaux dont elle ne se rappelait plus le nom et enfin le vieux Kirill. Certes. Et après ? Après, rien. Rien jusqu’au retentissement de cette sirène partie du port au matin du 5 décembre 2020, décharge de défibrillateur dans le poitrail de la ville.

 

Valentina manquant de renverser la tasse de café qu’elle portait à ses lèvres et son mari Yevgeny cloué à son canapé le temps de réaliser que l’épée de Damoclès venait s’abattre sur leurs cous. Ils enfilèrent leurs affaires en toute hâte, attrapèrent les sacs de survie empaquetés depuis des semaines et descendirent les escaliers de l’immeuble dans lequel ils ont passé toute leur vie de couple. « Il faut croire qu’ils avaient raison » susurra Valentina pendant qu’ils rejoignaient la foule compacte en chemin vers la station de ski comme le préconisaient les consignes gouvernementales. A l’exception des disparus, des blessés et des proches portés à leur secours, tous les habitants se massèrent dans une coulée de pas et d’affliction. Un seul et même corps glissait dans la neige et l’obscurité en direction du sud pendant que les forces de l’ordre et les militaires se démultipliaient pour ordonner la procession et éviter tout débordement. Valentina tenait le bras de son mari, lequel s’enfila sa première gorgée de vodka de la journée, quand la nuit polaire s’illumina d’une noria d’hélicoptères venant au chevet de Mourmansk. La nuit polaire… Seuls celles et ceux qui l’ont vécue peuvent en rapporter la cruauté. La nuit. Polaire. Le retrait du ciel pendant quarante jours, l’extinction de la lumière, des nuages, des nuances et donc du temps qui passe. La fatigue extrême, l’enfermement, les pastilles de foie de morue ingurgitées chaque matin par les écoliers en gage de vitamines A et B, l’alcool par intraveineuse et les charognes de la dépression qui tournoient au-dessus du troupeau. La nuit. Polaire. La plus grande ville au-delà du cercle arctique réduite au noir complet, au sommeil et au froid durant plus d’un mois. Autant de jours que la période pendant laquelle les eaux du déluge se déversèrent sur les Hommes dans le Livre de la Genèse à la différence près que le ciel s’acharne sur Mourmansk chaque année.

 

Fille d’un officier de marine muté sur cette terre inhospitalière et brutale, Valentina Petrovna n’a jamais connu que Mourmansk, son port, ses grues, son chemin de fer pointé vers la douceur du sud et ses blocs de béton habitables. Caissière chez Evroros depuis trop longtemps, Valentina a cinquante-cinq ans qu’elle incarne de lassitude. De sa resplendissante chevelure blonde devant laquelle son miroir se prosternait, ne reste qu’un chignon, vulgaire boule de paille remontée sans considération. Son sourire, gâté par le coût d’une consultation dentaire, son visage, durci, figé dans l’austère. Les sourcils accusateurs, le teint pâle et la bedaine sanglée dans des vêtements d’entrée de gamme, dur d’imaginer qu’elle fut l’une des plus jolies filles de Mourmansk et qu’on la nomma Miss quartier en 1990. Valentina Petrovna ne saurait dire à quel moment elle abdiqua, lâcha le lien qui la retenait à la frivolité et à la coquetterie pour se repaître du morose train-train des femmes russes de son âge et de sa classe sociale. Grisaille, dictons et télévision. Le poids des ans et des renoncements n’étant pas suffisant, l’écologie s’immisça dans leur liste de préoccupations. Mourmansk risquait de disparaître, d’être rayée de la carte par la faute de l’homme, par leur faute. Il fallait absolument consommer moins ou mieux, se montrer res-pon-sable, écocitoyen, changer prestement son mode de vie pour éviter le pire. Tous, oui, même elle, simple caissière de Mourmansk au salaire rachitique dont le frigidaire se contentait du nécessaire. Remettant correctement son bonnet de laine afin de se protéger des flocons qui tombaient gros comme des maux, elle repensa toutes ces années. L’uniforme clinquant de son père, sa mère au repassage, sa passion pour les grands classiques de la musique soviétique, son mariage, sa blouse de travail, l’activité ininterrompue du port, les décès, les parades grandioses, la répétition des nuits en hiver et des jours en été. Et puis maintenant ? Qu’allaient-ils devenir, où allaient-ils aller ? Certainement pas à Moscou dans cette capitale de fous et de prostituées où un simple loyer représente un an de salaire ! Elle baille longuement dans son écharpe, regarde sa montre et regrette de n’avoir pas bu son café du matin.

 

Huit jours plus tard le bilan est terrible. Trois-cent-cinquante morts, des milliers de blessés, bien plus encore de déplacés et une ville dévastée. Effroyable mais Mourmansk respire toujours. Une fois de plus elle a plié, sans céder. Yevgeny et Valentina font partie des irréductibles à y être restés, squattant les coursives du Tsentralnyi Profsoyuz Stadion, à l’abri des mètres de neige et du vent glacé. « Y’a pire que d’être relogé dans le club de son cœur ! » déclara Yevgeny Yaroslavitsh Ivanov quand l’officiel leur annonça qu’ils séjourneraient provisoirement dans le stade du FC Sever Murmansk. De toute évidence ils n’avaient guère le choix, aucune solution d’hébergement à l’extérieur de l’oblast[1] n’étant envisageable. Tous leurs proches vivent à Mourmansk hormis leurs enfants et hors de question d’imposer leur présence à Svetlana, locataire d’un petit deux-pièces à Saint Pétersbourg. Et pour ce qui concerne Sergueï, Yevgeny préfèrerait bouffer des pneus que de partager un traître repas avec lui… Ils ne peuvent pas d’avantage loger à l’hôtel, le couple n’ayant d’économies que leurs dettes, la boisson, les imprévus et les factures ayant peu à peu grignoté le maigre capital qu’ils s’étaient constitués.

Quoi qu’il en soit, les conditions ne sont pas si terribles et ils ne manquent de rien si ce n’est de leur bulle de tranquillité, de la simplicité d’être chez soi. Répartis dans les principaux lieux couverts de la région, les sinistrés ont pu bénéficier d’une aide immédiate et massive de l’Etat, des associations et de leurs concitoyens : matelas, tentes, vêtements d’hiver, couettes, livres, jeux pour enfants, ballons de foot, puces, chargeurs et smartphones. Trois repas chauds sont distribués chaque jour à proximité des « zones de transit » alors que café et thé sont disponibles à toute heure du jour ou de la nuit. Question bière et vodka, les hommes déploient des trésors d’imagination pour passer l’hiver au chaud, se relayant, troquant, s’endettant, sollicitant leurs proches ou s’échinant dans l’informalité. Aux récriminations de Valentina à cet égard, Yevgeny lui rétorque qu’il faut bien tenir dans ces conditions difficiles, que la nature humaine est ainsi faite. Soit. Tant que « tout ça » est provisoire les Ivanov font bloc, espérant que Vladimir Vladimirovitsh tienne parole et les reloge dans des habitats en dur d’ici deux semaines le temps que des immeubles plus modernes et spacieux soient érigés. Mais chaque jour suffit sa peine : ce matin Yevgeny se promena en ville pour glaner de quoi troquer un peu de saucisson et l’après-midi s’étira lentement entre goulées de vodka et parties de cartes. « Une journée bien sympathique ma foi » affirma-t-il à sa femme devant le revigorant bouillon de viande et de chou servit par les fonctionnaires dépêchés de Saint-Pétersbourg.

Le soir, dans l’intimité de la tente, Valentina s’épancha longuement, ce qui n’était pas arrivé depuis bien des années. Etait-ce déjà arrivé d’ailleurs ? Elle lui parla de sa Mourmansk, ville martyre éteinte par les bombardements nazis et reconstruite par orgueil et nécessité. En net déclin depuis des décennies, la voilà presque anéantie par un ennemi insaisissable mais elle se relèvera car elle s’est toujours relevée plus forte ! Elle s’emballait, mélangeait époques, drames et souvenirs familiaux, butait sur les dates mais ça n’avait pas d’importance. Lumière sur Mourmansk l’insubmersible, ville de pionniers édifiée par Pierre le Grand comme un défi à la raison pour célébrer la puissance de l’Empire. Devenue industrieuse et hautement stratégique après-guerre, sa marine et ses brise-glaces nucléaires faisaient la fierté de l’U.R.S.S. Son père, socialiste convaincu, lui en parlait avec tant d’amour-propre, digresse-t-elle ! Tsars et communistes alliés autour du même idéal : établir une cité avant-gardiste aux confins du pays pour se lancer à la conquête d’espaces inexplorés et y façonner l’homme nouveau. C’est ce même mythe russe que Vladimir Vladimirovitsh cherchera à raviver au moment de rebâtir une ville dynamique et gorgée d’espoir, incarnation de l’aube nouvelle qui se lève sur le pays. « L’Arctique représente le futur de la planète et nous serons les prochains pionniers de l’histoire russe. Rappelle-toi le vieux dicton qu’on entendait enfant : plus loin que Mourmansk, c’est la lune ! »

L’horloge géante du stade indique 01h03 et -21°C. Yevgeny sort prendre l’air, dépasse les rangées de tentes, descend avec précaution les travées pour se rapprocher de la pelouse et s’assied sur l’un des sièges bleus de l’allée centrale. Absorbé par le dôme illuminé de l’église en surplomb des derniers gradins, il attrape sa flasque, la débouche et s’envoie une franche lampée de vodka. Ragaillardi, il expulse de plaisir l’air doucement fruité qui s’échappe de ses boyaux et suit le nuage de givre fanfaronner dans la nuit avant de disparaître. L’homme nouveau, les bâtisseurs, la lune… Putain mais elle déraille ! Il secoue la tête, dépité, et retire le paquet de cigarettes de la poche intérieure de sa parka. Encore deux, parfait. Mourmansk ou ailleurs, pourvu qu’il lui reste un peu de tabac, de la vodka et que personne ne vienne l’emmerder. Quant au reste…

 

 

LA SUITE DANS TERRES IMPROMISES, BIENTÔT DANS VOS LIBRAIRIES

 

 

 

[1] Unité administrative de type région, la Fédération de Russie en compte 46.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *