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Géopolitique fiction

2026, Afrique du Sud, l’arc-en-ciel morcelé

3 April 2018 - 2026 : Afrique du Sud

 

 

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Orania… A s’y méprendre, ces trois syllabes douces comme le souffle d’un vent chaud inviteraient à retomber en enfance pour découvrir à nouveau le bonheur des plaisirs simples. Croquer dans un fruit bien mûr, s’abreuver de paysages délicatement orangés ou savourer les dernières secondes d’un coucher de soleil rougeoyant en ayant hâte d’être au lendemain. Une terre d’arômes et d’éclats au cœur du désert du Karoo, un lieu d’une beauté sauvage et préservée qui ferait dire que l’Afrique est belle et qu’elle est éternelle. A s’y méprendre seulement car Orania sert de refuge aux nostalgiques de l’apartheid, aux parangons de la fierté afrikaner[1] et de l’intolérance. Le réceptacle des peurs primaires et du repli communautaire, le symbole d’un Sud qui ne se veut pas Afrique, d’un quelque part qui joue à l’autarcie.

Créée en 1990, l’année où le père de la Nation a été libéré de prison, Orania ne comptait que quelques dizaines de familles de fermiers irréductibles, rejointes progressivement par des centaines d’autres. La seule commune du pays interdite aux non-afrikaners, élevant l’autosubsistance au rang de dogme et l’entre-soi comme code civil, se développait et s’agrandissait inexorablement. A la fin des années 2010, le village brocardé de tous voyait des milliers de nouveaux pionniers planter leur futur loin du Cap et de ses pénuries d’eau qui rendaient le quotidien insupportable. Le virage amorcé, d’autres Orania, bantoustans repeints de blanc, fleurirent dans le pays mais aussi au Zimbabwe et au Swaziland. Début 2020, les terres avoisinantes progressivement rachetées pour répondre à l’afflux de fermiers mais aussi d’instituteurs, de graphistes, de commerçants ou de médecins, ces populations dont Orania ne pouvait plus se passer si elle voulait devenir ville. Ainsi, de nouvelles sources de revenus apparurent à l’image de l’explosion du « tourisme blanc » ou de l’exportation de produits dérivés Made in Orania destinés aux pourfendeurs du cosmopolitisme vanté par les élites mondialisées. L’arrivée au pouvoir en 2024 de Julius Malema, chef des Economic Freedom Fighters (EFF), acheva de conforter cette tendance. Premier président du pays non issu de l’ANC[2], il fit de la réforme agraire son cheval de bataille et du fermier blanc l’ennemi héréditaire du peuple sud-africain.

Aussi, au dernier recensement Orania comptait vingt-cinq mille individus détachés de l’Afrique du Sud, ce pays trahi par ses enfants, cette démocratie qui se meurt de ses contradictions. Comme un miroir aux affres de l’Afrique du Sud, prospérait ce quasi-Etat dynamique, fier, travailleur, ignorant l’insécurité, ne s’embarrassant ni de la reconnaissance internationale ni des menaces et injonctions toujours plus pressantes des nouvelles autorités. Ces derniers veulent les mettre à genoux, les jeter à la mer ? Les habitants d’Orania et leur chef charismatique Gustav Du Toit, prêts à en découdre, ne reculeront pas.

 

Lundi 27 avril 2026, 5 heures du matin.

A un jet de pierre de l’église principale de la ville, une maison blanche typique de la région pointée du doigt par le clair de lune. Aux premiers slaloms des faisceaux lumineux des lampes torches dans le jardin, le subconscient de Gus Du Toit s’agite et le démange. Logique pour un homme qui ne dort que d’un œil depuis son enrôlement dans l’armée à l’âge de dix-neuf ans. Allongé sur le dos, ses yeux s’ouvrent comme on enclenche un interrupteur, il cesse de respirer et met tous ses sens en alerte. De très légers murmures, qui ne peuvent être charriés par le vent à cette heure et à cette époque de l’année, parviennent jusqu’à son lit. Fok, il y a quelqu’un !

Il plaque sa main sur la bouche de sa femme : « – Monica, on est en danger. T’as dix secondes pour te glisser sous le lit et pas faire le moindre bruit. » Sachant pouvoir se reposer sur lui dans ce genre de situation, elle s’exécute malgré l’accélération de son pouls et les questions qui s’entrechoquent sans que le point n’ait le temps de se former en interrogation. Simplement couvert d’un débardeur et d’un caleçon long, Gus tâtonne dans l’obscurité pour agripper le pistolet de petit calibre scotché sous sa table de chevet, peste contre ces fumiers, « Comment osent-ils ? », vérifie que les balles se trouvent dans le barillet quand une explosion opaque et brutale venant de l’entrée coupe sa respiration. Ebranlé par la déflagration, il se remet sur pied avec difficulté mais déjà l’obscurité s’illumine de cris bestiaux : « – Police, police, personne ne bouge ! » Tension, bruits de corps qui se déversent au rez-de-chaussée et à l’étage où dorment les enfants. Rien à craindre si c’est les flics : il dit à sa femme de sortir de sa cachette et les attend au milieu de la pièce les mains derrière la nuque. Serein. Provocateur.

La porte de la chambre s’ouvre violemment, faisant sursauter Monica qui ne peut réprimer un petit cri de panique. « A genoux ! Baisse-toi ». Du Toit garde sa position, le regard droit dans leurs visières fumées. Casqués, coqués et gantés de noir, les agents de l’unité d’intervention progressent à pas rapides en sécurisant la voie et réitèrent leur ordre. Rien à faire, Gus reste immobile : « – Je ne m’agenouille que devant dieu. Certainement pas devant des porcs ! » En un rien de temps, trois robots fondent sur lui et le neutralisent. La vue de Monica, les mains contre le mur, fouillée sans ménagement par trois nègres lui arrache un cri de bête blessée. Il se débat de toute sa rage, son coude vient heurter le menton de l’un, son genou percuter les testicules de l’autre et ses bras puissants projeter le premier contre une commode avant d’être immobilisé à terre par une mêlée de cuirasses et de chocs. Menotté dans le dos et exfiltré par deux agents qui le prennent par les aisselles et les bras, il se tourne vers ceux qui ont osé poser leurs mains sur sa femme et freine des quatre fers pour leur lancer plein de haine: « ek gaan jou fokken dood bliskem », que nul ne se hasarderait à interpréter comme une invitation à boire le thé.

A l’extérieur, une dizaine de voisins ameutés par le bruit font face à autant de membres du commando masqué qui les tiennent en respect de leurs fusils mitrailleurs et prient certainement pour ne pas que s’effondre ce fragile équilibre. Avant d’être introduit dans l’un des six 4×4 stationnés devant son domicile, le chef entonne, bravache, l’hymne de l’apartheid que ses compagnons reprennent aussitôt. « On décroche ! » Les armes se baissent, les robots se replient et grimpent dans les voitures qui filent dans la nuit. Alentour des volets s’ouvrent, des lumières s’allument, des silhouettes apparaissent, tous comprennent que l’inhabituel sonne à leur porte. Devant la maison des Du Toit, sur les routes, dans les chambres à coucher et les salons, les paroles de Die Stem van Suid-Afrika, symbole d’oppression devenu en ce matin glacial chant de liberté, sonnent le tocsin de la résistance. La résistance blanche des Afrikaners d’Orania.

 

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Quartier Général de la South African Police Service (SAPS), division de lutte contre le crime organisé, plus tard dans la journée.

Assis sur une chaise inconfortable d’un bureau sans âme du deuxième étage, Gus porte beau malgré son arrestation et son transfert en hélicoptère jusqu’à la capitale. Sa chemise boutonnée, ses cheveux recoiffés et son buste droit lui confèreraient la position de force si ses poignets n’étaient entravés par des menottes fixées à la table en métal attenante. Sur cette table, un verre d’eau auquel il ne touchera pas même s’il avait avalé tout le sable du Karoo et de l’autre côté trois flics : deux Noirs, un homme d’une cinquantaine d’années, une femme plus jeune, et une femme blanche d’une trentaine d’années.

 

Deux heures qu’ils le travaillent, deux heures qu’il leur répond de son plus profond mépris, ne leur offrant qu’un rictus dédaigneux et son plus beau silence. Ils savent que la menace et la violence ne marcheront pas sur lui. Il aime l’une comme l’autre. D’un amour presque maternel, exclusif. Alors ils tentent, contournent, biaisent. En vain. Gus Du Toit est un Boer, un vrai, et connaît trop la vie et les hommes pour être impressionné par ces trois flics qui n’ont rien contre lui. Des photos le représentant enter dans le conseil d’Orania avec des sacs de sport et ressortir sans. Les deux millions de rands retrouvés lors de la perquisition du conseil pendant qu’ils l’arrêtaient… Des broutilles ! Si quelque chose le tracasse c’est de se savoir trahi, trahi par l’un des siens, un de sa race, de son clan. Le traître paiera. Dans une semaine, dans un an ou dans dix mais il paiera. Après être sortie une dizaine de minutes fumer une cigarette, la fliquette blanche s’assoit et observe attentivement la bête, sans crainte de se faire mordre ou contaminer par sa haine.

Un charisme indéniable. Ses cheveux dressés naturellement en brosse poussent plus blonds que sa barbe, presque entièrement blanche. Nul ne se fierait à l’azur de ses yeux puisque sa mâchoire lourde et tombante s’accorde avec son gabarit de deuxième ligne de rugby, legs de siècles de sélection naturelle et de travail acharné. Un physique qui lui vaut depuis l’enfance le surnom de beer, « ours ».

Linda Van der Merwe réalise que le salaud qui la fait passer par son regard fielleux pour la dernière des catins a le même âge que son père, pédiatre doux et prévenant en préretraite depuis deux ans. S’il pouvait lire dans ses pensées, elle imagine ce qu’il lui répondrait. Que chez les Du Toit comme chez les fermiers afrikaners, on travaille (dur il s’entend) ou on meure. Qu’à soixante-trois ans, il continue d’honorer chaque matin la foutue terre pour laquelle son peuple se bat et tout le tintouin. Qu’il ne veut pas être comparé à ces mecs de la ville qui passés la soixantaine apprennent des langues étrangères parlées par trois trous du cul dans la savane ou montent des clubs à la con de numismatique ou de peinture sur peau de couille pour apprivoiser la mort. Elle connaît par cœur le discours moyenâgeux et les poses virilistes de ceux qui prétendent appartenir au peuple élu et n’avoir que des droits sur cette terre et les hommes qui la peuplent. Leur brutalité à peine contenue, leur suffisance indélébile et la Bible brandie à tout va alors qu’ils n’en comprennent ni l’esprit ni la lettre. Linda en a épousé un. Il s’appelait Victor et gérait une exploitation agricole avec son frère dans la région du Cap. Elle l’a vu beau, volontaire et respectueux, avec des épaules larges sous lesquelles s’abriter et l’odeur du grand large. Elle avait tout juste vingt-cinq ans et elle l’a aimé jusqu’à l’en détester. Ça n’en a duré que quatre de plus. A partir de là, elle s’est concentrée sur ce qu’elle faisait le mieux : son travail de flic, la veuve et l’orphelin.

 

16h, Maître Dewald Botha, l’avocat d’Orania également connu pour ses accointances avec les milieux d’extrême droite entre dans la partie. Arrogant et pinailleur, une tête de piaf sur un corps malingre, il cristallise la haine et le dégoût de tous les flics noirs et colored qui ont croisé sa route. D’emblée le conseil attaque, conteste point par point les conditions de l’opération, réfute les rumeurs de trafic toutes plus farfelues qui fleurissent sur les réseaux depuis ce matin. Le capitaine Mazibuko tient tête au baveux avec un aplomb qui plaît au chef d’Orania, toujours appâté par l’odeur du sang. Le pancrace se poursuit sans que Du Toit n’ait eu à ouvrir la bouche, le volume sonore et la température montent d’un cran, le bureau se rétrécit lentement. Excédée par une remarque perfide de l’avocat sur son inexpérience, le lieutenant Van der Merwe passe à l’afrikaans : « – Continuez à jouer au con et votre client n’est pas prêt de revoir votre minable bled de fascistes ! » L’avocat cherche à répliquer quand Du Toit l’interrompt, d’autorité. « – Laisse Dewald ». A l’adresse de la policière blanche et toujours dans leur langue : « – Sais-tu à qui tu t’adresses jeune fille ? Tu n’as pas compris que tu étais juste un quota pour eux ? La case blanche cochée dans leur catalogue des races où on figure à la dernière position ? Et qu’un beau matin ton chef te convoquera pour te dire que pour rééquilibrer leurs statistiques ils t’ont remplacée par une Zulu ou une Sotho ? » « – En anglais ! », demande fermement Ida Jim, la lieutenant noire, sans que Gus n’y accorde la moindre importance. « Le pays est au bord de la banqueroute, demain le chaos sera généralisé et des millions de gueux fuiront le pays mais la seule chose que tu trouves à faire est de persécuter les tiens ? Il n’est pas trop tard pour faire le bon choix. » En anglais maintenant : « Si vous n’avez plus de question à me poser, j’aimerais retourner dans ma cellule. »

 

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Pretoria le 28 avril 2026.

Le capitaine Michael Mazibuko et les lieutenants Ida Jim et Linda van der Merwe, pataugent dans cette enquête sans queue ni tête aussi tordue que symbolique. Ils ne disposent que de quelques photographies et des espèces saisies dans le conseil représentatif d’Orania pour confondre l’un des personnages les plus honnis d’Afrique du Sud. Pourquoi cacher autant d’argent ? Mais surtout : à quoi ou à qui était-il destiné ? L’étude approfondie des comptes de la ville blanche et de son chef n’a rien donné et le temps presse. Dans tout le pays, des assassinats ciblés répondent aux manifestations qui dégénèrent sur fond de crise financière sans précédent depuis ce fameux « jeudi noir » et ils enquêtent sur deux millions de rands… Aberrant si l’édifice en granit fortifié par les habitants d’Orania pour se prévaloir de la jeune démocratie sud-africaine, ce bras d’honneur à la nation arc-en-ciel, ne se fissurait pour la première fois. Bras qu’il faut tordre au plus vite comme l’a fait savoir leur hiérarchie en agitant la carotte des primes et des promotions s’ils coinçaient Du Toit, d’autant que les réseaux sociaux n’auront eu besoin que de quelques heures pour colporter jusqu’aux allées jonchées de jacarandas de Pretoria la rumeur d’un trafic de diamants ou d’êtres humains à grande ampleur. A l’extérieur de l’imposant bâtiment à la limite du présomptueux dans lequel croupi Gustav Du Toit, des centaines de journalistes font le pied de grue jour et nuit en attendant d’immortaliser le chef afrikaner menotté, jeté en pâture à la plèbe acheteuse de sensationnel qui leur fait oublier les carences du quotidien.

« Linda, lance Michael Mazibuko depuis la porte de l’open space, le service crypto nous informe que la petite dernière écrivait un blog. Peux-tu jeter un coup d’œil ? On sait jamais, sur une erreur… »

« – Pas de souci boss. »

«  Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça ! J’attends ton retour au plus vite. »

Une erreur… sûrement pas raisonne-t-elle puisqu’il s’agit pour l’instant de l’unique carte que Gus Du Toit ne possède pas dans son jeu, ce genre de type n’autorisant pas sa fille à avoir un blog. Linda Van der Merwe va à la machine à espresso et s’en sert un noir et bien dense comme elle les boit dans ces moments d’activité intense où elle oublie même de fumer. 19h30, elle s’attaque à la lecture du premier des quarante-trois posts du blog de Bertha Du Toit[3] :

« Salut à tous, bon on va dire que je m’appelle Mélanie et que je vis à Limon. Je sais, ça existe pas mais mon père voudrait pas qu’on sache qui je suis. En plus je m’appelle même pas Mélanie. Je suis en classe 8 mais ça m’intéresse pas trop d’en parler, déjà que j’y vais tous les jours ! Puis l’école à Limon, c’est vraiment strict, on est punit dès qu’on discute ou qu’on rigole un peu trop fort… J’aime pas l’école en fait. Mes parents me disent que j’ai de la chance, que dans le reste du pays les écoles sont dangereuses, que tout est dangereux là-bas.

Quand on voit ce qu’il se passe… Ouais c’est vrai qu’ils ont raison. Il parait qu’en ville les gens perdent leur travail et qu’à cause de ça y’a plein d’entreprises qui ferment. Enfin j’ai pas bien compris si y’a un rapport entre les deux mais en tout cas c’est chaud. Maman me dit que dans les villes, il y a des viols tous les jours, toutes les heures même et que c’est surtout les blanches qui sont visées. Elle me dit que y’en a qui font des marches de protestation juste pour voler et casser le plus possible. Qu’ici y’a jamais jamais de manifestation en tout cas et si y’avait un violeur à Limon il finirait mal… On s’ennuie un peu ici, ok, mais j’ai toutes mes amies, ma famille, la rivière et tout le reste. Et maman me dit qu’on devra peut-être partir parce qu’ils l’ont décidé. Il faut dire « ils » car sinon on peut avoir des problèmes mais vous savez très bien de qui je veux parler, hein. On irait où ? On a tout construit ici. Moi je préfère partir dans un autre pays que de vivre dans ces villes de sauvages où on vous tue pour une cannette de Coca. Puis plus je serais loin moins j’aurais la sensation que c’est vraiment terminé Limon. Comme quand grand-père Rico est mort. Les parents racontent qu’il faut dire la vérité aux enfants et pas qu’il est parti en voyage ou qu’il va revenir. Ça fait plus mal au début mais après ça diminue. Heureusement que je peux monter à cheval […]  »

Blog de Bertha Du Toit, Ma vie à Limon, 12 février 2025

 

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Mars 2025, Orania.

Une vaste salle aux murs beiges par endroits lézardés et à la décoration minimaliste : planté dans un socle rouillé, le drapeau d’Orania orange et bleu sur lequel figure un enfant qui se retrousse les manches et dans des cadres vieillots les portraits des précédents responsables de la communauté. En bruit de fond, le battement des pales d’un ventilateur suspendu au plafond qu’il faudrait penser à changer. Les tables disposées en « U » permettent à Gus Du Toit de voir d’un coup d’œil tous ses adjoints. Douze hommes et trois femmes, fermiers pour la plupart, au moins quinquagénaire dans leur majorité.

 

«  Chers amis, introduit Gus d’une voix ferme, comme vous le savez, le contexte sécuritaire dans le reste du pays est pour le moins inquiétant. Au train où dégringole la supposée « République » d’Afrique du Sud, notre Orania sera beaucoup trop petite pour accueillir tous les Afrikaners qui fuient la pauvreté, la haine raciale, la violence et la peur. Nous ne pourrons pas nous étendre indéfiniment. Une solution serait de créer deux, trois Orania dans la région et attendre leur développement progressif pour nous réunir tous à moyen terme. Mais parons au plus urgent. Gus, une chemise blanche de cadre et la belle montre assortie au poignet fait rebondir un stylo sur son calepin posé à côté de son écran tactile en dévisageant ses collaborateurs.

En effet chers amis, de nombreuses entreprises tenues par des Afrikaners avec qui nous étions en affaire ferment, leurs propriétaires partent pour l’Europe ou l’Australie. Et s’il était déjà difficile de commercer avec les entreprises qui par leur politique discriminatoire ne sont plus gérées que par des Noirs, le gouvernement de « Juju » pressure maintenant celles qui voudraient s’associer à Orania. Nous n’avons d’autre choix que de mettre le paquet sur l’autosubsistance et les échanges internationaux : le tourisme, le digital, les jumelages, le marketing ethnique comme nous le faisons déjà. Je propose aussi d’accueillir experts et consultants pour nous permettre de trouver d’autres sources de revenus. L’heure est grave il ne faut pas se voiler la face… Autre piste à creuser – c’est bon Suzanne, tu prends note ? Ok – je propose d’entrer en contact avec le Botswana. Vu leurs relations avec Pretoria et leur taux de croissance c’est le moment de conclure un marché et d’écouler nos stocks de noix de pécan avant qu’ils pourrissent. On n’a pas grand-chose à perdre. »

« – Et s’ils nous traitent d’affreux Blancs racistes et nous envoient sur les roses ? », interroge Juandré, l’un des anciens du conseil.

«  C’est fort probable mais on aura essayé.»

Duane, le premier adjoint se jette à l’eau : « – Et si les harcèlements de Pretoria s’accentuent, déjà qu’on est pris à la gorge, désolé d’être négatif les gars mais… Si ça continue comme ça qu’est-ce qu’on fait ? »

« – On se préparera pour la guerre Duane et on la remportera. Comme notre peuple l’a toujours fait. Si quelqu’un voit une meilleure idée… »

 

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Pretoria dans la nuit du 28 au 29 avril 2026.

Le lieutenant Linda Van der Merwe n’aurait jamais cru ressentir un tel plaisir coupable à forer la vie d’une adolescente. Voyeurisme, transfert, curiosité malsaine, peu importe mais elle est envoûtée par ces moments de vie déballés sans filtre. Rien de bien concluant pour son enquête mais chaque détail peut se révéler un indice précieux. 23h47, allez encore quelques-uns. Ses collègues sont tous rentrés se coucher sauf Mazibuko qui arpente townships et ruelles obscures à la recherche d’infos sur un commerce d’êtres humains qui conduirait à Orania.  Malgré son grade de capitaine, Mazibuko n’a jamais perdu son lien fusionnel avec le terrain, l’odeur de la poudre, de la boue, des feux de camps et de la marijuana bon marché, les balances, les caïds, les désaxés et les braves qui se démerdent au milieu de tout ça. Linda quant à elle essaye de relier la date des posts avec les événements survenus dans la ville. Celui qu’elle s’apprête à consulter date du lendemain de l’irruption monstre de centaines de policiers dans Orania et de l’arrestation de Gus pour ce qui s’avéra une rodomontade de plus de « Juju » pour affermir son pouvoir chancelant.

« […] Je me demande comment c’est possible d’aller à l’école dans tout ce bazar. Je dis bazar pour être bien élevée hein. Les parents et les professeurs nous l’avaient bien dit : ils nous haïssent. On n’a pas le droit de vivre là où on veut et d’étudier normalement… Fouiller nos sacs à dos avant d’entrer en classe comme si on était tous armés ! Comme si c’était pas suffisant, ils comparent nos noms avec des listes qu’ils sortent de je sais pas où. Et l’autre avec sa tête de débile qui me demande si je suis bien la petite D. Là je lui réponds ouais et alors ? Je vous note mot pour mot ce que ce bouffon a dit : « – Alors rien, je pose la question. Tu transmettras le bonjour à ton père. » Avec son sourire de m*** Mais c’était plus fort que moi. Alors j’ai pas attendu pour balancer BAH SI T’ES UN HOMME TU LUI DIRAS TOI-MEME et je l’ai insulté bien comme il faut en afrikaans, ça a bien fait rire les copains et même la maîtresse qui m’a demandée gentiment de rentrer en classe. Si vous aviez vu sa tête ce sale k***! Déjà qu’étudier a rien de marrant, si en plus y’a les chiens, les fouilles, le bruit partout… Pour rien, juste pour le plaisir. Ils sont repartis en s’excusant mais tu parles ! Ils ont même arrêté papa quelques heures pour lui faire peur. Mais ils le connaissent pas : mon père a plus peur que je tombe enceinte avant mon mariage que d’être enfermé au commissariat haha. Mais bon ça veut dire qu’ils peuvent revenir encore et encore jusqu’à ce qu’on en puisse plus et qu’on parte d’ici. Mais ici c’est chez nous, j’ai grandi ici moi. Allez bonne nuit à tous ! »

Blog de Bertha Du Toit, Ma vie à Limon, 3  juin 2025

 

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5 juin 2025, Orania.

Les habitants ont déserté comme un seul homme les maisons, les commerces, les rues et les champs, donnant l’impression aux drones qui la survolent d’une ville séchée par une catastrophe bactériologique ou fuyant l’avancée des troupes ennemies. Tous se tassent en bordure de ville sous le soleil froid de l’hiver austral, ce sourire mélancolique qui éclaire plus qu’il ne réchauffe, pour le plus grand rassemblement de la création d’Orania. Résistance face aux menaces qui ne prennent plus la peine de se voiler, face à la volonté d’un homme de biffer leurs vies de la carte.

 

Danses traditionnelles et chants patriotiques chaufferont le public avant les discours, dont celui de Gustav Du Toit qui clôturera la manifestation. Un public de kermesse, bon enfant, rieur et pacifique vêtu à la façon d’ici, à la manière des Boers. Face à l’armée blanche de quidams, des cadres du Freedom Front Plus[4], des figures bien connues de l’A.W.B.[5] et les pontes d’Orania prennent place sur l’estrade. « – Maman, c’est qui le Monsieur que tout le monde applaudit ? », questionne un petit bonhomme rondouillard à la casquette des Yankees plaquée sur les cheveux qui se débat avec une gaufre dégoulinante au moment où apparaît un de ces notables. « – Un ancien d’ici qui est parti pour créer dans le Natal une ville comme la nôtre. » « – Les Blancs sont persécutés là-bas aussi ? » « – Ouf ! Encore pire ! » « – Putain ! » « – Surveille ton langage Bakkies. Malpoli va ! Ah et fais attention à ta gaufre qui coule de partout ! » Sur ce, une dizaine d’enfants montent sur scène habillés comme les pionniers du 19° siècle et entament une danse folklorique que seuls les habitants d’Orania qualifieraient d’endiablée. Après la prestation remarquée d’un groupe de musique, traditionnelle bien évidemment, un pupitre est installé sur l’estrade où deux orateurs s’expriment : le fondateur de l’Orania du Natal puis Duane Steenkamp, l’adjoint aux finances. La foule est maintenant prête. Prête pour Gus Du Toit et ses harangues brutales qui redéfinissent les limites de l’évidence. Jusque-là assis sagement en compagnie des autres hérauts de l’autonomie raciale, il se présente derrière le pupitre et salue ses partisans. Un pantalon foncé, une chemise à carreaux et pour finir une veste en toile beige qui cintre son poitrail d’athlète. L’ours fixe les siens et lance ses mots comme des poings :

« – Awh shame, que c’est bon de vous voir si nombreux… Ses propos ne pourraient transporter une telle colère s’ils ne sortaient en afrikaans, ce néerlandais tordu par les migrations, les rencontres et les affrontements, ce créole de voyageur au long cours, ce patois de chercheur d’or. Les mots, rêches et percutants, retentissent comme le roulement du tambour d’une fanfare guerrière, s’enrobent sur eux-mêmes et claquent dans sa bouche. Chers amis, l’ennemi  se rapproche et souhaite en finir avec Orania. En finir avec Orania, c’est la première étape pour en finir avec les Boers. Maîtrise des émotions et de la diction, silences calculés, les syllabes se révèlent des certitudes, les phrases des vérités indépassables. Puis Gus philosophe et taquine l’Histoire, escalade les siècles et remonte à 1652, l’année où leurs ancêtres posèrent le pied à la pointe du continent africain avec pour seuls trésors la Bible et leur foi irrépressible en leur destin. Venus à bord de caravelles pour planter des salades, ils finirent par rejeter la tutelle hollandaise pour créer le pays le plus développé de la région. Leur pays. « Et pour tous ces minables qui nous traitent de colons, qu’ils n’oublient pas que New York n’était qu’un village quand le Cap était, déjà, une capitale prospère. » Il loue ses ancêtres qui combattirent les vagues déchaînées de l’Atlantique, la variole, les mouches tsé-tsé, les fièvres et les redoutables guerriers zulus pour honorer la volonté divine. Ces héros qui fuirent des années plus tard la domination britannique pour se lancer dans l’épopée la plus romantique du siècle, la chevauchée du Grand Trek.

Gus Du Toit se tamponne la bouche avec un mouchoir en tissu, regarde son auditoire immense et silencieux, à l’affut d’un signal pour applaudir ou tempêter, siffler ou s’esclaffer. Il accuse les belles âmes d’avoir bien vite oublié la souffrance de leur peuple et en premier lieu les camps de concentration britanniques à l’intérieur desquels des dizaines de milliers de femmes et d’enfants moururent. Leur déportation dans des villes lugubres et insalubre après que leurs terres eurent été rasées par les Huns de sa glorieuse Majesté. Les années de misère et de soupe populaire pendant que les envahisseurs mettaient la main sur leur sous-sol inestimable. « Nous aurions dû mourir mille fois mais nous sommes toujours là, fidèles à la voie tracée par le Créateur qui nous a choisis comme ses enfants ! »

Le chef poursuit sur l’apartheid où il y eut du bon comme du mauvais bien que l’Histoire des vainqueurs n’ait retenu que le négatif. L’air méprisant, il interroge : si tout était si affreux du temps de l’apartheid, pourquoi les Noirs se battent-ils encore aujourd’hui pour accaparer les postes les plus élevés des entreprises que les Afrikaners ont créés ? L’Afrique du Sud serait-elle devenue la première puissance du continent sans leur vision, leur force de travail et leur parole sacrée ? Bien sûr que non ! Qu’a apporté « leur » démocratie ? Trente ans d’incurie, de tribalisme, de violence, de corruption généralisée, de pitreries et de reculades. Un pays gouverné par des ignorants téléportés dans les hautes sphères du pouvoir et du business grâce à leurs lois raciales scélérates. Des millionnaires qui oppriment dans leurs entreprises les « frères » qu’ils défendent face aux horribles Blancs quand ils revêtent leur casquette politique. « – Mais comme le scandait notre bien aimé président… », il laisse sa phrase en suspens pour que son peuple puisse incendier le bouffon qui les gouverne. « – Comme le scandait notre bien aimé président : tuons le Boer. C’est qu’il sera toujours coupable ! »

Si aujourd’hui nous sommes persécutés, c’est pour les fautes supposées plus que réelles de nos parents que nous léguerons à nos enfants jusqu’à ce qu’il n’y ait plus le moindre Boer dans le pays. Pour refuser les lois qu’ils foulent au pied quand ça les arrange ? Coupables ! Pour choisir de vivre en paix et d’éloigner nos enfants du vice, des homicides et des overdoses ? Coupables ! Il reprend son souffle. Pour offrir un refuge à celles et ceux que le pouvoir a exproprié au nom d’une réforme agraire qui fera de l’Afrique du Sud le prochain Zimbabwe : COUPABLES ! scandent-ils tous en cœur après qu’il a dicté la mesure. Pour ne pas attendre tranquillement dans notre ferme de devenir les prochains fermiers blancs abattus sans que les meurtriers ne soient recherchés : COUPABLES ! Pour chérir notre liberté : COUPABLES ! Pour préserver notre culture, notre langue et celle de nos pères : COUPABLES ! Pour vivre dans un endroit où tous les habitants travaillent et où personne ne tend la main : COUPABLES et encore coupables ! Il toise la foule, efface une nouvelle fois la sueur qui perle à la commissure de ses lèvres, inspire lentement le temps.

« – Les ancêtres de nos ancêtres ne venaient pas d’Afrique mais nos pères et nos grands-pères sont morts pour que nous puissions y vivre en hommes libres. Nos racines les plus lointaines ne sont pas incrustées dans le sol africain mais notre peuple en a choisi le nom. Notre foi ne vient pas d’Afrique mais notre Dieu protège tous les Africains. Et malgré toutes ces évidences ils osent affirmer que nous ne sommes pas chez nous ? Mais c’est parce qu’ils savent, ils savent pertinemment qu’il n’y a pas plus Africain qu’un Afrikaner. Contrairement à eux, nous n’avons pas hérité de l’Afrique sans savoir qu’en faire. Nous l’avons élue comme on choisit la femme qui nous accompagnera tout au long de notre vie, nous avons combattu en amants intrépides pour ses grands yeux, son odeur sucrée et ses formes généreuses. » Une grimace déforme sa bouche : « – Et que savent-ils de l’amour eux qui ne connaissent que le viol et la contrainte ? » Le public résonne d’une bronca terrible d’où jaillissent cris et invectives. «  – Messieurs les oppresseurs, le jour où vous en aurez fini avec nous, qui allez-vous désigner comme bouc-émissaires pour justifier votre incapacité diriger le pays et nourrir les vôtres ? Les Indiens, les métis et après ? A qui le tour ? » Le ton du patriarche se rembrunit, du feu sort de sa gueule, ses mouvements expriment toute la rage enfermée dans son ressentiment. « – Il n’y aura jamais de couleur blanche dans votre arc-en-ciel alors laissez-nous gérer nos affaires chez nous et surtout n’oubliez pas que nous sommes prêts à tous les sacrifices pour ça… » L’ours sort de sa poche une vieille bourse qu’il ouvre méticuleusement pour en verser le contenu dans sa main puis égrène le sable sur le sol.  « – Ils veulent nous chasser ? Mais cette terre a la couleur de notre drapeau, l’aridité de notre langue et la pureté de notre foi. Peuvent-ils en dire autant ? » La foule gronde du bonheur.

« – Sachez, chers messieurs, que jamais nous n’abandonnerons notre culture, notre famille, nos valeurs et le rêve qui anime chaque Afrikaner depuis quatre siècles ! Ils pensent m’impressionner, vous impressionner en m’arrêtant comme un vaurien et en me mettant la pression dans leur commissariat ? Qu’ils m’emprisonnent et me guillotinent que ça renforce encore plus votre détermination ! » A présent, chaque mot se détache des autres, accompagnés de gestes saccadés, accusateurs. « – Soyez-fiers-de-vous. De-ce-que-vous-êtes-et-de-ce-pour-quoi-vous-luttez-en-vivant-ici ! » Cris de joie, d’amour-propre et de détermination. « Ici-sur-cette-terre-vous-ne-serez-plus-jamais-seul ! » La terre tremble à présent. « – Vous-n’aurez-plus-jamais-peur. » Nouveau tremblement de terre. Le Boer vole sur son peuple, ne s’appartient plus. Pour Gus, porté sur le bouclier de la cause afrikaner par cette foule débordante qui en a fait son roi, le reste, tout le reste lui semblera plat, sans sel ni étincelle. « Je m’y engage jusqu’à ce que la dernière goutte de mon sang circule dans mes veines. Vive Orania et vive la liberté ! » Le climax atteint, il harangue les siens en signe de victoire, tourne les talons et quitte l’estrade sans demander son reste. « – O-ra-nia, O-ra-nia, O-ra-nia ! » Exultent vingt-cinq mille corps sur lesquels il faudra passer. « – O-ra-nia, O-ra-nia, O-ra-nia ! » Vingt-cinq mille vaincus qui attendent crânement la déroute.

Piétinant pour rejoindre la sortie, Bakkies émerveillé par le spectacle et la ferveur de cette marée humaine jure à sa mère qu’un jour, c’est promis, il guidera son peuple vers un Volkstaat[6] de liberté, comme Monsieur Du Toit. Heureuse et fière, elle aimerait lui dire qu’elle l’aime mais elle le prend par l’épaule et lui embrasse la tête. Les mots seraient de trop.

 

7

 

Pretoria le 29 avril 2026.

Gus Du Toit a été relâché sous caution après deux jours de garde-à-vue, aucun lien n’ayant pu être établi entre l’argent retrouvé dans le conseil et un quelconque trafic. Impliqué faute de mieux dans une procédure de fraude fiscale, il ne risque plus la prison et les nuages sombres qui menaçaient Orania s’éloignent. Sa libération du commissariat à dix heures du matin se déroula dans un climat à la hauteur de l’hystérie que suscitait cette affaire.

Séparés par des cordons de policiers suréquipés et armés de nervosité, une centaine de partisans de l’ours et au moins le triple de militants noirs et antiracistes s’échangeaient injures volontiers homophobes et rodomontades viriles depuis plus d’une heure. A sa sortie du poste de police, le chef d’Orania, rayonnant, se fraya un chemin parmi la forêt hirsute de caméras, de micros et de shadowphones pour aller à la rencontre de ses soutiens, accueillant comme un honneur la pluie de sifflets et d’insultes qui provenait du camp d’en face. Les derniers Boers remerciés d’une franche poignée de main ou d’une accolade, Gus a viré de bord pour envoyer des baisers fielleux à ses adversaires dans un sourire destructeur. Son geste de défi provoqua un reflux qui failli emporter la barrière policière, dernière digue avant un lynchage inévitable. Conscients de la gravité de la situation, les uniformes qui l’escortaient le balancèrent manu militari dans une voiture de patrouille qui démarra dans un crissement de pneus avant même que toutes les portières eurent été refermées. Des bouteilles en verre et autres projectiles virent bombarder la carrosserie et manquèrent d’exploser la vitre arrière du véhicule qui traçait vers l’Est moteur hurlant. Cascades de bombe à poivre, coups de matraques télescopiques et de boucliers en polycarbonate auront raison des belligérants qui abandonneront très vite les abords du commissariat, transformé en zone de guerre suite à une énième provocation de Gustav Du Toit.

 

Pretoria le 30 avril 2026.

Bouclée précipitamment pour affecter les agents sur d’autres dossiers tout aussi prioritaires, l’affaire Orania aura symbolisé la faiblesse des institutions, l’impunité des criminels. Linda, quant à elle, ne trouve plus le sommeil, la faute à ce sentiment poisseux de passer à côté de quelque chose de gros, de trop gros, d’être baladée depuis le début. En rentrant chez elle vers 21 heures, elle observe sa ville. La Pretoria d’après le déluge.  Des restaurants et des commerces portes closes, des banques barrées d’un « No withdraw cash », des mares de sang péniblement recouvertes de sable. Un goût d’adrénaline, une électricité malsaine qui suinte du bitume. Exactement comme quand on passe juste après une rixe. Mais à l’échelle de toute une ville… Elle ouvre la fenêtre pour respirer et éteint la radio qui ne diffuse que des nouvelles macabres qui s’empilent en fracassant les précédentes. On parle de destitution du leader autoproclamé des opprimés, d’ « empêchement », on parle de grogne de l’armée, de fuite des capitaux, de crise de confiance, d’intervention de l’Union Africaine. On parle de tout mais surtout de rien qui n’ait de fondement autre que la peur et la déraison. Arrivée dans son spacieux appartement d’une banlieue résidentielle, elle opte pour un tandoori surgelé par dépit, son restaurant indien préféré étant lui aussi fermé. Pour nourrir le démon de sa curiosité, elle allume son ordinateur, se branche à son cloud personnel et consulte les posts restants de la petite Du Toit. A trois heures du matin, les yeux révulsés de fatigue et congestionnés de stress, Linda n’a toujours rien trouvé de probant parmi ce flot de mal-être adolescent, de tracas insignifiants. Tant pis, elle y viendra à bout et si elle ne trouve rien, elle se donnera à fond sur sa prochaine affaire. A 4h21 et au trente-cinquième post, la révélation :

« […] En ce moment j’ai l’impression que tout le monde perd la tête. En fait, c’est nous les ados qu’on devrait écouter parce que des fois on est quand même beaucoup plus raisonnable que les adultes. L’autre jour maman m’a interdit la télévision, elle a enlevé le câble et l’a caché je sais pas où car soi-disant elle voulait me protéger. Mais de quoi ? Moi je m’en fous de leurs conneries de vieux, ce que je veux voir c’est des p*** de clips. M*** ! Puis hier soir papa s’est disputé avec tonton Duane, enfin c’est pas mon oncle mais il a toujours été le bras droit de papa alors je l’appelle tonton. Il hurlait au téléphone comme jamais je l’ai entendu. Puis après, Duane est venu à la maison tard le soir. Comme je m’ennuyais, que maman m’a coupé les écrans et que je pouvais pas dormir je me suis approchée des escaliers et ils se disputaient en vrai. Comment des adultes comme ça peuvent se disputer et s’accuser avec méchanceté ?!! J’aime bien tonton Duane mais dire n’importe quoi sur papa, qu’il pactise avec l’ennemi et je sais pas quoi… Je vous le dit, ici les adultes deviennent fous. Si ça se trouve maman a raison, c’est les écrans qui rendent fou… »

Blog de Bertha Du Toit, Ma vie à Limon, 4 février 2026

Linda, estomaquée, parcourt en diagonale les posts suivants qui ne lui apprennent rien avant de relire celui qui a retenu toute son attention. Pactiser avec l’ennemi ? Mais quel ennemi ? Malema ? Un pays étranger ? Il y aura bien une affaire Orania…

 

8

 

Le 1er mai 2026, 7 heures du matin.

Vaseuse, Linda qui a tout juste pris le temps pour une douche froide et deux cafés serrés avalés comme des shots de vodka digère la nouvelle. Après des semaines de troubles, de pressions des marchés financiers et de la communauté internationale, Julius Sello Malema a été destitué par le parlement dans la nuit. Un gouvernement d’union nationale mené par James Shankar, le président de l’ANC, sera nommé avant la tenue d’une élection présidentielle dans cinq mois. Elle va se servir de ces quelques jours où les esprits seront entièrement focalisés sur la transition politique et les nominations qui suivront pour aller au bout de sa quête.

« – Boss, je sais que vous êtes matinal donc je me permets. »

«  – Vu le merdier il vaut mieux. Qu’est-ce que tu veux Linda ? »

« – Un jour. »

« – Quoi ? »

« – J’ai besoin que vous me donniez un jour, ne me posez pas de question et faites-moi confiance. »

« –  … »

« – Boss ? »

« – Un jour. Pas deux. »

Ses collègues n’arrivant pas avant une bonne heure, Linda, le chemisier tiré, le visage froissé et les cheveux fâchés, récupère les éléments liés à l’affaire Du Toit qui n’ont pas encore été archivés : factures détaillées, appel téléphoniques, déclarations de patrimoine etc. Il lui faut dénicher ce qui relie Orania ou son chef à l’extérieur, à ces « ennemis » avec lequel il aurait scellé un pacte. Elle photographie le tout et descend au café du coin où le serveur qui la dragouille lui propose toujours la « meilleure table » pour éplucher ces informations. Deux heures de recherches obstinées et le mur. Rien, toujours rien. Consciencieuse, elle aimerait juste avoir accès aux pièces de la garde à vue de Gus au commissariat de Kimberley l’année dernière, les collègues du Cap Nord ne les ayant pas communiqués. Vu que cette arrestation avait été aussi médiatisée que vaine, Mazibuko n’avait pas songé bon de creuser de ce côté, mais qui sait ? Elle s’empare de son shadowphone et compose le numéro de Bryan, un vieux pote un peu perdu de vue qui travaille dans ce même commissariat. Oui, il s’en rappelle même s’il était sur le terrain ce jour-là. Il lui promet d’aller à la pêche aux informations et la rappelle dès qu’il aura du nouveau. Quarante minutes plus tard, Linda somnole sur un muffin à la myrtille bien gras quand  le numéro de Bryan s’affiche :

« – Allo ma belle. Désolé mais j’ai rien trouvé pour toi. »

« – C’est-à-dire rien ? »

« – Que dalle, rien. Aucune trace dans le registre, à part la notification de garde-à-vue à 10h02. Sinon rien, les bandes sont introuvables et aucune document électronique de sortie ni PV. Rien quoi. C’est sûrement lié à la visite surprise du Premier[7] du Cap-Nord dans l’après-midi. C’est possible que tous les gardés à vue aient été libérés à l’arrache pour faire place nette genre village Potemkine et que du coup les pièces aient été bazardées. Puis ils avaient rien contre ton gars et ils ont foutu un tel merdier chez les fachos que bon… Ou l’autre possibilité : le bureau du Premier a demandé à consulter toutes les pièces de la journée pour X raison, ça arrive, et a oublié de nous les rendre. Pas étonnant vu le bordel ambiant. Bref, désolé pour ton enquête. Je peux toujours essayer de… »

« – Le Premier, l’autre là Simon ? »

«  – Oui, Kabelo Simon. Visite surprise, ils mettent souvent… Allo Linda ? Linda ? »

En roulant bien et avec le gyrophare qui gueule, elle arrivera à Orania dans moins de cinq heures. Durant le trajet, elle suit son instinct et appelle Joe, un spécialiste de la financière qui lui fait un topo de la crise monétaire actuelle. Maintenue en vie par la caféine, les Malboro vertes, la tension et la vitesse, elle arrive aux abords d’Orania à 15h ébouriffée, claquée. En attendant qu’un garde ventripotent arrive à sa hauteur, elle tente de surmonter le naufrage par un trait de rouge à lèvres et un coup de fard à paupières. Le chantage d’une arrestation pour outrage et d’une détention dans une cellule bourrée de blacks qui apprécieront sûrement son costume de vigile d’Orania suffit à l’ouverture des grilles quelques secondes plus tard. Guidée par un 4×4 beige antédiluvien qui la conduit au chef, elle progresse dans la nouvelle usine à fantasmes du pays jusqu’à un édifice rond qui tente de s’offrir les attributs d’un bâtiment public. La porte principale s’ouvre et apparaît l’ours, un sourire moqueur scotché au visage. Linda déplie la portière passager et lui fait signe de s’asseoir. Malgré son assurance affichée, elle sent la démarche du chef afrikaner presque hésitante.

« – Tu cherches à t’installer dans notre belle ville d’Orania ? »

« – Montez Du Toit. »

« – Alors paraît que c’est la jungle à Pretoria ? », referme la portière et s’assied sur le fauteuil de la berline de Linda.

« – Paraît. » Un temps assez long pour remplir l’habitacle de malaise.

« – Tu vois qu’on est mieux ici, entre nous ? »

« – C’est pour ça que vous faites copain-copain avec le Premier ? » balance-t-elle, les yeux fixés sur une petite fille blonde faisant du vélo avec son père de l’autre côté de la rue.

« – Si t’es venue jusqu’ici sans tes negros et sans mandat c’est que tu fais ta petite enquête dans ton coin. Je me trompe ? » « –  … » « – Ok. Bon, je vais te donner un conseil… Laisse tomber cette histoire. Tu es seule. Vulnérable. Et surtout, surtout ne prends pas ça comme un menace de ma part. Jamais je n’ai touché à une femme, jamais je n’ai touché à un Afrikaner. Il pose doucement la main sur son bras, ce qui la fait sursauter. Ma fille aînée, ma princesse est morte dans un accident de voiture. Elle aurait plus ou moins ton âge. C’est drôle, elle me fait penser à toi : même regard buté, mêmes cheveux frisés, célibataire elle aussi. Elle répétait souvent : « Pas besoin de mec ! », fallait voir la tête de ma femme quand elle lâchait ça. Il presse sa main, assez pour montrer sa fermeté mais pas assez pour lui faire mal. Tout ça pour te dire que j’ai pas envie qu’il t’arrive malheur. Les types après qui tu coures sont trop puissants. Et sans aucune pitié ». Il dégage son étreinte, ouvre la portière, décale son quintal pour sortir et se réfrène : « – C’est un combat trop inégal. Passe à autre chose. S’il te plaît. »

Elle a bien eu la confirmation, tacite du moins, de l’alliance de Du Toit avec le Premier. Mais à propos de quoi ? Quel rapport avec les millions de rands planqués dans le conseil d’Orania ? De retour à Pretoria, elle songe un temps à repasser chez elle au moins histoire de prendre une douche mais, trop excitée, repousse cette idée et contacte Mazibuko.

« – Félicitations Linda, beau travail. Par contre, faut se méfier, il y sûrement des mouchards. Qui d’autre est au courant ? »

«  – A part Bryan Du Preez de Kimberley, personne. »

« – Ok, déconnecte ton shadowphone et rejoins moi… là où on s’est donné rendez-vous la dernière fois. Tu te rappelles ? Ok. Je préfère pas parler au téléphone, on sait jamais. »

 

9

 

2 mai 2026, 10h.

Un jour après la reprise en main du pays par le Congrès National Africain, tous les agents du Quartier Général de la SAPS de Pretoria sont regroupés dans la cour par le commissaire, un grand Xhosa à la tête de tortue et aux chemises éternellement retroussées. L’air des mauvais jours, il se racle la gorge et s’adresse à ses hommes :

« – S’il vous plaît. Chers amis, s’il vous plaît. Le calme se fait, seuls quelques chuchotements s’échappent de l’assistance. J’ai toujours prétendu que la police était une grande famille : parfois on s’aime, on se déteste souvent, on se déchire et on se retrouve sans jamais se départir du sentiment d’appartenir à une entité qui nous dépasse. Que va-t-il bien pouvoir dire ? Pourquoi autant de solennité ? Qui cherche-t-il des yeux parmi la masse compacte des uniformes et des gradés ? C’est avec douleur que je vous apprends la disparition tragique de l’une des nôtres. Le lieutenant Linda Van der Merwe nous a quittés hier soir, victime de la violence endémique à laquelle vous êtes confrontés chaque jour. Il semblerait qu’elle ait été la cible d’un crime crapuleux alors qu’elle se trouvait à Sunnyside où une piste la menait. Une vie brisée pour quelques rands, un sac à main et des boucles d’oreille… Sa mère que je viens d’avoir au téléphone nous fait savoir que son enterrement aura lieu mercredi prochain et que Linda aurait été touchée de voir ses collègues présents pour un ultime hommage. Je compte sur vous pour témoigner de votre attachement à Linda, prouver aux criminels que nous sommes bel et bien une grande famille et que toucher à l’un des nôtres revient à tous nous toucher. Merci »

Kimberley, province du Cap-Nord 16h26.

Inquiet de ne pas voir Bryan Du Preez à son poste de travail et ne parvenant pas à le joindre, son supérieur a fait envoyer une équipe de police secours à son domicile. Le gardien de la gated community où réside Bryan les accompagne fébrilement jusqu’à son duplex.

Les clés insérées et enclenchées pour ouvrir la porte blindée, les policiers invitent le gardien à les attendre sur le palier, dégainent leur arme et avancent prudemment. Dix mètres plus loin, la policière noire longiligne qui avait pris les devants fait signe à son collègue, un très jeune gars sorti de l’école de police, que c’est fini. Sur la table du salon, une bouteille de Jack Daniel’s à moitié vide, un verre renversé et un cendrier rempli de mégots cohabitent avec un vieux PC déplié. Sur la chaise face à l’ordinateur, Bryan, la tête renversée en arrière comme un râle, un Vektor 9 mm à ses pieds baignant dans une flaque de sang séchée qui coure jusqu’à la porte-fenêtre. Aucune trace de lutte ou d’effraction. Dans le logiciel de traitement de texte qui était ouvert, ses collègues découvriront une lettre d’adieu. La culpabilité de ne pas avoir pu protéger celle qu’il aimait secrètement depuis plus de dix ans. Le refus de vivre sans elle. La volonté d’en finir. La grande famille de la police perd un deuxième de ses enfants en ce samedi lourd et pluvieux de mai.

 

10

Novembre 2026.

En très peu de temps le pays retrouva son calme : les manifestations cessèrent, les marchés et la confiance repartirent à la hausse tandis que les secteurs les plus revendicatifs de la société goûtèrent aux subsides distribués généreusement par le nouveau pouvoir.  Réfugié en Namibie avec nombre de ses soutiens, l’ancien chef de l’Etat vitupère à longueur de Snap contre ses adversaires, les lobbies financier, blanc ou agroalimentaire, accuse le complexe militaro-industriel et tant qu’à faire l’Occident. Bouffi, le regard tantôt absent tantôt affolé et le verbe pâteux, il prétend s’être rapproché de dieu mais semble en réalité s’être enfoncé dans la paranoïa et les délices du gin plongé dans le tonic. James Shankar, le premier président d’origine indienne du continent se désole du haut de son olympe pour celui qui fut leur plus brillant espoir, cet Icare qui se consume dans les flammes de sa propre folie.

Pourtant, l’impétueux Julius Malema, le tribun démagogue et raciste à l’origine de la plus grave crise traversée par le pays depuis l’avènement de la République n’invente rien. Par une machination savamment orchestrée par les véritables maîtres de l’Afrique du Sud, le rouleau-compresseur de la calomnie et de la perfidie a étranglé la possibilité d’un autre destin. L’Etat profond version australe. La revanche des forts sous couvert de justice, la trahison des laissés-pour-compte à qui l’on avait promis que le droit serait de leur côté et que le ciel leur appartiendrait. Une tragédie en quatre actes où Gus Du Toit joua malgré lui un rôle central.

 

Acte I – Le piège.

L’opération arbitraire du lundi 2 juin 2025 menée par les forces de l’ordre à Orania pour échauffer les esprits. Arrêté pour avoir écrasé de ses poings épais trois policiers au comportement déplacé, Gus est placé en garde à vue dans les locaux de la police de Kimberley, le chef-lieu de la province à moins de 2 heures de route de l’enclave blanche.

 

Acte II – Le face à face.

Prétextant une visite surprise du même commissariat l’après-midi même, le Premier n’avait plus qu’à entrer en scène. Originaire du township de Galeshewe, Kabelo Simon a grandi dans une famille pauvre de neuf enfants avant de gravir tous les échelons de l’A.N.C. à la seule force de son ambition. Dogmatique, rassembleur, arrangeant, fourbe ou généreux selon les besoins de la cause, il a su se montrer indispensable au point de devenir une pièce maîtresse de la conspiration.

16h09. Depuis sa cellule putride, l’ours, une partie du visage tuméfiée, la lèvre inférieure ouverte et une côte endolorie entend les portes des cellules s’ouvrir et les détenus sortir un à un « pour promenade ». Tous sauf lui… Ça pue le coup tordu… Il se lève de sa couchette en béton, avance jusqu’aux grilles, perçoit les gardiens chuchoter dans une langue africaine, peut-être le tswana, puis plus rien. Une porte se referme et des bruits de talon lui parviennent. Un noir au physique ramassé portant un costume trois pièces sur mesure et des souliers lustrés à s’en faire mal aux yeux arrive en sifflotant la main gauche dans la poche et, parvenu à sa hauteur, lui tend la droite à travers les barreaux du cachot. Gus ne lui serrera pas la main, hors de question de se rabaisser devant ce kaffir. Le Premier range la sienne, à peine gêné et ricane sans bruit, par hoquets successifs. Ils se jaugent en silence, gare au premier qui cèdera un pouce de terrain. Deux scorpions dans un bocal de testostérone.

« – Si vous me disiez plutôt pourquoi vous venez ici salir vos pompes à 1000 dollars Simon ? »

« – On la fait langue de bois ou direct ? »

« – Vous avez pas une petite idée ? »

« – Tiens donc. N’ayez crainte pour votre réputation, mes gars veillent à ce que les caméras soient coupées, déclare-t-il voyant que le Boer zieutait du côté de l’œil métallique au plafond. Du Toit en personne… Le monde est curieux n’est-ce pas ? Mais je m’égare, excusez-moi. Orania et nous avons le même petit problème : ces enfoirées de l’EFF et ce pitre de Malema. Ce fils de pute va tomber prochainement, on va l’aider pour ça. Nous avons… »

« – Nous c’est qui ? »

« – Nous : l’A.N.C, les décideurs et les honnêtes citoyens qui ne veulent pas que notre pays se réveille Zimbabwe d’ici peu. Le vieil ours blanc hoche la tête pour lui signifier de poursuivre. Donc ce gouvernement va tomber. Et nous voulons créer un électrochoc pour que jamais plus la société ne se laisse berner par des populistes de cet acabit et que notre beau pays redevienne ce qu’il a été. »

« – Vous comptez vous y prendre comment ? ». Ça y est, le voilà ferré, songe le chef du gouvernement de la province.

« – Je vous la fait court mais si vous voulez une leçon d’économie et de stratégie politique mon bureau vous est ouvert. En gros : déstabiliser le marché avec l’aide de celui-ci, créer des manifestations, des pénuries, des heurts, un climat de bordel généralisé et un jour choisi de l’année prochaine retirer des centaines de millions de rands des banques pour générer une crise économique plus spectaculaire que structurelle. Ensuite, élections anticipées, destitution ou encore démission, car ils finiront lâchés entièrement par la population, les entreprises et  la communauté internationale. »

« – C’est vous qui êtes derrière l’anarchie de ces derniers mois ? »

« – Pas moi Du Toit, Nous. »

« – Qui dit que ça va pas vous dépasser ? Vous devriez savoir que quand on met le doigt dans l’engrenage de la violence ça finit toujours par vous péter à la gueule. »

« – NOUS serons la violence. Nous créerons tout ça pour arriver comme des chevaliers blancs qui régleront le problème une fois en place. Et ce sera forcément le cas. Exactement pareil pour les marchés, bien que plus compliqué dans les détails je vous l’accorde. Mais c’est tellement abstrait pour les gens que si le système financier dit que c’est la merde avec Malema, ils le prendront pour argent comptant. Seulement, pour que ce plan réussisse on a besoin de vous. »

«  – Vous foutez pas de ma gueule ! »

« – Qui tient le vrai pouvoir économique dans ce pays ? Qui possède la terre ? Vous, les Blancs ! Les milieux financiers de Joburg et des grandes villes nous suivent. Il nous manque que les bouseux comme vous, du Cap ou d’ailleurs. Aucun Boer n’est autant écouté, admiré que le grand Gus Du Toit, tous aimeraient être comme vous, pouvoir mépriser les nègres et se dire que l’apartheid c’était pas si mal en fait. On a besoin de vous comme d’un détonateur de plus. Le détonateur des Boers. Contactez vos réseaux, faites les flipper avec une crise boursière dont un informateur vous aurait parlé et quand vient le « jour du retrait », ils paniquent et retirent aussi leur épargne qu’ils planqueront sous leur matelas ou dans n’importe quelle coffre clandestin. Et ça fera boule de neige au sein de votre communauté. L’effet serait moins percutant s’il n’affectait les fermiers blancs, c’est que vous êtes une espèce en voie d’extinction pour les médias internationaux maintenant ! Haha »

« – Allez-vous faire mettre bouffon ! »

« – Non Du Toit. C’est vous qui irez bien vous faire mettre si vous jouez pas le jeu. Orania est un symbole pour Malema et ses copains. Vous savez aussi bien que moi qu’ils ne vous lâcheront pas, question d’honneur. Personne n’ira vous défendre quand il sera trop tard, toute la population de ce pays vous chie sur la gueule. Sauf si on arrive au pouvoir bien sûr… »

« – Aucune raison de vous faire confiance ! » Le Noir déplie son shadowphone et lui montre.

« – Vous lui faites confiance à lui ? Ça a moins de deux heures, juste après la nouvelle de votre arrestation. La vidéo indique le chef de l’Etat vêtu de rouge, béret sur la tête, danser parmi ses partisans et chanter le fameux « kiss the Boer », chanson qui appelle clairement au meurtre des fermiers blancs et qui se termine par le mime d’une arme qui tire une balle. C’est lui ou nous Du Toit… » L’ours fulmine, tourne en rond dans sa cellule et au bout d’une minute de rumination se rapproche le plus possible des grilles qui le séparent du Premier.

« – Si vous vous foutez de moi, vous finirez avec un vingtaine de balles dans le buffet, vous et vos gorilles. De plus, personne à part mes plus proches ne doit être au courant. Quand vous serez  au pouvoir je compte sur votre soutien envers tous les Boers. Suis-je bien clair ? »

«  – Vous serez libre dans cinq minutes et je veillerai à ce qu’il n’y ait pas de poursuite contre vous.  Cette fois la main tendue est serrée par l’ours. Je ne vous aime pas Du Toit. Mais je vous respecte et je sais que je peux compter sur votre discrétion et votre sens du devoir. Il tourne les talons, chaloupe jusqu’au bout du couloir, décélère puis s’immobilise. En fait, vous auriez fait un très bon chef africain ! » Des fragments de son rire vulgaire résonnent encore dans le couloir défraîchi du commissariat que le Premier, assis à l’arrière de sa Mercedes classe C de fonction pianote sur son shadowphone un message à destination du président du parti : « Du Toit with us ».

 

Acte III – La déflagration.

Le jeudi 12 mars 2026, que les médias nommèrent dans un grand effort d’originalité le « jeudi noir ». 2 milliards de rands retirés des banques du pays en quelques heures pour être placés en lieu sûr, le plus souvent des entrepôts tenus par des miliciens de l’ANC ; Du Toit fit le boulot en mobilisant tous ses contacts et même plus encore. Des milliers de billets oranges à l’effigie de Nelson Mandela transitèrent par le conseil où ils passaient dans des compteuses à billets avant d’être dissimulés dans de fausses tombes du cimetière, gardé par des paramilitaires en civil discrètement positionnés et un système de vidéosurveillance à reconnaissance faciale offert par l’ANC. La réaction des marchés allait dans le sens des putschistes mais déjà le gouvernement, disposant d’infiltrés semble-t-il, se levait pour condamner une torpille envoyée par l’opposition. Craignant que le stratagème soit découvert, les marionnettistes de l’Etat profond lancèrent Du Toit dans l’arène médiatique, l’écran de fumée idéal pour détourner les regards.

Pour cela, ils avaient préalablement ciblé le maillon faible dans l’entourage du leader : Handré van der Westhuizen. Un fermier boer tout ce qu’il y a de plus mâle en public mais qui ne rechignait pas, une fois les grilles d’Orania dépassées, à se faire sauter par de beaux blacks dans des motels sordides. Chantage aidant, il a aiguillé les hommes du Premier depuis l’accord secret et pris en photo le moment venu son chef transportant des sacs de liquides confié par des contacts résidant en dehors d’Orania. Quelques heures avant que les billets ne soient enterrés dans le cimetière, les autorités menèrent une perquisition hyper médiatisée dans l’enclave afrikaner. Trollant les réseaux sociaux et orientant les médias amis sur Orania et un supposé trafic tentaculaire, beaucoup plus vendeur que des accusations de déstabilisation du marché financier à laquelle personne ne comprend rien, les regards se sont détournés de l’ANC pour se concentrer sur Gus Du Toit, l’ennemi de la nation. Numéro d’équilibriste puisqu’il ne fallait pas que l’ours parle.

 

Quartier Général de la SAPS, Pretoria le 27 avril 2026.

Linda Van der Merwe sortie de la salle d’interrogatoire pour une pause cigarette, Mazibuko et Jim ont la voie libre. « – Nous avons un message de la part du Premier, avance le plus gradé. Si vous lâchez rien, on vous fait sortir à la fin de la garde à vue, on vous offre la balance et on rembourse très très généreusement vos frais d’avocats. L’affaire fera pshiit et pour le jugement dans plusieurs mois quand la ferveur sera retombée, on nommera un juge qui vous condamnera à une petite peine de sursis ridicule. » « – Le nom de la balance. Tout de suite ! » Ida Jim, qui était restée assise en silence sur le coin de la table attend l’approbation de Mazibuko : « – Handré van der Westhuizen ».

 

Acte IV – Faire place nette.

Linda Van der Merwe la pure, l’incorruptible. L’acharnée de boulot qui a attendu son heure patiemment en ne comptant pas celles qu’elle passait à courir derrière la racaille et la misère. Qui, sans maudire personne, a regardé passer devant elle des cohortes d’incapables cooptés par « en-haut » et d’autres dont le plus grand mérite consistait à satisfaire l’arbitraire oxymore de discrimination positive. Fière comme personne d’appartenir à ce pays aux onze langues officielles même si elle ne comprenait pas l’acharnement de l’Etat à cliver, compartimenter, étiqueter les individus pour s’assurer que le pays demeure un arc-en-ciel bien délimité de destins tracés et de vies parallèles, ces autoroutes d’incompréhension et d’ignorance. Fière d’être la petite-fille de Mandela bien que les vendeurs de haine qui gouvernent la montrent du doigt parce que Blanche, parce qu’oppresseur. Linda Van der Merwe, le caillou dans la mécanique implacable du coup d’Etat. Elle en savait trop. Elle était de trop.

« – Ok, déconnecte ton shadowphone et rejoins moi… là où on s’est donné rendez-vous la dernière fois. Tu te rappelles ? Ok. Je préfère pas parler au téléphone, on sait jamais. » Le capitaine Mazibuko raccroche et passe un autre appel.

« – Allo… Van der Merwe sait… Oui… Pas le choix je sais… Au coin de  Leyds et Esselen vers 23h. Une Audi bleu nuit… BienPour son copain je vous laisse vous en charger : Bryan Du Preez de Kimberley… Merci patron. »

 

La fronde menée par Malema terrassée par les princes de droit divin de l’ANC et toutes les forces de l’Etat profond. Eux qui se sont vautrés dans l’indécence et le stupre, qui ont bâfré, claqué par liasses, profité de rage au nom d’une lutte et d’un homme réduits à des slogans creux pendant que le peuple se battait pour des miettes d’indigence. Tout danger écarté, l’ANC, redevenu parti-Etat, majorité et opposition, dispose de plusieurs décennies pour décrocher l’Afrique du Sud de l’infamante place de pays le plus inégalitaire au monde et de mater les fléaux du sida, de la corruption et de la violence. Après tout, cela fait plus de trente ans qu’il berce le peuple de ces promesses. Rien ne presse…

 

 

Novembre 2026. Orania.

Gus Du Toit lève sa bouteille glacée de Castle Lager et porte un toast : « – Allez santé, longue vie à Orania… et à Juju où qu’il soit ! » suivi d’un éclat de rire général. Entouré de sa femme, de ses trois enfants et de ses proches pour un copieux braai, le vieux chef savoure ce frais moment d’insouciance. Après avoir pris soin de trinquer avec tous, il embrasse sa femme sur le front, s’excuse tout en mondanités, dépasse le barbecue colossal sur lequel grillent des entrecôtes, des saucisses et des épis de maïs et marche encore quelques mètres.

Dans sa bulle, il déguste sa bière et interroge l’horizon saupoudré d’ocre, une pensée pour la gamine qu’il n’a pu protéger. Trente-trois ans, l’âge de galoper derrière des gamins, sûrement pas d’être enterrée par une mère inconsolable pour laquelle la suite reviendra à respirer avec des trous dans les poumons. Qu’elle l’ait coffré si elle le pouvait n’atténue pas son sentiment de culpabilité, sa douleur enfouie. C’est bête la douleur, non ? Quant à Handré, ce dissimulateur, ce traître, il n’a eu que ce qu’il méritait, rien de plus. Par contre, faire passer son assassinat dans sa ferme pour une rupture d’anévrisme… alors chapeau les gars ! De cette affaire, il ne regrette que la gamine. Lui s’est contenté de faire le sale boulot pour obtenir un court répit avant que d’autres Malema ne décident qu’il n’y a plus de place pour eux, les enfants blancs de cette Afrique compliquée. Quand cette trêve prendra fin, alors il se préparera pour la guerre et il la remportera. Comme son peuple l’a toujours fait. Si quelqu’un voit une meilleure idée…

 

 

Récit librement inspiré par Jérémie Jonas.

 

[1] Sud-africain blanc d’origine néerlandaise et dans une moindre mesure française, allemande voire scandinave qui s’exprime dans une langue dérivée du néerlandais du XVIIe siècle : l’afrikaans. Le terme Boer, « paysan » en afrikaans, correspond aussi à cette population.

[2] Crée en 1912 pour défendre les droits de la majorité noire, le Congrès National Africain fut interdit et violemment combattu durant l’apartheid avant de prendre les commandes du pays avec Mandela en 1994 et de le laisser trente ans plus au profit des combattants économiques de la liberté EFF.

[3] Pour une lecture plus intelligible, les fautes d’orthographes ont été corrigées et les abréviations ou mots en phonétiques retranscris.

[4] Formation d’extrême droite afrikaner ayant toujours obtenu ses meilleurs scores à Orania

[5] Organisation politico-militaire qui fait l’éloge du suprématisme blanc. Souvent qualifiée de néo-nazi

[6] « Etat du peuple » en afrikaans, concept politique visant à promouvoir la création d’un État souverain ou d’une province autonome culturellement, en Afrique du Sud. En somme la terre promise des nationalistes afrikaners

[7] On appelle « Premier » les chefs de gouvernement des neuf  provinces du pays

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