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Géopolitique fiction

2026, Afrique du Sud, l’arc-en-ciel morcelé

3 April 2018 - 2026 : Afrique du Sud

 

 

L’arc-en-ciel morcelé

Afrique du Sud 2026

 

Prologue

 

Port Elizabeth, jeudi 12 mars 2026

« – Je vous dit que ça rentrera ! » Dix minutes maintenant que John John tente de caler sous le canapé du salon les 162.300 rands étouffés dans une pochette plastique étanche. La chemisette blanche à épaulettes noyée dans la sueur, il tente une dernière fois l’opération et transmettra en cas d’insuccès le témoin à son épouse et sa belle-mère. Allez, on recommence : tassage de la pochette, manipulation de la structure du canapé, bourrage maximum de l’espace. L’échec. De guerre lasse, il leur confie les rênes, mastiquant sa défaite de commentaires acerbes. Riche idée que de désosser entièrement une imprimante achetée il y a moins de deux ans pour y cacher le fric ! Les gonzesses… De son fauteuil en cuir de dictateur ouest-africain il les observe bière à la main envoyer du marteau et du tournevis pour arracher les entrailles de l’imprimante à sa maison mère. Ouvertement sceptique il attend la sortie de route qui n’arrive pas, leur méthode s’avérant nettement plus efficace. Le clapet de l’imprimante refixé à la glue par l’équipe victorieuse, il rote bruyamment et allume la télévision pour mettre en sons et lumières les notifications qui lui parviennent depuis ce matin.

Panique des marchés financiers, 20 milliards de rands retirés en un jour, files d’attente soviétiques, établissements refusant d’ouvrir leurs portes vandalisés, agressions de dizaines de conseillers bancaires. Le merdier en Dolby Stéréo. Du Cap au Limpopo, le pays dans ses diversités sociale, raciale et géographique pris de convulsions et d’effroi. La pire crise financière de la jeune démocratie sud-africaine raccourcie dans un grand effort d’originalité en « jeudi noir ». Le reste de sa bière séché d’un trait, John John se rassérène, son choix comme celui de ses compatriotes a été le bon. Dès demain il ira jeter les boyaux de l’imprimante sur le chemin du travail et pas dans la poubelle de l’immeuble, on n’est jamais trop méfiant quand il s’agit des économies d’une vie. La belle-mère a beau avoir fait le déplacement pour garder la maison en journée, dieu seul sait avec quelle gueule de bois va se réveiller le pays. Une deuxième bière ne sera pas de trop. Il zappe jusqu’à tard et décide d’aller au lit après l’intervention du gros Malema, habillé pour l’occasion d’un costume sobre de président, transpirant un discours d’apaisement peu rassurant.

Ses pantoufles traînent sur le carrelage froid de l’appartement, elles aussi harassées par cette journée interminable. Il rembobine les faits, soucieux. Le réveil à 5 heures du matin nonobstant son immuable rituel du petit déjeuner pour un brossage de dents express. Les rues de la ville elles aussi levées trop tôt, l’estomac creux et la parole rare. Yeux dans le dos, portières fermées à double tour, vestes remontées jusqu’au col, les Port Elizabéthains n’étaient pas d’humeur. Trois heures de queue devant la banque entre des inconnus soudain camarades d’infortune. Sur le qui-vive il préféra ne point trop se confier, des rapaces pouvant s’être glissés dans les files d’attente à la recherche de bavards à plumer. Le premier soulagement à l’ouverture des portes de Capitec Bank de l’avenue Govan Mbeki avec dix rarissimes minutes de retard sous les hourras de la foule colère. Le second quand le conseiller client au bord du harakiri consentit après un tour de bonimenteur sans conviction à lui remettre le pactole. Vingt-cinq ans de labeur et de sacrifices en mains propres. Sac de sport à la main il courut jusqu’au Uber qui l’attendait deux rues plus loin puis s’enferma dans les toilettes du bureau pour répartir les huit-cent et quelques billets de 200 rands dans un gilet semblable à un pare-balles qui le démangea horriblement et le couvrit de plaques urticantes. Enfin, le dernier soulagement quand il rentra chez lui en nage par un chemin long et inhabituel avec la désagréable impression de se sentir encombrant, du genre témoin protégé ou amant traqué par un mari jaloux. Sa femme, sa fille et sa belle-mère qui le guettaient depuis la terrasse avec autant d’angoisse que s’il revenait du front poussèrent un soupir de soulagement.

Si John John est particulièrement bien informé de par son travail à la Magistrate’s Court et son engagement syndical, les arguments du banquier ont percé la muraille de certitudes bâtie depuis des semaines avec ses collègues, camarades et ces diables de réseaux sociaux. Dévaluation, Zimbabwe, risques de cambriolage. Un Xhosa sorti du ghetto sans bagage universitaire est certes influençable face aux embrouilles d’un banquier mais il faut avouer que retirer toutes ses économies pour les coffrer dans une imprimante n’a rien de rassurant… Il sait que des nuits de blanc l’attendent de pied ferme, gueule d’ange et couteau à doutes affuté. Celle-là préfigure une belle série. Allongé pour rien depuis deux bonnes heures dans le lit conjugal, il se rapproche de sa femme et chuchote son petit nom. Deedee ? Deedee ? Kidnappée par Morphée elle ne redescend pas, même après qu’il ait glissé la main sous son chemisier en lui promettant des rivières de sens. Suite à ce nouvel échec, il consulte machinalement son shadowphone mais personne ne répondrait à cette heure tardive alors il se lève et sort sur la terrasse profiter de la douceur océane. De nombreux appartements sont anormalement éclairés, on fume aux fenêtres, on refait le monde derrière ses rideaux, la cachette la plus élaborée au cœur des préoccupations. Au loin des sirènes se relaient et s’emparent du silence de Port Elizabeth. La chasse est lancée.

 

 

1

 

 

Orania, lundi 27 avril 2026, 5 heures du matin

 

A un jet de pierre de l’église principale, une bâtisse blanche typique de la région entourée d’un vaste jardin irradié par le clair de lune. Dans une juste répartition des rôles les humains retranchés dans leur sommeil ont laissé les clés de la nuit aux insectes et animaux noctambules. Les occupants de la maison hibernaient comme il se doit jusqu’aux premiers slaloms des lampes torches dans le jardin. Il aura suffi d’une infime réverbération pour que le subconscient de Gus Du Toit s’agite et le démange. Logique pour un homme qui ne dort que d’un œil depuis son enrôlement dans l’armée à l’âge de dix-neuf ans. Couché sur le dos, ses yeux s’ouvrent comme on enclenche un interrupteur, il cesse de respirer et se met en alerte. De très légers bruissements qui ne peuvent être charriés par le vent à cette heure et à cette époque de l’année parviennent jusqu’à son lit. Fok, quelqu’un !

Il plaque sa main sur la bouche de sa femme : « – Monica, on est en danger. T’as dix secondes pour te planquer sous le lit et pas faire le moindre bruit. » Sachant pouvoir se reposer sur lui dans ce genre de situation, elle s’exécute malgré l’accélération de son pouls et les questions qui s’entrechoquent sans que le point n’ait le temps de se former en interrogation. Simplement couvert d’un débardeur et d’un caleçon long, Gus farfouille dans l’obscurité pour agripper le pistolet de petit calibre scotché sous sa table de chevet, peste contre ces fumiers – mais comment osent-ils ? – vérifie que les balles se trouvent dans le barillet quand une explosion opaque et brutale venant de l’entrée lui coupe la respiration. Ebranlé par la déflagration, il se remet sur pied avec difficulté mais déjà l’obscurité s’illumine de cris bestiaux : « – Police, police, personne ne bouge ! » Tension, bruits de corps qui se déversent au rez-de-chaussée et à l’étage où dorment les enfants. Les flics ? Rien à craindre. Il dit à sa femme de sortir de sa cachette et les attend au milieu de la pièce les mains derrière la nuque. Serein. Provocateur.

La porte de la chambre s’ouvre violemment, faisant sursauter Monica qui ne peut réprimer un cri de panique. « A genoux ! Baisse-toi ! » Du Toit garde sa position, le regard droit dans leurs visières fumées. Casqués, coqués, gantés de noir, les agents de l’unité d’intervention progressent à pas rapides en sécurisant la voie et réitèrent leur ordre. Rien à faire, Gus reste de cire : « – Je m’agenouille que devant dieu. Certainement pas devant des porcs et des kaffirs ! » En un rien de temps, trois robots fondent sur lui et le neutralisent sans difficulté apparente. La vue de Monica, les mains contre le mur, fouillée sans ménagement par deux humanoïdes lui arrache un cri de bête blessée. Il se débat de toute sa rage, son coude vient heurter le menton de l’un des flics, son genou percute les testicules d’un autre et ses bras puissants projettent le premier contre une commode avant qu’il ne soit immobilisé à terre par une mêlée de cuirasses et de chocs. Menotté dans le dos et exfiltré par deux agents, il se tourne vers ceux qui ont osé toucher sa femme et freine des quatre fers pour leur lancer, les veines du cou électrocutées par la haine : « – Ek gaan jou fokken dood bliskem ! », qu’aucun ne se hasarderait à interpréter comme une invitation à boire le thé.

A l’extérieur, une dizaine de voisins ameutés par le bruit font face à autant de membres du commando masqué qui les tiennent en respect de leurs fusils mitrailleurs en priant pour ne pas que s’effondre ce fragile équilibre. Avant d’être introduit dans l’un des six 4×4 stationnés devant son domicile, le chef entonne, bravache, l’hymne de l’apartheid que ses compagnons reprennent aussitôt. « – On décroche ! » Les armes se baissent, les robots se replient et grimpent dans les voitures qui filent dans la nuit. Alentour des volets se déploient, des lumières s’allument, des silhouettes émergent. Tous ont compris que l’extraordinaire s’invitait chez eux, grossier comme à l’accoutumée, et mettait les pieds sous la table en demandant le menu du jour. Devant la maison des Du Toit puis dans les chambres à coucher et les salons les plus proches, les paroles de Die Stem van Suid-Afrika sonnent le tocsin de la résistance blanche des Afrikaners[1] d’Orania.

Orania… A s’y méprendre, ces trois syllabes douces comme le souffle d’un vent chaud inviteraient à retomber en enfance pour redécouvrir le bonheur des plaisirs simples. Croquer dans un fruit bien mûr, s’égayer de paysages délicatement orangés ou des dernières secondes d’un coucher de soleil rougeoyant en ayant hâte d’être au lendemain. Une terre d’arômes et d’éclats au cœur du désert du Karoo, un lieu d’une beauté sauvage et cachottière qui ferait dire que l’Afrique est belle et qu’elle est éternelle. Dans une réalité moins chamarrée, Orania sert de refuge aux nostalgiques de l’apartheid, parangons de la fierté afrikaner et de l’intolérance raciale. Le réceptacle des peurs primaires et du repli communautaire, le symbole d’un Sud qui ne se veut pas Afrique, d’un quelque part qui joue à l’autarcie.

Créée en 1990, l’année où Nelson Mandela fut libéré de prison, Orania ne comptait que quelques dizaines de familles d’irréductibles fermiers, rejointes progressivement par des centaines d’autres. La seule commune du pays interdite aux non-afrikaners, élevant l’autosubsistance et l’entre-soi au rang de code civil se développait et s’agrandissait inexorablement. Début des années 2020, le village brocardé de tous voyait des milliers de nouveaux pionniers planter leur futur loin du Cap et de ses pénuries d’eau qui rendaient le quotidien insurmontable. Le virage amorcé, d’autres bantoustans repeints de blanc fleurirent dans le pays mais aussi au Zimbabwe et au Swaziland. Les terres avoisinantes progressivement rachetées pour répondre à l’afflux de fermiers mais aussi d’instituteurs, de graphistes, de commerçants ou de médecins, ces modernes dont Orania ne pouvait se passer si elle voulait devenir ville. De nouvelles sources de revenus apparurent à l’image de l’explosion du « tourisme blanc » ou des produits dérivés Made in Orania, exaltation du white power et de ses supposées valeurs associées. L’arrivée au pouvoir en 2024 de Julius Malema dans un climat insurrectionnel acheva de conforter cette tendance. Premier président du pays non issu de l’ANC[2], il fit de la réforme agraire son cheval de bataille et du fermier blanc l’ennemi héréditaire du bon peuple sud-africain. En ligne de mire, Orania et ses vingt-cinq mille habitants détachés de l’Afrique du Sud, cette démocratie diabétique qu’ils pourfendaient par essence. Comme un miroir aux affres de la nation arc-en-ciel, à présent quatrième économie du continent, prospérait ce quasi-Etat fier, dynamique et travailleur.

Avec l’arrestation de leur chef charismatique comme le dernier des malfrats, les habitants d’Orania détenaient la preuve que le nouveau pouvoir cherchait à les mettre à genoux, les jeter à la mer sans autre forme de procès. Prêts à en découdre, ils se promirent une fois encore de ne pas reculer.

 

 

LA SUITE DANS TERRES IMPROMISES, BIENTÔT DANS VOS LIBRAIRIES

 

 

 

 

 

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