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Géopolitique fiction

Cuba, voyage en Castronostalgie

10 May 2018 - 2027 : Cuba

 

Une salsa en Castronostalgie

Cuba 2027

 

 

Prologue

 

On fait souvent des rencontres en avion. Enfin, principalement sur les longs courriers, ces cercueils d’aciers où on se retrouve acculé entre deux parfaits inconnus qui se plaisent à vous ronfler sur l’épaule ou à commenter la qualité du plateau repas. Jeudi 12 janvier 2027, le vol IB390 en direction de l’aéroport Rancho-Boyeros de La Habana décolle de Madrid à l’heure prévue. Sur les cinq cent passagers, des Européens, quelques Asiatiques mais principalement des Cubains. Travailleurs claquant leurs congés au pays, anciens exilés, étudiants, binationaux ou entrepreneurs tirant avantage de l’ouverture économique de l’île. Une galerie de personnages bigarrés comme peut l’être Cuba, addition de Caraïbe, d’Afrique et d’Europe, de cinq siècles de tumultes, d’amours interdites et de rencontres heurtées.

 

Julio Valdemoro, grand échalas au menton rentré et aux oreilles décollées sur lesquelles se cramponnent des lunettes à monture fluo ne passe jamais inaperçu. Célébrité oblige. La désagréable impression d’appartenir non seulement à son public mais aussi aux quidams qui l’ont « vu quelque part » sans pouvoir dire s’il s’agit du latéral gauche du Barça, d’un chanteur pour midinettes ou du dernier lauréat d’une émission de cuisine moléculaire. Le voilà donc scruté avec la plus consciencieuse attention, comme si le fait qu’il dorme avec un appui tête gonflable ou le masque jetable offert par la compagnie pouvait résoudre une équation philosophique. Cette curiosité déplacée intrigua sa voisine de droite, une petite retraitée pimpante, fraîche et malicieuse qui se cramponnait de dios mío à chaque turbulence. Puis elle les trouvait drôles lui ainsi que son amie la rouquine gironde tatouée et piercée jusqu’aux pieds. Elle se présenta avec le plus grand naturel. Josefa Cruz de Pinar del Río. Mais on l’appelle tous Fefa. Julio apprécia de suite la douceur de son accent, cette intonation chantante et lascive qui escamote des « s », saute-moutonne des « d » et invite par moments pronoms personnels ou sujets sans qu’ils aient été conviés par les cerbères de la maison castillane. Et vous, que venez-vous faire à Cuba ? Youtubeur politique, la démocratie naissante, l’interview de la présidente Yoani Sánchez avec Claudia sa cameragirl. « Ah… » Il la sentit tiquer, mal à l’aise, peut-être déçue. Il pensait avoir rompu le fil de leur amitié à durée déterminée mais tirant profit de l’extinction des feux elle s’abandonna à son oreille étrangère. Son Cuba, pays lumineux et solidaire vendu aux marchands du temple, déplumé pour gaver les puissants, les sachants qui ne jurent que par réalisme, modernité, mondialisation. Par respect autant que par fatigue il tut son dégoût pour les Castro et leur clique de grabataires, le droit des peuples restreint au reste du monde et ceux de l’homme ne trouvant asile que dans les discours fleuve du Líder Maximo. Elle le berça de ses anecdotes candides, de ses diatribes anti-beaucoup de monde et il s’endormit une heure avant l’atterrissage.

 

« Allez compañero, on va vous déposer en voiture, ce sera ta récompense pour m’avoir écoutée toute la nuit ! » lui proposa sa voisine à l’arrivée. Durant le trajet, Fefa et Pepe, son cousin à la moustache travaillée avec soin, firent promettre à Julio de les appeler sans la moindre hésitation en cas de besoin. Avant de l’embrasser avec effusion, elle lui transféra  le numéro de sa nièce María Fernanda, une des dirigeantes du Movimiento 26 de Julio qu’il fallait absolument rencontrer s’ils voulaient comprendre le Cuba d’aujourd’hui. Acquiesçant avec politesse, cette éventualité lui sortit de la tête jusqu’à ce qu’il reçoive par Megamess une invitation de la même María Fernanda le lendemain alors qu’ils effectuaient des prises de vue devant le tout nouveau skate park de la capitale. Dans l’encart de droite, une photo représentant une magnifique métisse aux cheveux ondulés ramenés en chignon. Fière, féminine, rieuse. La Caraïbe comme on la fantasme. Sans hésitation son pouce appuya sur l’onglet « accepter l’invitation ».

 

1

 

Samedi 14 janvier 2027, 14h.

Allant contre l’avis de Claudia qui n’y voyait pas d’intérêt, il choisit de rogner sur la préparation de l’entretien de la présidente pour interviewer la dirigeante de l’union des femmes de la principale formation d’opposition. Son instinct lui susurre que tous les ingrédients sont réunis pour que cette vidéo buzz : le cadre exotique et baigné de soleil, le caractère sulfureux de cette formation réclamant un retour au communisme, sans oublier la plastique avantageuse de l’intéressée. Posté à une petite table ronde et blanche à l’écart des autres au milieu d’une place animée de la vieille Habana à l’architecture baroque, Julio Valdemoro consulte ses notes en sirotant un daiquiri des plus fameux pendant que Claudia effectue les derniers ajustements. Elle en profite néanmoins pour moquer son accoutrement : avec ses tennis basses, son pantalon de toile, sa chemise blanc cassé et son panama sur la tête il ressemble à tous ces touristes à la con qui cherchent à singer un chimérique flegme à la cubaine en s’encanaillant dans les volutes de cigares et les rythmes de vices plutôt que de vertu. C’est là qu’apparaît María Fernanda Ramirez. Plus belle, naturelle et pulpeuse que sur ses photos. Il ne s’est pas trompé.

Ils se saluent, échangent quelques formules de politesses le temps que son assistante termine ses réglages. Tu bois quelque chose ? Un café por favor. Silence… ça tourne… action ! Julio Valdemoro engage sa fameuse accroche avant de planter le décor. L’avion, sa tante, le poste occupé par María Fernanda au sein du M26, le Cuba d’aujourd’hui. « Comprendre le Cuba d’aujourd’hui ? Hum. » Il suffit de regarder autour de lui. Oui, mais où ? « Autour ! Ouvre bien les yeux et observe. » Difficile tant la présence de la Cubaine irise la place, tant tout chez elle est incendie. Ce que Julio voit autour de lui ? Ses cheveux frisés au léger parfum de vanille qui glissent sensuellement sur ses épaules, sa peau couleur caramel sur laquelle les baisers s’évaporent. Le tatouage « 26 », larme gravée un jour d’affront sur sa pommette gauche, ses épaules gracieuses, les très légères gouttes de sueur qui perlent de son décolleté impudent. Une bouche dessinée par la tentation qui se retient de crier : « mais embrasse-moi pauvre imbécile ! » Désorienté, Julio se sent tomber du dernier étage d’un gratte-ciel, dos au sol, les bras en croix et un sourire satisfait qui envoie au diable le reste de l’humanité. Autour, rien.

 

« Haha je vais te montrer ! » Là, une gigantesque publicité pour une marque de drones domestiques masquant un pan de l’église, plus loin des touristes étasuniens obèses et avinés portant bérets à l’effigie du Che qui sortent d’un casino pour beugler, hilares, ce qu’ils pensent être un chant révolutionnaire. Là, en face, un immeuble entièrement retapé pour servir d’Airbnb géant puis sous leurs yeux la carte du café en anglais. « La perte de notre souveraineté nationale, le bien le plus précieux qui soit. » Les touristes dégueulés par charters surbookés dans ce Cancún bon marché pour venir se retourner la tête, flamber comme des Saoudiens et sauter tout ce qui bouge n’étant que la face visible du Titanic. Idem pour le Malecón, promenade mythique aux colonnes aspergées d’embruns et de romantisme, personnage central du roman national qui inspira Hemingway et tant d’autres. « Rien que de parler de ce qu’ils en ont fait me rend malade… »

La dirigeante du M26 enchaîne, condamne la privatisation généralisée de l’économie au profit de multinationales peu scrupuleuses, la dissolution de l’armée, la présence illégitime au regard du droit international de soldats de l’OTAN. Il est certain, ajoute-t-elle, que Yoani entérinera l’année prochaine la présence de l’organisation pour un nouveau bail de quatre ans, le pays ne pouvant voler de ses propres règles. Sans parler de la « débaasification » de la police au profit de Tonys Montanas venus de Miami. « Tu ne reconnais aucun mérite aux nouveaux dirigeants, salués par leur confrères du continent et d’ailleurs ? » Elle écarte d’un revers de la main tous ces millionnaires transfusés au moins d’Etat, moins d’impôts, du moins de tout qu’on a placés à la tête d’un pays qu’ils ne connaissaient que depuis quelques mois. Si elle préconise un retour en arrière ? Pas du tout, ce sont eux qui retournent en arrière ! Bienvenu à Gotham Ciudad, zone de non-droit enchevêtrée de bordels, de tripots et de ruelles mal famées comme au bon vieux temps de Batista. Un dominion étasunien de plus asphyxié par le fric, administré par la pègre et la CIA qui agite des pantins caquetant libertad de l’aube au crépuscule pour mieux berner l’opinion publique. Modernité et branchitude servant d’artifice pour masquer la brutalité d’un régime guidé par la seule boussole du néolibéralisme rageur orientée depuis Miami, la nouvelle capitale cubaine. La vengeance posthume du vieux Reagan contre Cuba la frondeuse, la grande béquée d’austérité et de paupérisation. Dorénavant c’est au Nord que le sort des Cubains s’écrira. « Tu regrettes vraiment Fidel ? » Sans Fidel et leur révolution, tout le continent parlerait anglais depuis des lunes. Qu’on le veuille ou non Fidel était leur père à tous. Le sévère et le protecteur, l’aimant et l’irascible.

 

Dans un sourire ravageur María Fernanda assure qu’elle aurait aussi bien pu mentionner la violence galopante, la pauvreté, l’insécurité sanitaire, l’éboulement du système scolaire ou l’individualisme barbare mais elle pense que le concept de souveraineté nationale devrait le toucher, lui, l’Espagnol. « Rien à dire sur les gains démocratiques ? » Ah la démocratie ! Le pays ne leur appartient plus mais quel bonheur suprême que de pouvoir se baigner dans les eaux cristallines de la démocratie occidentale et de la liberté éternelle. A ce propos, la majorité des Cubains lui affirmera que malgré la censure et l’auto-censure, ils pouvaient plus influer sur leur quotidien sous les Castro que maintenant. Malgré tous les travers de l’époque, il était réellement possible de changer les choses à travers les CDR[1]: se doter de réservoirs d’eau, réclamer des ordinateurs dans les salles de classe, obtenir un logement pour une famille etc. Du vrai, du concret. « Tu crois qu’on a vraiment le choix quand notre seule option face à une cruche payée par Washington qui se prend pour le Mahatma Gandhi soit un blanc-bec sorti d’Harvard qui te propose la même soupe libérale en racolant les évangélistes ? » Julio l’interroge sur la place de son organisation sur la scène politique. Numériquement majoritaires mais politiquement inexistants, la transition les a écartés du pouvoir ou expulsés du pays. Puis la vocation du M26 n’est pas de faire partie de l’opposition électoralement parlant, ça reviendrait à accepter ce système et créer une caste d’élus coupés du quotidien. Elle préconise un modèle hybride, « mi communiste mi libéral : communal ». Les décisions qui concernent le local entièrement prises d’en bas, sur le modèle des CDR, et le reste à l’Assemblée. Mais tous ne pensent pas comme elle au M26, les sirènes de la reconnaissance et du pouvoir…

 

 

LA SUITE DANS TERRES IMPROMISES, BIENTÔT DANS VOS LIBRAIRIES

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