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Géopolitique fiction

Cuba, voyage en Castronostalgie

10 May 2018 - 2027 : Cuba

 

On fait souvent des rencontres en avion. Enfin, surtout sur les longs courriers, ces cercueils d’aciers où vous vous retrouvez acculé entre de parfaits inconnus qui se plaisent à vous ronfler sur l’épaule ou à commenter la qualité du plateau repas. Jeudi 12 janvier 2027, le vol IB390 en direction de l’aéroport Rancho-Boyeros de La Habana décolle de Madrid à l’heure indiquée. Sur les cinq cent passagers, des Européens, quelques Asiatiques mais principalement des Cubains. Travailleurs claquant leurs congés au pays, anciens exilés, étudiants, binationaux ou entrepreneurs tirant avantage de l’ouverture économique de l’île. Une galerie de personnages bigarrés comme peut l’être Cuba, addition de Caraïbe, d’Afrique, d’Europe, de cinq siècles de tumultes, d’amours interdites et de rencontres heurtées.

 

Julio Valdemoro, grand échalas au menton rentré et aux oreilles décollées sur lesquelles se cramponnent des lunettes à monture fluo, passe rarement inaperçu. Le désavantage de la célébrité, la désagréable impression d’appartenir non seulement à son public mais aussi aux quidams qui l’ont « vu quelque part » sans pouvoir dire s’il s’agit du latéral gauche du Barça, d’un chanteur pour midinettes ou du dernier gagnant d’une émission de cuisine moléculaire. Etre scruté avec la plus consciencieuse attention, comme si le fait qu’il dorme avec un appui tête gonflable ou avec le masque jetable offert par la compagnie puisse résoudre une équation philosophique. C’est cette curiosité déplacée à son égard qui a intrigué sa voisine de droite, une petite retraitée pimpante, fraîche et malicieuse qui se cramponnait à des dios mío lors de chaque turbulence. Puis elle l’a trouvé drôle, lui et son amie, rouquine gironde tatouée et piercée jusqu’aux pieds. Elle s’est présentée comme s’il n’y avait rien de plus naturel. Julio a tout de suite apprécié la douceur de son accent, cette intonation chantante et lascive qui escamote des « s », saute-moutonne des « d » et invite par moments pronoms personnels ou sujets sans qu’ils aient été conviés par les cerbères de la maison castillane. Et vous, que venez-vous faire à Cuba ? Youtubeur politique, la démocratie naissante, l’interview de la présidente Yoani Sánchez avec Claudia sa cameragirl. « Ah… » Il l’a sentie tiquer, mal à l’aise, peut-être déçue. Il pensait avoir rompu le fil de leur amitié à durée déterminée mais tirant profit de l’extinction des feux elle s’est abandonnée à son oreille étrangère. Son Cuba, pays lumineux et solidaire vendu aux marchands du temple, déplumé pour gaver les puissants, les biens mis, les sachants qui ne jurent que par réalisme, modernité, mondialisation. Par respect autant que par fatigue, il a tu son dégoût pour les Castro et leur clique de grabataires, le droit des peuples restreint au reste du monde et ceux de l’homme que l’on ne trouvait que dans les discours fleuve du Líder Maximo.

 

« – Allez compañero, on va vous déposer en voiture, ce sera ta récompense pour m’avoir écoutée toute la nuit ! », lui propose sa voisine à l’atterrissage. Durant le trajet, Josefa et Pepe, son cousin à la moustache travaillée avec soin, font promettre à Julio de les appeler sans la moindre hésitation en cas de besoin. Avant de l’embrasser avec effusion, elle lui transfère  le numéro de sa nièce, María Fernanda, une des dirigeantes du Movimiento 26 de Julio, qu’il faut absolument qu’ils rencontrent s’ils veulent comprendre le Cuba d’aujourd’hui. Acquiesçant avec politesse, cette idée lui sort de la tête jusqu’à ce qu’il reçoive par Megamess une invitation de la même María Fernanda le lendemain alors qu’ils effectuaient des prises de vue devant le tout nouveau skate parc de la capitale. Dans l’encart de droite, une photo représentant une magnifique métisse aux cheveux ondulés ramenés en chignon. Fière, féminine, rieuse. La Caraïbe comme on la fantasme. Sans hésitation son pouce appuie sur l’onglet « accepter l’invitation ».

 

María Fernanda

 

Samedi 14 janvier, 14h.

Allant contre l’avis de Claudia qui n’y voyait pas d’intérêt, il a choisi de rogner sur la préparation de l’entretien de la présidente pour interviewer la dirigeante de l’union des femmes de la principale formation d’opposition. Son instinct lui susurre que tous les ingrédients sont réunis pour que cette vidéo fasse le buzz : le cadre exotique et baigné de soleil, le caractère sulfureux de cette formation réclamant un retour au communisme, sans oublier la plastique avantageuse de l’intéressée. Posté à une petite table ronde et blanche à l’écart des autres au milieu d’une place de la vieille Habana à l’architecture baroque, Julio Valdemoro consulte ses notes en sirotant un daiquiri des plus fameux pendant que Claudia effectue les derniers ajustements. Avec ses tennis basses, son pantalon de toile, sa chemise à manches longues blanc cassé et son panama sur la tête, Julio se dit qu’il ressemble à tous ces touristes à la con qui cherchent à singer un chimérique flegme à la cubaine en s’encanaillant dans les volutes de cigares et les rythmes de vices plutôt que de vertu quand lui apparaît María Fernanda Ramirez. Plus belle, naturelle et pulpeuse que sur ses photos. Il ne s’est pas trompé.

Ils se saluent et échangent quelques formules de politesses le temps que la rouquine termine ses réglages. Julio Valdemoro engage sa fameuse introduction avant de planter le décor. L’avion, sa tante, le poste occupé par María Fernanda au sein du M26, le Cuba d’aujourd’hui. «  Comprendre le Cuba d’aujourd’hui ? Hum. » Il suffit de regarder autour de lui. Mais où ? « – Autour ! Ouvre bien les yeux et observe. » Difficile tant sa présence écrase la place, tant tout chez elle est incendie. Ce que Julio voit autour de lui ? Ses cheveux frisés au léger parfum de vanille qui glissent sensuellement sur ses épaules, sa peau couleur caramel sur laquelle les baisers s’évaporent. Le tatouage « 26 », larme gravée un jour d’affront sur sa pommette gauche, ses épaules gracieuses, les très légères gouttes de sueur qui perlent de son décolleté impudent. Une bouche dessinée par la tentation qui se retient de crier : « mais embrasse-moi pauvre imbécile ! » Désorienté, Julio se sent tomber du dernier étage d’un gratte-ciel, dos au sol, bras en croix et un sourire niais qui envoie au diable le reste de l’humanité. Autour, il a beau regarder mais rien.

 

«  Haha je vais te montrer ! » Là, une gigantesque publicité pour une marque de drones domestiques recouvrant un pan de l’église, plus loin des touristes étasuniens obèses et avinés portant des bérets à l’effigie du Che qui sortent d’un casino pour beugler, hilares, ce qu’ils pensent être un chant révolutionnaire. Là, en face, un immeuble entièrement retapé pour servir d’Airbnb géant puis sous leurs yeux la carte du café en anglais. « – La perte de notre souveraineté nationale, le bien le plus précieux qui soit. » Les touristes dégueulés par charters entiers dans ce Cancún bon marché pour venir se retourner la tête, flamber comme des Saoudiens et sauter tout ce qui bouge n’étant que la face visible du problème. Idem pour le Malecón, cette promenade mythique aux colonnes aspergées d’embruns et de romantisme, véritable personnage central du roman national qui inspira Hemingway et tant d’autres. « – Rien que de parler de ce qu’ils en ont fait me rend malade. »

La dirigeante du M26 enchaîne et condamne la privatisation généralisée de l’économie au profit de multinationales peu scrupuleuses, la dissolution de l’armée, la présence illégitime au regard du droit international de soldats de l’OTAN,  la « débaasification » de la police au profit de Tony Montana venus de Miami. «  Tu ne reconnais aucun courage aux nouveaux dirigeants, salués par leur confrères du continent et d’ailleurs ? » Elle écarte d’un revers de la main tous ces millionnaires biberonnés à l’école du moins d’Etat, moins d’impôts, du moins de tout qu’on a placés à la tête d’un pays qu’ils ne connaissaient que depuis quelques mois. Si elle préconise un retour en arrière ? Pas du tout, c’est eux qui retournent en arrière ! Bienvenu à la « new Havana », zone de non-droit enchevêtrée de bordels, de tripots et de ruelles mal famées comme au bon vieux temps de Fulgencio Batista. Un dominion étasunien de plus écrasé par le fric, administré par la pègre et contrôlé par la CIA qui agite des pantins caquetant libertad du matin au soir pour mieux berner l’opinion publique. La modernité et la branchitude servant d’artifice pour cacher la brutalité d’un régime guidé par la seule boussole du néolibéralisme rageur orientée depuis Miami, la nouvelle capitale cubaine. La vengeance posthume du vieux Reagan contre Cuba la frondeuse, la grande béquée d’austérité et de paupérisation pour chacun. Dorénavant c’est au Nord que le sort des Cubains s’écrira. « – Tu regrettes vraiment Fidel ? » Sans Fidel et leur révolution, tout le continent parlerait anglais depuis des lunes. Qu’on le veuille ou pas Fidel était leur père à tous. Le sévère et le protecteur, l’aimant et l’irascible.

 

Dans un sourire ravageur María Fernanda assure qu’elle aurait aussi bien pu mentionner la violence galopante, la pauvreté, l’insécurité sanitaire, la grande dégringolade du système scolaire ou l’individualisme barbare mais elle pense que le concept de souveraineté nationale devrait le toucher, lui l’Espagnol. « – Rien à dire sur les gains démocratiques ? » Ah la démocratie ! Le pays ne leur appartient plus mais quel bonheur suprême que de pouvoir se baigner dans la mer cristalline de la démocratie occidentale et de la liberté éternelle. A ce propos, la majorité des Cubains lui affirmera que malgré la censure et l’auto-censure, ils pouvaient plus influer sur leur quotidien sous les Castro que maintenant. Malgré tous les travers de l’époque, il était réellement possible de changer les choses à travers les CDR[1]: se doter de réservoirs qui se remplissent lorsque l’eau arrive, réclamer des ordinateurs dans les salles de classe, obtenir un logement pour une famille etc. Du vrai, du concret. « – Tu crois qu’on a vraiment le choix quand notre seule option face à une cruche payée par Washington qui se prend pour le Mahatma Gandhi soit un blanc-bec sorti d’Harvard qui te propose la même soupe libérale en racolant sur le côté évangéliste ? » Julio l’interroge sur la place de son organisation sur la scène politique. Numériquement, ils sont probablement majoritaires mais politiquement ils ne représentent rien. « – Comment c’est possible ? » La transition qui les a écartés du pouvoir ou expulsés du pays. Puis selon elle, la vocation du M26 n’est pas de faire partie de l’opposition électoralement parlant car ce serait en soi accepter leur système et créer une caste d’élus coupés du quotidien. Elle préconise un modèle hybride, « mi communiste mi libéral : communal ». Les décisions qui concernent le local seraient entièrement prises d’en bas, sur le modèle des CDR, et le reste à l’Assemblée. Mais tous ne pensent pas comme elle au M26, les sirènes de la reconnaissance et du pouvoir…

María Fernanda tient à conclure l’entretien sur une note positive. « On ne tue point les idées ». Des aubes plus clémentes naîtront sur la Caraïbe et feront fuir les menteurs et les captateurs. Elle remercie Julio et Claudia pour leur gentillesse, espère qu’ils se reverront dans d’autres conditions et se retire comme elle est arrivée. Fière, libre, sensuelle, involontairement aguicheuse. En un mot renversante. Elle rentre dans sa réalité comme un coup de Santiag balancé dans la porte du saloon, avec panache et fracas.

 

Yoani

Samedi 14 janvier. 19h.

Elle n’est pas la première chef d’Etat qu’il fait, c’est même la moins expérimentée. Seulement il s’agit de la première présidente élue démocratiquement de l’histoire de l’île, de la première Nobel de la paix cubaine et d’une figure mondiale de la liberté d’opinion. Une occasion rare dans une vie, surtout quand on a commencé par des vidéos sans prétention devant son ordi. Un quart d’heure de retard présidentiel, le majordome conduit tout en obséquiosité Julio Valdemoro et Claudia Paciencia à la bibliothèque où l’ancienne cyberactiviste aime recevoir. Avenante, souriante et accessible, son accueil reflète son souhait de moderniser l’image du pays. Cette bonne impression perdure avec des amis en commun dont elle s’enquiert. « – Et Marco, toujours aussi gourmand ? » demande-t-elle complice. Oui, il ne manquera pas de saluer Irma et Hasan. Claudia l’éclairage est bon ? Ok, nous pouvons commencer.

«  – Hola à toutes et à tous. Je suis Julio Valdemoro et parce que la politique ce n’est pas QUE de la politique, je me trouve actuellement à Cuba au Palais de la Liberté en compagnie de la présidente et ancienne blogueuse – tiens, tiens – Yoani Sánchez. Madame la Présidente, bonjour et merci de nous recevoir dans ce lieu chargé d’histoire. »

« – Merci à toi Julio. Mais je t’en prie Yoani suffit. »

« – Très bien Yoani. Première question choisie parmi toutes celles de mes suiveurs : quels sont les chantiers les plus complexes dans la reconstruction d’un Cuba démocratique ? » Réponse plate et peu percutante qu’il tente de relever par une question plus tranchante. Mêmes sentences sans âme, loin de sa fougue, de son mordant, de ses magnifiques discours sur la liberté et la jeunesse qui ne demande qu’à exulter. «  – Des voix te reprochent d’avoir jeté le bébé avec l’eau du bain en démembrant les aspects positifs du castrisme à savoir la santé et l’éducation. » Non, il fait fausse route. Pour ce qui est de l’éducation, il a fallu sortir de l’endoctrinement des masses, former de nouveaux enseignants, répondre aux critères internationaux. « – Comme l’analphabétisme ? » « – Non, s’il te plaît ne verse pas dans la caricature… » Pareil pour la santé, d’autant plus que les médecins envoyés à l’étranger représentaient une cinquième colonne castriste obéissant plus à Marx qu’à Hippocrate. Mais les castristes ne représentent-ils pas une force d’opposition dont il faut tenir compte ? Hésitation de la présidente. Oui, pourquoi pas pour ceux prêts à jouer le jeu de la démocratie. Quant à ceux qui choisissent la confrontation permanente, la violence, le narco-trafic… « – Eux seuls décideront de la place qu’ils veulent occuper dans notre démocratie. » Et s’ils remportaient des élections ? Au bout de dix minutes d’une argumentation soporifique qui s’écarte vite du sujet, elle passe sans le remarquer à l’anglais et ne se reprend que devant le froncement de sourcils de Julio.

Il la quitte déçu, sachant qu’il n’aura rien d’autre à proposer à ses internautes que des gargarisations superficielles sur le pluralisme, la jeunesse, le futur, la lutte contre les discriminations. De belles paroles pour masquer une politique trop timorée. L’abrazo chaleureux de la présidente n’y changera rien.

 

María Fernanda

Dimanche 15 janvier, 13 heures.

Le choc. Le palais englué dans une mer de sable, les yeux qui s’embuent trop vite, les battements cardiaques qui paniquent, s’emballent et se chevauchent. Julio lit et relit la notification qui vient de lui arriver : « María Fernanda Ramirez Cruz, 28 ans, représentante de l’union des femmes du Movimiento 26 de Julio a été assassinée dans la nuit de samedi à dimanche à son domicile de La Habana. Au vu du mode opératoire, les autorités policières privilégient la piste du règlement de comptes […] »

De suite il appelle Fefa. Pas de réponse. Insiste, une fois, deux fois. Elle décroche, la panique au coin des lèvres, des sanglots en geyser : « – Ils l’ont tuée, ces enfants de chienne…  » « – Mais qui « ils » ? » « – Ils l’ont tuée, c’est horrible… » Elle a raccroché, à bout. Le choc. L’impuissance. Alors, laissant Claudia à son expo photo, Julio est revenu sur la place où il avait rencontré María Fernanda pour la première fois. Il a enchaîné les daiquiris en naviguant sur son shadow à la recherche de tout article qui évoquerait de près ou de loin son assassinat. Les heures et les allers-retours du serveur se sont enchaînés dans un bruit de glaçons et il a fini par annuler son vol retour du lendemain au grand dam de Claudia qui, prévenue par message, l’a insulté de tous les noms mais surtout d’irresponsable. Et apparemment de connard immature. Bien sûr que c’est un drame mais des gens sont malheureusement tués chaque jour. Que va-t-il faire de tous les rendez-vous qui les attendent dans la semaine ? « – Rien à foutre de celle-là », maugrée-t-il dans sa paille. Il se chargera seul du montage, puis un rendez-vous ça se décale, où est le problème ? Vers 20 heures, le Youtubeur a titubé jusqu’à son hôtel, ivre mort, se rappelle avoir tenté de faire illusion devant le portier et le réceptionniste, s’être traîné jusqu’à la chambre 403 et avoir vomi dans le lavabo. Puis rideau.

Réveillé par le lever du jour avec la tête prête à se détacher du corps, il a déambulé dans les rues rafraîchies de La Habana. Au hasard d’un banc en fer, il s’est assis et a consulté pour la cent-trente deuxième fois depuis hier le profil de María Fernanda Ramirez, laissant aux noctambules sur le retour le soin de moquer ce jeune type assommé par la solitude au point d’en oublier de lacer ses chaussures et de reboutonner sa contenance.

 

Rosa

Mardi 16 janvier.

Dans une fin d’après-midi étouffante de chaleur où les corps s’étiolent d’ombre en ombre dans l’attente que le soleil prenne congé, Julio Valdemoro, gosse de riche n’ayant qu’une connaissance académique des mauvais quartiers, entrait dans le barrio Camilo Cienfuegos, un faubourg populaire contrôlé par le M26. « – Si tu connais du monde dedans, tu risques rien. Sinon mieux vaut pas y mettre les pieds. Même si c’est pas un quartier tenu par de soi-disant CDR qui profitent d’écarter la police pour leur commerce ce coke faut éviter. Mais de toute façon qu’est-ce que t’irais faire là-bas ? », s’est-il entendu répondre. Julio barbote à ce stade de la réflexion quand il arrive à hauteur du vert et vallonné barrio Camilo Cienfuegos qui l’accueille par une grande pancarte « Zone libre de capitalisme ».

Depuis la place centrale jusqu’à l’appartement de Fefa, l’impression que tous les habitants forment un bataillon de guetteurs tapis dans l’ombre de leur quotidien. Les vieux sur les bancs qui aident les heures à passer plus vite, les moins vieux qui discutent sur un bout de trottoir épuisé de les soutenir, le type qui répare une voiture des années Batista d’où se dégage une épaisse fumée, les deux commères dans l’embrasure d’une porte haute de trois mètres, les cris d’une mama à sa  fille, la grande sœur et son petit frère qu’elle tient par la main. Et bien entendu les sifflements stridents capables de traverser les vitres et les volets des appartements qui accompagnent son trajet. Les armes sous la ceinture, les tatouages bleutés, les brassards rouges CDR et les abdos apparents servant plus à repousser le touriste égaré et le flic en civil qu’à avertir d’un danger. Drôle d’endroit que ce quartier souriant et barbelé par la crainte, château de sable façonné de nostalgie où l’on vit dehors le verbe haut en s’attristant de jours meilleurs. Une zone grise dont chaque habitant a embrassé le drapeau rouge et noir du Movimiento 26 de Julio. Rouge pour le sang, noir pour la lutte, leur étendard flotte sur les lampadaires, les balcons, les panneaux de signalisations, colore de ses tonalités guerrières les rues délabrées et les immeubles délavés. Créé par Fidel en 1955, ce drapeau ne fit qu’un durant près de six décennies avec l’étoile solitaire et le tricolore du drapeau de la patrie avant de se faire supplanter par celui plus consensuel et universel des Nations Unies lors des années de transition. Le M26 compte des millions de partisans à travers le pays et à l’extérieur, au Mexique principalement, mais peu d’entre eux se risquent à cracher ouvertement sur les mocassins vernis du pouvoir. De sa pérégrination en territoire castriste, il poste la photo d’un dispensaire où d’anciens médecins coopérants, pionniers ayant fait la grandeur de Cuba avant de rejoindre la cohorte des bannis, des têtes basses et des exilés volontaires, promulguent les soins de base que le gouvernement ne peut plus assumer. Légende : « Dispensaire ouvert à tous ou centre d’endoctrinement ? »

Julio Valdemoro tape à la porte de l’appartement de Fefa qui lui ouvre. La chaleur est moite, épaisse, sans indulgence. Il transpire d’avoir monté un étage, entre dans l’appartement. Pas de superflu ni de rêve déplacé : une table en bois abîmée, quatre chaises, un canapé recouvert d’un drap de cache misère face à une télévision carrée soutenant une antenne désarticulée. Une armoire ivre qui supporte les dizaines de revues et de livres qui s’écrasent les uns sur les autres. Pour toute excentricité : un poster de Fidel Castro vieux comme sa barbe était noire dans un cadre embrassé par un fossile de rouge à lèvres. La maîtresse de maison lui présente les parents, montés à la capitale en catastrophe dès que leur parvint la nouvelle du drame. Rosa, sa sœur, plus jeune, plus claire de peau peut-être, avec ce même nez aquilin et un air de famille qui ne s’enlève pas est assise sur le canapé. A ses côtés, son mari, un homme au teint foncé et à la barbe de trois jours nageant dans sa chemisette trop large, le regard asséché. Deux inconnus. Deux amants qui n’aiment plus. Julio n’estime pas nécessaire de se perdre en palabres autres que des condoléances gênées reçues avec une pudeur douloureuse. Il fixe l’appareil sur son pied, enclenche le mode « en direct ». Un encart Google + Live « La Habana, avec les parents de María Fernanda Ramirez » apparaît sur le fil d’actualité de tous ses suiveurs. Il rejoint les naufragés sur le canapé pendant que Fefa s’affaire dans sa chambre.

«  – Hola à toutes et à tous. Je suis Julio Valdemoro et parce que la politique ce n’est pas QUE de la politique, je me trouve actuellement à Cuba, endeuillée par la mort de María Fernanda Ramirez, dont les parents ont l’amabilité de me recevoir aujourd’hui. Rosa, Hernán, bonjour. Je vous prie de recevoir les condoléances du peuple espagnol qui s’unit à votre douleur. »

« – Bonjour… Merci à toi. C’est important pour nous qu’on entende parler d’elle en Europe.  »

« – Rien de plus normal. Rosa, qui se cachait derrière la représentante de l’union des femmes du M26 – dont nous rappelons qu’il s’agit d’une organisation d’opposition qui se réclame de l’héritage castriste – ? » Rosa, tord de ses doigts usés un reste de mouchoir en papier, regarde son mari qui lui ne fixe rien d’autre que le pan de mur jaune pâle en face de lui.

Le compteur de vues qu’il consulte sur sa montre chiffre à plus de 130.000, pas mal. Rosa commence par la passion de Mafé pour les tum tum pak de la salsa, les costumes de gala et les corps qui se confondent sans aucune intention déplacée. La voir danser, contaminer son partenaire et taper dans ses mains pour dépouiller le public de ses dernières appréhensions… « – C’est simple, s’il y avait un cancer de la joie on l’aurait appelé Mafé ! » Viennent des anecdotes candides sur sa performance lors d’un spectacle scolaire à six ans et le groupe qu’elle avait créé ado. Au tour de son grand amour : la révolution. De son discours plus ferme qu’il ne l’aurait imaginé, ressort le portrait d’une idéaliste qui n’a pas abandonné la bannière socialiste dès que les caravelles du changement débarquèrent au port de La Habana. A peine se tenait-elle sur ses pattes que le suc de la révolution coulait dans ses veines. Elle se rappelle de la petite métisse aux tresses impeccablement nouées qui rameutait les voisins de leur village de la province de Pinar del Río : « – Hey les amis, c’est pas en vous affalant devant une série américaine du paquete[2] dont vous comprenez rien que vous aurez de l’eau potable ! » Par cette anecdote, Rosa parvient à soutirer un sourire à son époux abasourdi de chagrin. Souvenirs d’une gamine aimante, chaleureuse à l’excès. Colérique et autoritaire parfois. Une enfant qui n’oubliait jamais de faire plaisir autour d’elle et surtout pas à son petit frère avec lequel elle adorait se bagarrer pour mieux se réconcilier la minute d’après. Les qualités de ses défauts et inversement. Excessive à l’excès, déjà. Si Cubaine. Logiquement, elle est vite devenue présidente de son CDR et a progressivement monté les échelons du parti au moment même où le système périclitait. Elle percevait d’un mauvais œil la libéralisation de l’économie entamée sous Raúl, dévoiement des principes socialistes qui ouvrait inéluctablement la boîte de pandore de l’inégalitarisme et du chacun pour sa gueule. Alors l’effondrement du socialisme… Un drame, une petite mort, des jours entiers à écraser son oreiller de pleurs et de jurons, à repeindre le ciel en gris et les nuages en gros. La fin de l’enfance, de l’insouciance et d’un monde où les gens savaient appartenir à quelque chose qui les dépassait : la communauté, la nation, la révolution. « La patrie ou la mort » clamaient les poings levés des barbudos. Elle a réellement pensé tout arrêter et se concentrer sur le reste. Une semaine plus tard, on la revoyait arpenter les rues pour sensibiliser les jeunes sur la recrudescence du VIH. Toujours absent, Hernán laisse Rosa exposer les œuvres grandes et modestes de leur fille au sein du CDR de leur village puis de La Habana pour conserver le lien social qui s’effritait sous le vent mauvais du capitalisme, de l’argent roi, de la course à la plus belle bagnole, aux plus belles photos de vacances, aux vêtements les plus clinquants.

Suite à la chute du socialisme, beaucoup de jeunes sont devenus entrepreneurs, flambants expatriés, boursicoteurs, voyous, pasteurs évangélistes ou gourous de sectes afro cubaines. Avec son charisme, sa vivacité, son intelligence, sa fille aurait pu faire partie du camp des vainqueurs. Elle a préféré rester à sa place, parmi les siens. Gérer tranquillement son salon de coiffure où n’importe quelle femme ressortait plus belle et le cœur léger d’avoir pu se confier sans jugement. Se maquiller d’un trait d’eye liner pour souligner son aspect félin et se saouler de salsa jusqu’à ce que le jour réveille la nuit. « – María Fernanda était Cuba… Honte à eux. »

 

Andrea Parker

Mercredi 17 janvier.

Le syndrome du voyageur, ce mal étrange qui affecte d’ordinaire les vacanciers japonais à Paris, les mystiques à Jérusalem et les intellectuels à Florence, a désigné dans son arbitraire impartialité le fils de María Eugenia, ce jeune homme cultivé et ambitieux à l’éducation irréprochable. Ça ne peut être que ça, d’ailleurs elle a vu un reportage à ce sujet il y a quelques semaines et de plus en plus de gens en sont affligés. Des gens bien comme il faut. Sûrement la faute au soleil, à l’alimentation, au décalage horaire, à tout ce contexte de violence auquel il se retrouve mêlé… Elle n’aura rien trouvé de mieux à répliquer à ses amies du tennis, à sa sœur Gloria et aux Garcia leurs voisins qui, insidieusement, ont demandé des nouvelles de son garçon. En plus de sa mère, nombreux sont les proches, amis, sponsors et investisseurs à s’inquiéter pour Julio Valdemoro, Youtubeur star, influenceur sans aspérité qui s’enfonce inexorablement dans les sables mouvants d’une cause perdue. Des dizaines de milliers de suiveurs se sont désabonnés de sa chaîne, le chargé de comm’ d’Apple lui a passé un savon et de nombreux autres partenaires s’interrogent sur le sens de leur association. Des jaloux, des frustrés qui lui en veulent de ne pas se cantonner à commenter l’actualité, cette histoire immédiatement vaine, à peine mastiquée que déjà périmée. Ici, à La Habana, il se retrouve au cœur de quelque chose de plus grand et quoi qu’ils en pensent il ira au bout. Peut-être a-t-il découvert une nouvelle forme d’information mêlant nouvelles technologies, mise en scène et grand reportage.

Après des heures à se bousiller la rétine sur le montage de la vidéo de María Fernanda, il sort redécouvrir la chaleur du dehors et la langueur de l’anonymat. Chapeau blanc sur la tête, il prend la direction du salon de beauté de la défunte situé plus dans le centre. L’y attendent ses collègues et amies Lila et Bertha pour un second Google + Live qui, il en est certain, ravira de nombreux suiveurs. S’épongeant le front à l’intérieur duquel défilaient les images de la silhouette rebondie de la militante et le souvenir de son parfum vanillé, Julio ne remarque pas la Chevrolet blanche rutilante qui le suit depuis quatre coins de rue. Il contourne des joueurs de dominos sur qui le soleil n’a aucune prise en attendant que le feu devienne rouge quand le « Señow’ Valdemow’o ?» d’un jeune blond musculeux en polo blanc le fait sursauter. Le costaud indique la Chevrolet arrivée à hauteur et dont la portière arrière s’ouvre en expulsant toute la fraîcheur de l’air conditionné. « Please ». Il entre sans comprendre ce qu’il se passe que déjà la portière se referme et la voiture se met en marche.

« – Oh God ! Comment j’ai pu vivre si longtemps sans cette cochonnerie ? » Une femme noire dans la quarantaine assise de l’autre côté de la banquette sirote bruyamment un jus de coco dans un gobelet transparent. Une Nord-américaine vu son léger accent. Habillée tout de blanc, le cheveu court et des créoles aux oreilles, elle passerait à s’y méprendre pour une Cubaine. « – Ah je suis bête j’ai oublié de me présenter. Andrea Parker. CIA. » Voyant l’effet de surprise fonctionner, elle lui tend la main qu’il serre mollement. « – La CIA ? » « – Oui Julio, la CIA. Le mot qui a servi durant plus de cinquante ans à expliquer la faim, la peur, les cyclones, les mauvaises récoltes et j’en passe. La CIA et Cuba, une veille histoire d’amour pas forcément réciproque. Ah mais c’est pas possible, mon verre est déjà fini ! » L’agent Parker aspire sans délicatesse ce qu’il reste de coco puis remet dans un geste d’énervement le cadavre de son gobelet au latino assis sur le siège avant droit dont Julio n’avait pas fait attention. Il le dévisage, ainsi que son camarade de gauche, un chauve à la boucle d’oreille en forme de crucifix et au maillot de baseball, quand Parker réclame son attention. « – Pas besoin de cours d’histoire. Juste que vous compreniez qu’on a un petit problème avec vous. » Julio écoute en silence, bercé par l’air climatisé et les passants qui passent, superbes de nonchalance. « – Cuba n’est qu’à 90 milles de nos côtes et comme vous le savez sans doute, nos intérêts sont étroitement liés. Si Cuba coule, on est tous dans la merde. Nos entreprises se sont trop mouillées et personne ne veut voir débarquer des centaines de milliers de migrants arriver en pneus sur les plages de Miami beach. Cuba va de nouveau se retrouver au centre du jeu mais pour des motifs économiques et démocratiques cette fois. Une révolution sans maquis ni barbu. Un truc chouette. Alors on n’a pas du tout mais pas du tout besoin que Cuba attire l’attention sur autre chose que l’autre cruche aux cheveux gras qui passe ses journées à s’émouvoir d’un nouveau concept store venu d’Europe du Nord. » Le silence des deux brutes de l’avant le glace plus encore que tout le reste. C’est pas ça sa vie. Il n’a rien à faire là. « – T’es plus le petit blogueur… Hey regarde-moi ! T’es plus le petit blogueur qui fait rire ses copains de fac et qui se lance dans les vidéos politiques pour fourrer des minous. Sept millions d’abonnés, c’est pas rien, ta voix porte beaucoup plus que tu l’imagines, beaucoup plus que celle de politiciens ou de gros industriels ! Estime-toi heureux qu’on te le dise gentiment, certains ont pas eu ta chance. » L’allusion de trop. Il dégoupille, se cabre de rage, rugit contre ces salauds et essaye d’agripper Parker lorsqu’il reçoit un coup venu de nulle part. Le sternum enfoncé dans la cage thoracique il étouffe, ça y est, il va mourir. C’est la fin, il le sait. L’anglais remplace l’espagnol, trop en rondeurs, pas assez frontal : « – Ecoute moi bien maintenant. Fini de jouer, basta. C’est du sérieux ici et personne ramènera ta pute. Laisse là où elle est, laisse Cuba loin derrière toi et va interviewer des bouffons de députés espagnols ou ce que tu veux du moment que c’est loin d’ici. » Il va mourir, c’est horrible, elle lui saisit les cheveux brutalement mais il se fiche de cette douleur. « C’est sérieux ici. Des choses plus importantes que toi, que moi ou que ta pute se jouent ici, maintenant. Il s’agit du sort de millions d’hommes, de femmes, d’enfants qui en ont assez chié comme ça et qui ont peut-être le droit de se reposer et de vivre normalement. Demain, 19h20, une place en première t’a été réservée pour un vol direction chez toi. Un jour c’est long si on joue au con mais j’espère que t’as bien compris. D’ici là, on veut plus te voir dans les barrios ni filmer aucun putain de M26. Pas même le perroquet de la concierge de Ramirez ok ? Tu l’oublies et tu passes à autre chose. Si tu penses être à l’abri dans ton pays, détrompe toi. Fini Cuba, fini ta révolution intérieure de bourgeois à la con. Elle relâche la touffe de cheveux qu’elle agrippait sauvagement et s’adresse à ses hommes : Les gars virez-moi cette merde. » Les portières s’ouvrent, le choc de son corps sur l’asphalte brûlant. Il entend des bruits de pas, les murmures de la lâcheté qui n’ose se porter à son secours tant que la Chevrolet n’a pas démarré. La voiture démarre. Il est toujours en vie.

 

Malecón

 

Jeudi 18 janvier, 16h.

« – Je t’ai pas déjà vu quelque part ? », demande le taxi qui le conduit à l’aéroport après l’avoir observé par intermittence dans le rétroviseur central. Non, on lui dit souvent ça mais non. « – Si tu veux je peux passer par la Oswaldo Payá qui débouche sur le Malecón. C’est à peine plus long et ça te coûtera pas plus cher. Enfin c’est toi qui vois. » Oui, pourquoi pas. Quelques minutes plus tard ils y sont. Exactement l’avenue que lui avait décrite María Fernanda trois jours plus tôt. Misant sur un bon pourboire, le taxi joue au guide mais la voix de l’ancienne dirigeante du M26 se superpose sur la sienne. Il entend la belle métisse dénoncer ce morceau d’histoire aujourd’hui traversé à l’aveugle par des mendiants et des gosses aux pieds nus, défiguré par les hologrammes publicitaires et les maisons de jeux où l’on parie sur ce que l’on veut du moment qu’on y laisse sa paye. Bref… Il allume son shadowphone, resté éteint depuis son agression d’hier pour éviter de se mettre en porte-à-faux avec ces brutes. En route pour l’aéroport, il ne risque plus rien. Excité à l’idée de reprendre contact avec le monde, il découvre stupéfait qu’il était au centre du monde. Le déclic. La pièce qui tombe du mauvais côté du pile ou face.

«  – En fait, non, emmène-moi à Camilo Cienfuegos s’il te plaît. » « – Hein ? » « – Oui, au barrio Camilo Cienfuegos. J’ai changé d’avis. »

Il fait défiler les messages provenant des plus grands médias européens et mondiaux. L’attachée de presse de Russia Today, celui de trois des plus importants médias chinois, des journaux papiers, des Ambassades… Pas illogique après tout puisqu’il est l’étranger le plus célèbre à avoir pénétré le camp du M26. La concrétisation de son pressentiment, la voie de sortie royale pour quitter progressivement le costume de Youtubeur-interviewer dont l’espérance de vie arrivera prochainement à saturation. Avec tous ces contacts, la CIA ne pourra que le laisser en paix et ruminer dans son coin.

 

L’icône

 

Diffusé vendredi au petit matin, l’ultime testament de María Fernanda a traversé le pays comme une balle de baseball enflammée lancée par le gant du destin. La viralité des réseaux sociaux et d’internet combinée au bouche à oreille cubain, témoin oral qu’on se transmet immeuble par immeuble, quartier par quartier. Depuis les vieux postes d’ordinateurs secoués d’interférences, les smartphones surannés ou les shadowphones dernier cri, chez les Noirs, les Blancs, les Métis, les agriculteurs et les réinstallés, les enragés et les sans avis. Le pays entier rivé devant les quinze minutes et trente-neuf secondes de la vidéo où la militante défunte arborant un débardeur gris-neutre qui sublime son charisme dénonce un système qu’on a vendu comme juste, humain et nécessaire. Les mots de ceux qui ne les trouvent pas et se contentaient jusqu’alors d’un haussement d’épaules résigné suivi d’une explication peu convaincue.

Si l’ire des castristes qui exigent que justice soit faite n’inquiète pas les autorités et leurs protecteurs internationaux, celle des acteurs du soulèvement libéral les tétanise. Petits commerçants, exilés de retour sur la terre sainte, anciens opposants politiques, étudiants épris de justice ou simples citoyens excédés par la mainmise du passé sur leur futur. On leur avait promis qu’ils allaient pouvoir respirer, voyager, consommer, créer, innover, provoquer même. Ces verbes s’échapperaient enfin des pages jaunies du dictionnaire des grands principes socialistes pour inonder l’horizon de leurs lettres pailletées d’espérance. Tous se prirent à rêver d’une vie digne des séries télé : les sorties dans les beaux restaurants, une voiture avec climatisation, un frigidaire bien rempli, une montre Made in autre chose que Cuba, les haut-parleurs qui annoncent le prochain vol à destination de New York ou d’ailleurs et bien sûr un appartement rien qu’à soi. De l’électroménager aussi, du brand new, du high-tech, de l’anglicisme à perte de vue. Rien d’impossible si on travaille dur et qu’on y croit ! Et ils y ont cru, même après les premières secousses de la transition, inévitables qu’ils disaient. Les subprimes de la liberté arrivaient, blasphémaient-ils dans leur plus beau sourire d’ivoire, il fallait juste se montrer patient. Vinrent ensuite avec tambours et trompettes des étrangers mais surtout des Cubains de Miami pour aider l’île à se développer. Pas de Miami sans Cuba, pas de Cuba sans Miami qu’ils prétendaient. Les prédateurs aux poches pleines de faux serments s’emparèrent des meilleurs morceaux de l’économie pour l’équivalent de deux plats de haricots tandis que le peuple se partageait la carcasse. Repus de résilience, les Cubains attendirent le fameux ruissellement qui ferait pleuvoir embauches, investissements et augmentation du pouvoir d’achat. Obéissants, ils espérèrent jusqu’à la lie, jouant le jeu du multipartisme et de la libre concurrence, les deux jambes d’un même golem échappé d’un think tank nord-américain pour piétiner leurs illusions.

Or la mascarade prit fin. D’abord, avec le meurtre sauvage de María Fernanda Ramirez Cruz que les Cubains moyens ne connaissaient pas vraiment mais qui a choqué par sa brutalité puis avec la parution sur les réseaux d’une vidéo où elle s’emparait de leur dégoût et de leur rage. La fameuse goutte de trop. Pendant que le sol grondait d’espoirs mort-nés et que la société expurgeait son ressentiment, le gouvernement clamait que tous les moyens seraient mis en place pour élucider ce meurtre. Et qu’en ce qui concerne les emplois et le reste, beaucoup avait déjà été fait, mais que Rome ne s’était pas faite en un jour et que… Trop tard, ils n’écoutaient plus.

 

Samedi 20 janvier, 19h.

La nuit vient de tomber sur la plus grande ville de la Caraïbe quand Julio Valdemoro apprend depuis son QG improvisé où il répondait aux multiples sollicitations d’influenceurs et de médias triés sur le volet la nouvelle d’une manifestation imminente. « Tous à la place de la Révolution. Pour María Fernanda et pour nos droits ! » Il blinde son sac de son matériel vidéo et descend les marches de l’immeuble de Fefa quatre à quatre pour rejoindre l’Histoire qui prend la forme d’une antique Buick rose décapotable. Tassé sur la plage arrière avec une demi-douzaine d’habitants du quartier, il filme la lente procession qui les conduit au centre de la capitale. En même temps que 290.000 de ses suiveurs, il découvre les portraits tagués au pochoir de María Fernanda surmontant les mots « Elle était Cuba » qui tachètent de rouge et de bleu une grande partie de la ville. Quelques heures seulement après la diffusion de leur entretien, la voilà statufiée, warholisée en icône pop désincarnée, un Ernesto sans bonnet ni victoire, un Che avant les vertiges du pouvoir. Déjà prête à servir de produit de consommation vaguement intellectuel.

Une heure après son départ de Camilo, ils arrivent sur une Place de la Révolution bondée, remuante et mugissante. Printemps arabe à rebours, les palmiers de La Habana se dessinent en Tunis. Les rues alentour se remplissent de manière inexorable, à n’en pas douter tous veulent pouvoir dire « j’y étais ». Se frayant un passage parmi ces murs successifs de dos grâce à l’aide de sa récente célébrité, Julio parvient à se hisser sur une pelleteuse Caterpillar, dont le propriétaire n’avait pas consulté la météo de la grogne, et pose sa caméra rotative. Des milliers et des milliers de citoyens lambda sans banderole ni signe distinctif, une foule spontanée par l’agacement, l’indignation, le trop plein d’attendre. Justice, travail, santé, routes, écoles. Pas demain, le plus vite possible ni même bientôt mais tout de suite. Les minutes puis les heures coulent sans qu’aucun incident ne soit à déplorer. Une ambiance bon enfant sporadiquement troublée par le survol d’hélicoptères et de drones de la police nationale qui ne récolent que majeurs en l’air et cris hostiles. « Qu’ils s’en aillent, qu’ils s’en aillent tous ». Il est un peu plus de 23 heures quand une myriade de roadies disciplinés transportent à la surprise générale des enceintes gigantesques pour les installer au niveau de la pelouse, derrière le mémorial de José Martí, et à quatre endroits acoustiquement stratégiques de la place. En moins d’une heure, ils réussissent à les raccorder à des camions connectés et établissent au pied du monument du père de la Nation une scène protégée par deux tranchées de grillages où s’engouffrent sans délai un dizaine de colosses enrubannés d’un bandeau staff.

«  – Parce que la politique ce n’est pas QUE de la politique, nous sommes toujours en direct de La Habana où le peuple s’est réuni sans concertation pour dénoncer la mort de María Fernanda Ramirez et réclamer plus de justice sociale. Une scène vient d’être installée sous nos yeux et de ce que j’ai pu savoir, nul ne sait ce qui se trame. » Après une longue attente ponctuée de « Liberté ! », « Du travail pour tous ! », ou de chants patriotiques, une musique lyrique sort des enceintes, hystérisant la foule qui sortit comme un seul homme ses shadow pour graver le moment. Un concert, exactement ce qu’il fallait. L’heure est à la fête, le peuple de La Habana a besoin de faire suinter sa colère et son exaspération à travers des beats et non des discours clivant. Mais quelle idée géniale ! Des dizaines d’autres colosses aux gilets fluorescents intiment au public de s’écarter légèrement pour laisser place à une haie de cent mètres qui mène à la « scène ». Sur le même fond musical grandiloquent, une voix masculine suave et invisible augmente la température de quelques Celsius : « – Señoras y señores, El big boss, el rey, the king… ». Hurlements de joie, frénésie, on sautille, on s’embrasse d’avoir compris.

Sur ce, Daddy Yankee le Portoricain, vedette incontestée de la musique urbaine latino, apparaît remontant la haie formée par le staff, vêtu de bleu, de blanc et de rouge, les couleurs des deux îles. La star arrive sur scène après avoir fendu le flot frénétique des mains tendues et des photos. Serein, habitué au grandiose des foules à six chiffres, il prend possession de la place. « Hola La Habana, qué tal ? » Il harangue le peuple frère de Cuba et tient à offrir quelques modestes chansons pour célébrer l’amour, la fête, la fraternité. Et pour rendre un hommage à la plus grande danseuse de toute la Caraïbe. « – Hermanos, envoyons une accolade énorme, où qu’elle soit, à celle… à celle qui était Cuba ! » Le chanteur tend le bras pour que son micro rapporte aux étoiles l’amour post-mortem d’un peuple à l’activiste tatouée du chiffre 26. Alors ils crient son prénom d’un seul souffle pour que les vitres du Palais de la Liberté explosent de honte et que ces cinq syllabes troublent le repos de sa locataire. Qu’elle se tourne et se retourne dans ses draps en soie, ne trouvant le sommeil tant qu’ils occuperont les rues de la ville. Le concert commence, les chansons trouvent immédiatement écho auprès d’un public qui les a trop souvent dansées, suées ou juste fredonnées. Toutes les frontières politiques et sociales cèdent sous la chaleur de ces tubes universels dans lesquels ils retrouvent, intacts, des fragments de leur jeunesse. Devant les innombrables flashes sautillants des caméras et les salves de coups de feu giflant la nuit, nouvelle mode importée des concerts de rue jamaïcains, la demi-lune passe goulûment sa langue sur ses cratères, ses mers de basaltes et océans de sécheresse. « Combien cette nuit est belle! », doit-elle murmurer dans le même silence bleuté que María Fernanda. Le spectacle terminé, beaucoup décident de prolonger ce plaisir coupable, assis à refaire le monde, ou debout à user leurs dernières forces sur un air de salsa ou de cubaton.

La nuit s’est étirée bruyamment, pleine de promesses de revivre cette confluence foutraque puis a raccompagné ses hôtes d’une fois, des souvenirs pour longtemps et le corps vibrant d’adrénaline, aux portes de la fête. Julio Valdemoro du haut de sa pelleteuse éteint son shadowphone à 8h34, les frissons du gamin ayant depuis longtemps dépassé la permission de minuit. Pour la première fois de sa jeune carrière, le cap du demi-million de vues en direct a été atteint, ce qui lui semble maintenant bien superficiel. Il range ses affaires, descend de son abri et s’arrête une centaine de mètres plus loin. Il ne peut s’empêcher de photographier les deux amoureux plus tout jeunes mais pas vraiment vieux allongés sur l’herbe, enlacés l’un l’autre, profitant des dernières gorgées d’une nuit de transe. Il poste la photo. Son titre : « La Habana, 8h du matin. Aujourd’hui est si loin ».

 

Luz

 

Le bus qui le conduit à Camilo est bondé comme de bien entendu quand on a plus d’une demi-heure de trajet et aucune minute de sommeil depuis vingt-quatre heures. Il se glisse entre un noir corpulent aspiré par sa série et une petite métisse qui lit un passage du nouveau testament. A mi-chemin, il sort de sa somnolence et s’électrifie à la vue du reflet qu’il aperçoit sur le dos de la tablette chromée d’une lycéenne. Sans se retourner vers l’homme qu’il pense avoir reconnu, il essaye de trouver confirmation sous un angle moins déformé. Il fait mine de demander son chemin à la lectrice de la Bible pour jeter un regard circulaire sur les passagers. Il a confirmation.

L’homme de gauche de la voiture de Parker, péniblement dissimulé sous une casquette noire et or. Un courant glacé parcourt sa colonne vertébrale, ses mains glissent sur la barre, la peur lui chuchote des mots d’amour. Les portes du bus commencent à se refermer quand ses jambes lui ordonnent de prendre la fuite. Il bouscule les malheureux qui se trouvent sur son passage, bloque les portes avec son pied, les écarte de toute sa force et détale aussi vite qu’il le peut. Il court en sens inverse du bus et au premier croisement hasarde un coup d’œil en arrière. L’Américain à la casquette flanqué de trois types qu’il ne saurait décrire sont parvenus à sortir du bus et le prennent en chasse cinquante mètres derrière lui. Vu son endurance et le poids de son sac à dos, il ne tiendra pas longtemps face à quatre types surentraînés. Les poumons brûlants, il prend la première rue à gauche, évite un groupe d’écoliers en costume bleu clair, la carriole d’un marchand de mangues découpées et embarque pour la première à gauche. Le piège, la rue est infiniment longue et étroite et déjà il entend les imprécations de ses poursuivants. Plutôt mourir que de demander de l’aide à quelqu’un, à qui peut-il se fier hormis Fefa et ses proches ? Alors il puise dans ses réserves, continue presque en apnée sans même faire attention aux portraits sérigraphiés de María Fernanda. Plus que vingt mètres pour parvenir au croisement, le sang ne circule plus dans sa tête, ses jambes sont lourdes de douleur. Dix mètres. Il semble voir une foule immensément blanche en face de lui, peut-être les premiers signes d’une hallucination précédant un malaise vagal. Il parvient enfin à l’intersection et tombe sur une cérémonie gigantesque regroupant une centaine d’individus, comme lui, parés de blanc. Rendant hommage à un saint selon les rites de la santeria[3], ils vibrent, invoquent et convulsent sous la fumée des cigares au son des tambours, des chants et des danses épileptiques. C’est sa chance, vite la saisir. Haletant, en nage, il s’accroupit, pénètre la foule et remonte le cortège à contre-courant.

Les quatre agents étasuniens rejoignent la rue perpendiculaire une dizaine de secondes plus tard et ne voient que le blanc des habits desquels émergent des visages transis d’excitation et tout un régiment de plumes et de colifichets mais pas de Valdemoro. Impossible de disperser cette foule sans se faire lyncher, ils se divisent en trois groupes et essayent de repérer leur proie parmi la masse durant cinq minutes jusqu’à ce qu’ils ne décident de rebrousser chemin. Au même moment, le Youtubeur, couché sur la banquette d’un taxi à qui il a demandé de le conduire au local du M26 le plus proche débranche tous les objets connectés en sa possession.

 

« – Bonjour, je suis Julio Valdemoro… je suis… Euh je… »

« – Oui, tout le monde te connaît Julio. Moi c’est Luz. En quoi puis-je t’aider ? »

« – J’ai besoin d’envoyer un Megamess. C’est un peu compliqué… Je suis désolé d’arriver comme ça… »  Il désigne d’un geste désolé l’auréole remontant en V de son nombril à ses épaules.

« – Pas du tout, coupe la belle noire au long cou et au visage gracieux qui rappelle celui d’une biche. Mon téléphone a plus de batterie, je le charge de suite mais en attendant tu pourrais prendre une douche. On a toujours des vêtements de rechange ici. »

Un local du M26, le refuge idéal pour contacter Fefa avant de trouver une échappatoire. Impossible de rentrer dans Camilo ou à l’Ambassade d’Espagne sans être repéré par les sbires de Parker et pour ce qui est de se rendre à la police cubaine… Retour à la case « qu’est-ce que je fous là ? ». Transpirant, fiévreux, il se repasse le film des événements tout en se demandant comment sortir du piège. Organiser une conférence de presse pour dénoncer Parker et ses comparses, que la vérité soit faite avant qu’ils ne le balancent aux requins. Voire juste un post sur les réseaux ou un message vidéo. La belle militante ferme le local – de toute façon c’est très calme ce matin comme il peut l’imaginer et elle n’attendait personne – et le conduit au premier étage. Elle lui demande s’il veut de l’eau, peut-être un jus pressé, ça devrait lui faire du bien, ou des fruits secs ? Oui, merci, un jus pressé s’il te plaît. « – Très bien, une fois que tu seras douché, car tu en as salement besoin, descends à la cuisine, la porte du fond après l’accueil, je te passerai mon shadow. Voilà on y est, désolé c’est pas le Hilton mais c’est propre et l’eau n’est pas trop froide. Un t-shirt, un caleçon, des chaussettes et un bermuda. Ça devrait t’aller. Ah et une serviette. Le savon est dans la cabine. Il te faut autre chose ? » « – Non, mais comment te remercier ? » Un sourire éclatant à faire fondre le canon d’une arme : « – Lave-toi déjà ! » Elle tourne les talons dans un éclat de rire et disparaît.

La douche crachote quelques gouttes, il peste contre ce pays où rien ne marche et s’en va demander à Luz comment faire. Il descend les escaliers, arrive devant la cuisine, s’apprête à taper à la porte mais un réflexe puéril suspend son geste. Retenant sa respiration, Julio surprend une bribe de conversation, probablement téléphonique. « … préviens le vite… prend sa douche là mais je vais pas pouvoir le retenir longtemps… » Le traquenard ! Il remonte en catastrophe mais le plus silencieusement possible, se rend à la salle de bain, récupère son sac, enfile ses chaussures et ouvre la première porte qui vient. Un cagibi. Il la referme. La deuxième. Une pièce remplie jusqu’au plafond de cartons. Il en ouvre une troisième : un bureau avec une fenêtre sur la rue. Il s’empare d’une chemise kaki qui traîne, remarque un béret rouge poussiéreux accroché au mur près d’une vieille pétoire et le visse sur sa tête. Il ouvre la fenêtre, s’accroche à la balustrade les pieds en bas pour amortir sa chute et se laisse tomber.

 

Mister Gordon

 

21h. Barrio Camilo Cienfuegos.

« – Julio, mais où étais-tu mon fils ? J’ai pensé au pire ! » Il lui explique tout : le rassemblement, le bus, la course-poursuite, les gens en transe aux habits blancs, le shadow coupé, Luz, la journée passée à raser les murs, l’attente interminable avant qu’il ne fasse nuit. Finalement sa rencontre fortuite avec leur cousin Edgardo qui l’a mis dans son coffre au cas où des informateurs rodaient pour le conduire jusqu’ici.

« – Alors tu ne sais pas pour Claudia ? » Fefa ne voulait pas lui apprendre mais s’il le faut… Claudia assassinée cette après-midi devant son immeuble du quartier Quatro Caminos à Madrid par un commando à moto. Aucun témoin et pour seul indice un cigare cubain retrouvé à ses pieds. Sonné et somnolent, il va enfin prendre sa douche, pleure sous des éclairs glacés en signe de pénitence, se traîne jusqu’au canapé au-dessus duquel trône un Fidel Castro impénétrable. « – Ce n’est pas tout Julio. » La liesse générale et le concert de Daddy Yankee ont laissé place à une journée des longs couteaux tropicale. Des assassinats ciblés ont fait quinze morts au sein du parti, des responsables comme María Fernanda mais aussi de simples compañeros. Julio est en danger, en grand danger, de la part de la CIA mais aussi d’éléments du M26. Creusé de remords et de fatigue, il ne comprend pas pourquoi le M26 chercherait à se débarrasser de lui. La vieille dame lui apprend qu’il se retrouve dans le viseur des « Yoani-compatibles », ces partisans de l’entrée dans le jeu électoral du M26 qui ont patiemment essaimé leurs cellules malignes à l’intérieur du mouvement. Devenus simples supplétifs du gouvernement et de la mafia de Miami, ils ne devraient pas tarder à créer une nouvelle force mue par ses seuls intérêts. Si elle pense que ce sont eux qui l’auraient assassinée ? Qu’importe, mais l’absence de dizaines de camarades de cette tendance à son enterrement porte l’odieuse signature de la traîtrise. D’autre part, nul ne connaît le positionnement des « Granma » qui commencent à affluer du Mexique par rafiots entiers avec pour unique bagage la haine des nouvelles autorités et le désir de vengeance.

Prise de panique, Yoani a appelé à la rescousse l’OTAN qui s’est engagé à lui fournir d’ici 24 heures un soutien humain et matériel efficient. Comprendre des hommes et des armes. Du sang et du sang. Tout le barrio ne parle que de ça, les plus pessimistes avancent que les soldats du monde libre en profiteront pour prendre le contrôle des zones M26 comme Camilo et, dans le meilleur des cas, arrêter leurs leaders. Pour preuve, l’électricité est coupée depuis ce matin alors qu’en général les pannes ne durent pas plus que trois ou quatre heures. Les gars des CDR s’y attèlent mais le problème semble venir d’ailleurs et les services compétents demeurent injoignables. Fefa est las, désespérée, regrette de ne pas croire en dieu, en ses réponses toutes faites et en son illusoire réconfort. « – Dès demain mon fils il faudra partir… » « – Et toi Fefa ? » « – Partir où ? En Espagne ? Non, ma place est ici. »

Le soleil et la chaleur commencent doucement à remplir le menu appartement quand Julio est réveillé par la sonnerie de son shadow. Bizarre, il ne l’avait pas reconnecté.

« – Monsieur Valdemoro, je me présente, Mister Gordon, agent du tribunal de La Haye dit une voix obséquieuse d’homme âgé dans un anglais très british. Vous nous excuserez d’avoir dû déclencher votre shadowphone, nous avons besoin de vous parler dans les plus brefs délais. »

« – Qui me dit que je peux vous faire confiance ? »

« – Car seul l’Europe peut vous sortir de l’impasse dans laquelle vous vous êtes mis tout seul.  Si nous avions voulu vous faire du mal nous n’aurions eu aucune difficulté puisque vous n’avez pas été dur à localiser. J’espère que vous vous êtes bien remis de vos pérégrinations, maintenant je vous invite à descendre et à nous rejoindre. Une Renault grise vous attend en bas. Laissez votre hôte en dehors de tout ça, elle a suffisamment souffert et votre seule présence à son domicile est un risque pour elle. Si vous refusez, je vous souhaite bonne chance avec vos amis américains. Ah j’oubliais, prenez toutes vos affaires sans exception M. Valdemoro. »

Mister Gordon est un homme élégant, costume quatre pièces, souliers de qualité, moustaches désuètes et ton cajoleur. Il reçoit Julio avec la déférence due à un chef d’Etat, des Mister Valdemoro à chaque phrase. Les éléments du vaste bureau dans lequel ils se trouvent semblent avoir été achetés dans le même grand magasin d’immobilier avec pour seul but de chercher une harmonie uniformisée et sans relief. Aucun président ni drapeau, pas même celui de l’Union Européenne ou de son Tribunal phare de La Haye. Julio Valdemoro liquide les tasses de café et les gâteaux qui se trouvent à sa disposition.

« – Ne soyez pas surpris de vous retrouver sur le territoire hollandais bien que ni vous ni moi n’en ayons la nationalité. L’Union Européenne est un grand pays après tout, n’est-ce pas ? Et cette discrète annexe de l’Ambassade sert parfaitement pour nos activités qui doivent le rester. »

« – Et encore ? »

 « – M. Valdemoro vous n’êtes pas sans savoir que le Tribunal ne se borne plus à juger à grand frais et sans vrai résultat quelques dictateurs et chefs de guerre égarés. Une de nos prérogatives, et non des moindres, consiste à assurer la sécurité mondiale, à notre niveau bien évidemment. Cela fait des années que l’Europe a réalisé qu’armer des groupes rebelles ou envoyer des missiles Tomahawk n’était pas la meilleure solution pour contribuer à la paix, qui plus est dans un climat de récession économique. Alors nous essayons d’autres méthodes et pour ainsi dire nous en sommes plutôt contents. Ne vous inquiétez pas, nous arrivons à vous M. Valdemoro. A chaque passation de pouvoir dans l’Union, les chefs d’Etat et de gouvernement reçoivent de leurs prédécesseurs quelques informations confidentielles dont celle du projet Atlantide bien qu’ils ne soient pas en mesure d’en dire plus vu que notre structure est totalement indépendante. »

« – Non mais sérieux si ça fait pas James Bond ça le « projet Atlantide » ! »

« – Attendez la suite, vous adorerez. Ce projet, ultra secret comme vous l’avez compris, est destiné aux gens que le Tribunal ne veut voir ni morts ni vivants. Et c’est là ça va vous intéresser Mister Valdemoro. Mort, vous devenez un martyr pour tous ces excités du M26, le fiancé de l’au-delà de la belle María Fernanda et décuplez leur détermination ainsi que leur haine de tout ce qui représente de près ou de loin ce nouveau système que nous avons eu tant de mal à mettre en place et qui demeure comme vous le voyez si fragile. Donc nous ne pouvons décemment vous laisser dans le viseur de l’administration étasunienne. Mais vous vivant… il n’y a qu’à voir le bazar causé par vos vidéos. D’autant plus que vous êtes allé trop loin. Dites-moi que vous n’avez pas envie de venger Mesdames Ramirez et Paciencia à votre façon ? Que leur mort ne vous affecte pas et que vous rentrerez chez vous comme si de rien n’était ? »

« – … »

 « – Donc nous ne vous voulons ni mort, ni vivant. »

« – D’où votre Atlantide ? »

« – Exactement. Sans nous vous finirez comme vos amies, car n’en doutez pas une seule seconde, nos partenaires étasuniens ne vont pas vous lâcher. Où que vous soyez. Alors si vous l’acceptez, nous produirons des témoignages attestant de votre embarquement pour une destination exotique afin que personne ne puisse relier votre disparition avec un assassinat politique. Des rumeurs parleront de valises d’argent, de femmes ou de pétage de plombs puis progressivement on cessera d’évoquer votre cas. En réalité direction l’Atlantide où vous vivrez très confortablement et à nos frais. »

« –  Pas bête. Je reste combien de temps sur dans cette Atlantide ? »

« – C’est un billet sans retour Julio. »

« – Vous déconnez ? »

« – Malheureusement pas. Ce programme est confidentiel comme je vous l’ai dit. Si vous nous suivez, vous devez en assumer toutes les conséquences. »

« – Aucune chance ! »

 

L’Atlantide

 

Chère María Fernanda,

Aujourd’hui Kadhafi est mort. Depuis plus de trois ans que je suis là j’ai souvent pensé à t’écrire mais j’ai jamais trouvé l’inspiration. Mais aujourd’hui c’est différent car comme tu l’as compris Kadhafi est mort. Enfin pas le vrai bien sûr mais un type qui lui ressemblait au point que sa vie était menacée en Lybie. A la fin, la ressemblance était telle qu’il a failli être lynché par des dizaines de types alors qu’il se rendait au marché de la grande ville voisine où les gens qui ne le connaissaient pas l’ont confondu avec le dictateur mort depuis des années. Alors on dit, car tu comprendras qu’ici tout est rumeur, qu’il est resté caché chez lui durant des années. Mais un beau jour des types ont mis le bazar dans son village, gueulant que le guide était séquestré quelque part et qu’il fallait le libérer. La rumeur a enflé et un responsable de La Haye, lui a fait une proposition qu’il ne pouvait pas refuser : l’Atlantide. L’Europe devait avoir peur d’une théorie du complot genre le dictateur n’est pas mort mais vit planqué avec sa famille etc.

Kadhafi était le patient numéro 1, notre grand frère de détention. Il a été le premier envoyé sur cette île du Pacifique supposément engloutie par les eaux et en dehors des radars, des cartes et des vols. Le triangle des Bermudes version maintenant. Une île grande comme la périphérie de Madrid. Enfin c’est ce qu’on m’a dit à mon arrivée. Tu comprends maintenant pourquoi on parle d’Atlantide ? Excuse-moi si je suis pas clair. En gros on est cent treize à être coincés sur cette île du bout du monde car on gênait. Vivants comme morts on gênait alors l’Europe a décidé de nous exfiltrer ici où personne ne nous retrouvera jamais. Officiellement on a disparu. Pas d’honneur, d’enterrement ni de pension pour les veuves. On est tous venu de notre plein gré pour sauver notre peau mais on a tout perdu. Vivants mais morts. Pas de billet retour, pas de rêve d’autre chose. Je vais pas t’expliquer en quoi exactement on gênait mais saches qu’en plus de moi il y a plusieurs lanceurs d’alerte, des chefs de guerre baltes et ukrainiens, des politiciens qui en savent trop et pas mal de mythos. Mais aussi des types intéressants dans le lot.

Après, ça a rien d’une prison : on dort dans des bungalows luxueux, on mange délicieusement bien, une bibliothèque gigantesque est mise à notre disposition, pareil pour la gym, le climat est paradisiaque et la plage sublime. Pour gérer tout ça des membres des services secrets de l’Europe, moi non plus je savais pas que ça existait, nous alimentent en nourriture, livres, revues, alcool, drogues à discrétion et filles. Je pense qu’elles viennent d’Indonésie. En tout cas, elles bénéficient sûrement d’un beau cachet pour nous divertir. On saura jamais car elles ne parlent que leur langue. Des agents patrouillent à tour de rôle et s’assurent qu’on ne s’entretue pas et qu’on cherche pas à s’évader. Et à vrai dire ça se passe pas trop mal. Enfin pour moi ça va, même si ça a été très dur au début et qu’il y a des coups de moins bien. Après, vu les nouvelles qui nous parviennent de Cuba je serais probablement mort s’ils ne m’avaient pas envoyé ici donc ça fait relativiser…

Toi aussi la situation doit t’attrister. Qu’on tue et qu’on emprisonne au nom des droits de l’homme, pire qu’on se venge en ton nom. Mais on m’a dit un jour qu’on ne tuait pas les idées. Les tiennes sont encore bien présentes dans ton pays, au moins ta mort aura servi à ça si on peut dire. Et la réaction de Camilo quand les troupes de l’OTAN ont débarqué le lendemain de ma « disparition » pour faire le ménage a dû te faire tellement chaud au cœur. La tête de ces salauds qui s’attendaient à une résistance féroce et se réjouissaient d’avance de marcher sur des cadavres de communistes quand ils ont trouvé toute la population debout alors que le jour s’était pas encore levé, avertie on ne sait comment. Tous sans exception plus de mille personnes à danser, en pyjama ou torse nu, des bébés dans les bras, l’haleine déguelasse et les cheveux n’importe comment. Démunis et sans moyen de se défendre contre l’OTAN, ils n’ont rien trouvé de mieux. En quelques minutes la peur avait disparu, la musique avait  vaincu le reste. Ils s’attendaient à un comité d’accueil mais pas à celui-là. Qui tirerait sur des civils qui dansent la salsa ?Moi aussi j’aurais tellement eu envie d’en être ! Malgré ta modestie ça doit te faire quelque chose de savoir que ta cause est reprise par les tiens et les peuples du Vietnam, du Congo et même d’encore plus loin. Ils ont appelé ça la « révolution en dansant », ça te ressemble je trouve. C’est joliment beau.

Evidemment je me demande aussi ce qu’aurait été ma vie sans notre rencontre, je mentirais si je te disais que j’y pense pas tous les jours. Dire que j’étais venu pour une interview de Yoani que personne ne verra jamais… Mon pote Stanko m’a répondu que ce destin c’est moi qui l’ait choisi alors autant l’accepter. Je pense quand même que ça mettra du temps. Après, qui sait, peut-être qu’un jour ce programme sera découvert et qu’ils seront obligés de nous libérer… En attendant j’apprends le russe et je m’éclate pas mal. J’espère pouvoir bientôt lire Gogol dans le texte ! Après les journées sont longues et ennuyeuses. Répétitives surtout. Heureusement qu’on a la presse, avec du retard bien évidemment, car sinon impossible de savoir quel jour on est. Ah mais comment j’ai pu oublier ? Le pire c’est peut-être qu’on n’a pas du tout accès au net, rien. Pas un seul écran, même pas un télévision, rien. Les premiers mois je stressais à fond de ce calme, de ce silence de cimetière. J’ai un peu pété les plombs mais les anciens m’ont pris sous leur aile et bon…

On a le droit d’écrire autant qu’on veut donc je t’écris cette lettre avec mes plus beaux mots que je roulerai dans une bouteille et je l’enverrai quand le courant sera descendant.  Il n’y a qu’à travers cette méthode de pirate qu’on peut communiquer avec l’extérieur. Quelle chance on a de nous retrouver dans le cas strictement impossible où quelqu’un tomberait sur une bouteille ? On sait même pas où on se trouve ! Ils nous ont dit le Pacifique mais ça pourrait être dans la Caraïbe ou l’Océan Indien. Alors je me suis dit que si ma lettre avait aucune chance d’être lue, autant qu’elle le soit par toi. Je sais pas si les communistes croient au paradis ou dans un au-delà, moi je pense qu’un jour on se retrouvera. Tu m’apprendras à danser et à être heureux. Tu me parleras de Fidel, de ta révolution, des CDR, des cours d’alphabétisation, de Cuba et moi j’écouterai et je te donnerai raison.  

Mais aujourd’hui est un jour triste car Kadhafi est mort. Enfin, il s’appelait Mohamed et avait six enfants et quinze petits enfants. Il paraît qu’il était commerçant et très pieux. Dans l’Atlantide on est très peu d’arabophones alors personne lui a jamais vraiment adressé la parole. Ce dont on est sûr c’est qu’il avait jamais vu la mer, probablement un bédouin du désert ou un truc comme ça. Kadhafi s’est jamais mêlé à nous. Pas du même monde, qu’est-ce qu’on aurait eu à se dire ? En tout cas il était poli et taiseux, avec un regard triste à t’arracher le cœur avec les crocs. Ses journées, il les passait au bord de la mer sur son petit fauteuil pliable vert à fumer sa chicha et à regarder l’horizon. Et quand le soleil lui indiquait l’heure adéquate, il dépliait son tapis de prière et faisait ce qu’il avait à faire. Puis il se rasseyait, et sa journée filait de cette manière. Parfois on pouvait le voir faire quelques pas dans l’eau en relevant sa djellaba puis retourner tranquillement à sa chaise. Jusqu’à ce soir où son cadavre gonflé a été rejeté par la marée. Il savait pas nager, c’est pour ça qu’il avançait pas plus loin que les mollets. Peut-être qu’il regardait le lointain tous les jours en se disant que promis ce serait le dernier. J’extrapole peut-être mais je pense qu’il était déchiré à l’idée de savoir qu’il ne pourrait jamais plus revoir sa famille et surtout qu’il n’aurait jamais de sépulture musulmane sur laquelle sa descendance pourrait se recueillir. Peut-être qu’il était plus con que nous, peut-être plus lucide, plus courageux ou plus dépressif. Je saurais pas dire.

Ils demandent à chaque futur « habitant » de l’Atlantide ce qu’ils aimeraient avant de « disparaître ». Genre dernier souhait du condamné. Certains demandent qu’on mette leur famille à l’abri ou à l’aise, d’autres qu’on publie leur manuscrit ou qu’on gracie leurs subordonnés. Moi j’ai demandé une affiche de toi où on te voit en rouge et bleu avec la phrase de ta mère : « Elle était Cuba ». Mais ils ont refusé, pas d’objet personnel, ça se discutait pas. Alors j’ai demandé de me faire tatouer le chiffre 26 sous l’œil gauche. Comme ça même un jour triste comme aujourd’hui je peux regarder mon reflet dans la mer et voir un bout de toi.

Veille sur ceux qui restent et garde moi une place « où que tu sois »,

Julio

 

 

 

[1] Comités de défense de la révolution, structure servant de courroie de transmission du pouvoir au sein des quartiers il regroupait jusqu’à plusieurs millions de Cubains

[2] Système extrêmement populaire qui permettait de contourner la censure et d’avoir accès à travers une clé USB à des émissions, des séries et des films nord-américains.

[3] Culte emmené d’Afrique par les esclaves et qui a explosé depuis la transition.

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