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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem au présentateur météo

17 December 2018 - 2022 : Les Yézidis

Sans fleur ni couronne, sans homélie ni drapeau en berne. Vous m’enterrerez aussi vite que vous m’avez désigné à la lame de la guillotine. Le bourreau ne portera pas de cagoule pour dissimuler ses vilains traits, il aura votre reflet, des gants de velours et me décapitera au nom de la modernité.

J’ai pourtant toujours été là pour vous,mes traîtres, mes assassins. Chaque matin, fidèle au poste, sans jamais poser le moindre congé, sans penser à monter en grade, à voguer vers d’autres cieux. J’ai accompagné les septennats puis les quinquennats, traversé les modes capillaires et les caprices vestimentaires, phare dans la tempête des ans. Incarnation en son de la loyauté, je vous ai offert le réconfort de l’intemporel dans un monde en mouvement perpétuel. L’horloge accrochée dans un coin du salon, le ronronnement de la bouilloire, l’odeur du pain frais. C’est dans cette liste de repères figés que je figurais, moi le héraut de la météo, tantôt oiseau de mauvaise augure tantôt messager des bonheurs ensoleillés. Je suis – peut-être devrais-je dire « j’étais » tant l’abîme se rapproche – une voix, une occurrence. Je surgissais dans votre réalité au moment du café matinal, indifférent à vos haleines chargées, à vos accoutrements dépareillés et ridés par la nuit. Notre pacte secret scellé un matin grisâtre par votre arrière-grand-mère ou peut être par son père a été transmis comme une évidence de génération en génération. Chaque matin, donc, je vous guidais depuis le transistor, la chaîne hifi puis par objet connecté, rendez-vous calé sur le jour d’après.

Une voix, une occurrence. Demi-heure après demi-heure j’égrenais les couleurs du ciel de vos journées, de ressenti en température réelle. Prévenant, je vous conseillais de ne pas revêtir cette paire de mocassins inadaptée aux ondées ou l’écharpe en laine sous laquelle vous étoufferez mais vous m’écoutiez si peu et rarement au bon moment… Vous ne ratiez rien de la pluie sur le Cotentin, des éclaircies sur la région Rhône-Alpes ou des températures au-dessus des normales saisonnières dans les Hauts-de-France mais survenait toujours un élément perturbateur quand sonnait l’heure de la Creuse, la seule région pour laquelle je vous étais utile !  Le grille-pain qui s’enclenche, un éternuement,les cris du petit, quelque chose à chercher dans la chambre… A croire que le destin se jouait de nous. Notre relation perdura en dépit de notre manque flagrant de synchronisation, un couple à contre-courant comme il y en a tant.

Mais il faut penser que ce n’était pas assez, que je ne vaux pas mieux qu’un minitel ou une pièce de 10 balles. Un dément échappé du passé, anachronisme de bande FM maintenu en vie par mégarde. Alors quand vint l’ouragan smartphone – sirène glissée dans les poches des concitoyens-consommateurs – vous vous êtes pudiquement détournés de moi. A quoi bon s’embarrasser des trois minutes de mon monologue si en trois mouvements de pouce vous trouvez votre bonheur ? Ma collègue télévisée, minette aux jambes électriques et à l’émail impeccable, suivra le temps venu la voie de la potence. Elle détient pourtant le pouvoir de l’image, la maîtrise du décor, valeurs cardinales d’une société accrochée aux symboles. Hélas, coupe des effectifs et rentabilisation forcée auront raison de sa superbe.

Aujourd’hui, la géographie n’a plus d’importance, l’altérité est un pays étranger. Vous ne voulez plus du clapotis des vagues de la palabre, qu’importe le chemin parcouru, seul compte le résultat. Avec moi vous voyagiez, sautiez d’une région à une interface, la France devenait votre terrain de jeu, en quelques secondes vous survoliez ses joies et ses peines avant de retomber sur votre terre ferme. Rendez-vous compte : en un seul bulletin vous pouviez rêver de siroter votre rosé sous le soleil éternel de Bonifacio, vous réjouir de ne pas subir les bourrasques attendues dans les Landes ou de ne pas être né sur cette terre inhospitalière nommée Finistère. Qui véhiculait comme moi l’amour de l’Hexagone, de ses sautes d’humeur ? Et je ne me cantonnais pas à la métropole puisque les anticyclones naissent au creux de l’Atlantique se nourrissent de Sibérie et de Sainte-Hélène. Que le sirocco se boit chaud et que l’Islande nous envoie ses baisers glacés. A quel moment de votre journée entendrez-vous à présent évoquer ces contrées ?

Le rouleau compresseur de la modernité m’aplatit déjà les chevilles et continuera son parcours destructeur jusqu’à briser mon cœur. Personne, pas même toi, ne s’interposera entre elle et moi, se contentant d’un « c’est comme ça ». La résignation, l’alliée masquée de toutes les infamies ! Peut-être vous manquerai-je quand je serai rangé dans le placard aux ringards. « C’est quand même dommage qu’il y’ait plus de bulletin météo. Enfin on écoutait jamais vraiment mais… Mais j’sais pas, ça avait un côté sympa ! » La nostalgie fait regretter l’ennui, confiserie douce-amère qui nous rappelle qu’on était jeunes et que nos rêves portaient loin.

Mais par quoi croyez-vous qu’ils me remplaceront puisque les rubriques sport, finances et trafic routier resteront sacrées ? Un encart beauté et bien être, un instant« potins de stars », un aparté immobilier ? Ou tout simplement une rallonge de pub, quitte à rentabiliser, autant y aller salement.

La rentrée prochaine ou celle d’après, un jeune loup aux dents longues ou un vieux con obnubilé par les retombées apportera au conseil d’administration un dossier intitulé « restructuration des programmes ». Il sabrera d’un argument qu’il voudra imparable des décennies de compagnonnage, jetant par-dessus bord nos réveils embrumés et vos souvenirs au goût caféiné. L’argument rentabilité est une balle qui ne laisse pas de douille ni de poudre sur les mains. Le comité de salut public me condamnera à main levée, aucun de mes petits camarades ne tentera de m’éviter le supplice.

Maintenant que vous savez le sort qui m’est réservé, vous tendrez l’oreille lors du bulletin de demain, un brin nostalgique, le reste je-m’en-foutiste. Si le sèche-cheveux vous épargne et que vous avez la chance de savoir ce que la Creuse vous réserve, sans doute me trouverez-vous attachant. Vous ressentirez un vague à l’âme un rien stupide, le même qui vous a étreint au moment de vous débarrasser de vos derniers francs à la caisse de la boulangerie.

J’étais une voix, j’étais une occurrence, celle d’un passé que vous avez laissé filé.

11 novembre 2018.

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