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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à mon amie la viande

19 December 2018 - 2022 : Les Yézidis

Voilà. C’est la fin. La fin de la viande comme gibier et des délices qui en découlent. Il aura fallu du temps pour en arriver là, des années, des siècles même ! Non, des millénaires en fait car l’Homme et l’animal appartenaient au même cycle de prédation depuis la nuit des temps. Ils auront fait preuve de pédagogie et de persévérance pour qu’imprègne dans nos esprits leur noble idéologie. Un souffle froid venu d’en haut, des centres-villes connectés au relent d’entre-soi, Occident à l’intérieur de l’Occident guidant le reste du troupeau vers de vertes prairies.

Dieu que ce fut dur pour accoucher d’une telle mesure, parcours du combattant tout en groupes de pression et actions coup de poing. Car le mot viande était pour le commun des mortels synonyme de satiété, trois syllabes tout sauf abstraites quand son quotidien se contente d’une portion de galérien voire d’une grande becquée de rien. Or, on a tous été pauvre, maintenant ou avant : si ce n’est toi c’est donc ton père répondrait le loup à l’agneau. On a tous à un moment donné de notre histoire familiale manqué du besoin le plus impérieux, le réconfort d’un ventre plein pour soi mais surtout pour les siens. Un grand père qui quitte le village la gorge nouée, un aïeul vendant sa force de travail au moins offrant, une autre contrainte au labeur saisonnier ou aux tickets de rationnement. Remontez votre arbre généalogique et vous y trouverez la misère sans avoir à grimper bien longtemps, sauf à descendre en droite ligne des Pharaons, des prinçaillons de province et des petits barons. Alors pour nous, pauvres ou fils de pauvres, la viande c’était tout un monde. Les cités d’or et ses pyramides de trésors car ceux qui convoitent le pain avec des yeux gros comme le ventre ne voyagent jamais plus loin que la cuisine. Or, il est peu commun de se coucher l’estomac à moitié vide et le reste rempli de songes de tofu saupoudré de graines de sésames sur son lit de pelouse. Alors ils durent extirper de notre inconscient culturel cette relation charnelle, disons physique-chimique, à la protéine animale. Y aller au scalpel, à la truelle s’il le faut tant le mal était enkysté au plus profond de nous.

Maintenant qu’ils ont gagné, rappelons-nous de ce que la viande a représenté pour notre espèce.

C’était un os à moelle gros comme un tibia de basketteur dévoré tout en grognements par nos ancêtres des cavernes s’ils sortaient vainqueurs de leur corrida sans drapeau rouge.

L’unique repas de fêtes de nos ascendants des campagnes, serfs saignés par les seigneurs tout au long de l’année qui s’égaillaient de maigres bouts de chair quand on avait décidé qu’ils pouvaient festoyer.

La chambre de bonne au vasistas embué par le graillon et réchauffée par les rires des copains tassés autour d’une minuscule table basse sur laquelle tenaient à peine deux assiettes mais qu’importe puisque le futur niquait sa mère et que personne ne nous dictait la mesure.

Le barbecue des zones périurbaines et rurales, la science de la braise au champ lexical si sexualisé : pour saisir ses brochettes ou ses préparations maison il fallait attiser le feu, faire rougir le charbon, le caresser du regard, le laisser se consumer d’envie.

L’épaule d’agneau précieusement réservée pour les invités parce que chez les modestes il n’existe pas plus sacré que l’hôte et le repas qu’on lui servira, heureux de démontrer que quelques mètres carrés de salon n’empêchent pas la dignité.

Les boulettes fumantes reposant sur un couscous des grands soirs partagées équitablement entre tous les enfants. Et il en fallait de la patience et de l’amour pour sustenter tant de ventres attendant le festin du vendredi dès le précédent.

L’immigré qui ramenait de ses vacances au pays des valises entières de morceaux de choix pour croquer quelques jours de soleil supplémentaires sous la grisaille d’une vie d’éloigné.

Le passionné cuisinant dans le plus grand respect des traditions et partageant sa science autour d’une grande tablée où trônaient du vin et de l’amitié à gorge déployée.

C’était la France d’hier, fière et carnassière. La mienne en tout cas, la vôtre peut-être. La leur, certainement pas.

Voyez donc les pays d’Europe tomber comme des dominos : d’abord les Nordiques, les Anglo-Saxons puis nous et bientôt les autres latins, « que tout cela est allé vite ! » diront les anciens. Prenez un planisphère, faites-le tourner sur son orbite et tentez de dénicher cinq contrées ou la viande n’était pas célébrée avant sa mise au pilori. Chiche ? Hormis l’Inde, son système de castes moyenâgeux, ses vaches sacrées et ses pogroms religieux, le carné était partout le corollaire de joie, de bonheurs bêtes. Pas un événement heureux sans son bout de bidoche, mariage, bar-mitsvah, circoncision ou baptême, il s’agissait de casser la tirelire et de sustenter les petits comme les gros appétits sans se soucier des poignées d’amour et de l’hypertension – ça, les lendemains nous le rappelaient assez bien. Or, voilà maintenant qu’ils nous vendent des artifices protéinés, des ersatz de magret ou de blanquette dont ils justifient la fadeur par un inventaire à la Prévert d’apports nutritifs assommants. L’assurance de générations de centenaires qui mourront en parfaite santé et sans la moindre ride au niveau du rire. Bienvenus dans une France de science-fiction : oméga quelque chose, ennui et arthrose. Remercions nos cousins étasuniens, gastronomes émérites s’il en est, pour avoir démocratisé les concepts de flexitarien, végétarien, végétalien et, dernier totalitarisme, vegan. Oui chers amis, le mouton tondu dans sa ferme souffre du même lexique que les civils yéménites devant le sifflement des bombes Made in France.

Aussi étrange que cela puisse paraître pour les citoyens de 2029, l’environnement n’était, jusqu’à l’avènement de la société de surconsommation, pas menacé par le péril carnivore. La planète suivait son tourbillon, les cascades ruisselaient et les espèces pavanaient. Toutefois, dans un sophisme malthusien dont ils conservent jalousement la recette, les gardiens de la pensée éclairée décrétèrent que l’espèce humaine devait être rationnée. Dont acte. L’Homme n’est plus le roi de la jungle depuis qu’ils sont parvenus à recycler des concepts indigénistes artificiels pour nous imposer leur frigidité. Que nous réservent-ils à présent ? Un article de loi pour empêcher la lionne de poursuivre l’antilope, un autre pour gommer les Tyrannosaurus rex des manuels d’Histoire et leur préférer ces braves Diplodocus ?

Mais comme l’humanité aime à se jouer des barrières et des interdits, on se paiera leurs restrictions iniques. Discrètement, dans le secret de campagnes insoumises, des pièces de viande seront échangées à la faveur des volets fermés contre du pétrole ou de la menue monnaie. Moins chanceux, les citadins iront, encapuchés, s’approvisionner en saucisson au pied des tours de banlieues mouroirs. Du couperosé, du gélatineux, ça ne fait rien, pourvu qu’on ait un coutelas bien aiguisé et quelques amis avec qui le partager. Une économie parallèle et tentaculaire foisonnera et permettra aux gourmands de se replonger dans le goût d’avant : mules, nourrisses, ripoux, fournisseurs, grossistes, guetteurs, toute une chaîne de l’illégal avec le client en plat principal. A l’algéroise on poussera la musique à fond pour ne pas alerter les délateurs de palier lorsque l’on égorgera les moutons dans les baignoires de nos appartements. Allez, santé à toi Brigitte Bardot ! Verre de vin à la main on trinquera en rigolant bien gras des bavettes de pâtisson et autres sushis au soja servis dans le resto d’en bas. La bonne humeur ne se décrète pas Mesdames et Messieurs les censeurs, elle se croque avec le cœur.

19 novembre 2018

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