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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à Patrick Balkany

21 December 2018 - 2022 : Les Yézidis

Vois-tu le gouffre creusé par le sens de l’Histoire s’avancer sous tes pieds ? Les entrailles de la terre te réclament en offrande, la fin n’est plus qu’une affaire de semaines, quelques mètres de piste avant le grand vide. Déjà tes jambes flageolent et ton pouls tambourine sous ta pochette en soie. Tu as peur ? C’est normal. Mais ne joues pas l’ingénu, il était convenu que tu payes pour tout le monde.

Tu paieras pour le préfet à la gueule de gestapiste, mains moites et ton obséquieux. Tu situes ? Je t’aide : l’ancien premier flic qui s’asseyait durant son temps libre sur des valises diplomatiques pour tasser les montagnes de billets violets offerts par un dictateur panafricain. Pour l’épouvantail sourcilleux invoquant le Général dans son costume taillé pour les jours de tribunal pendant que sa douce la dame blanche de la République siphonnait les finances publiques. Sans oublier le Jo Dalton de Neuilly, Berlusconi dépouillé de courtisanes et gorgé de tics sous l’ombre duquel tu as construit cette belle carrière. Tous ces nababs de Gotham-sur-Seine qui ont navigué de décorations en conflits d’intérêts, de coups de menton en malversations s’en sortiront avec une vilaine tape sur les mains. Sursis, non-lieux et mises à l’épreuve, ils échapperont au pyjama rayé. Tous ? Oui, tous. Enfin sauf toi.

Eux s’en sortiront car énarques ou pas loin la piste aux étoiles républicaines dévalée avec abnégation et langue de plomb, des portefeuilles ministériels à présenter à la face des procureurs. Mais toi Patrick… même pas fichu d’avoir ton bac et de te fondre dans le moule que tu dépassais toujours d’une tête et d’un rire tonitruant. Tricard depuis le début, tu n’as été ministre de rien sinon du BTP et des rétrocommissions, un peu léger pour invoquer la clémence de la Nation.

De plus, eux, eurent le bon goût de ne pas en avoir, du genre mocassins à gland de notable rassurant et chemise trop large achetée dans son fief provincial fleurant bon le désert médical. Même votre chef de meute n’a jamais figuré autre chose qu’un élu à vie malgré les Rayban et l’air de caïd qu’il tentait de se donner. Alors que tout clignote « coupable » dans ta carlingue Patrick : des chaussures sur mesure au costard d’affranchi d’où dépasse une breloque lestée de diamants de sang. Tes inquisiteurs auraient peut-être passé le côté flambeur chevronné si tu n’étais pas né avec un service en or dans la bouche. Dommage pour toi, tes propriétés de narcos et tes cigares bien trop gros pour ta ville de banlieue. Puis ce sourire large comme une banane valant un « je vous emmerde tous » en langue des signes, cet air éternellement bonhomme du mec qui sort de table et s’apprête à en lâcher une bien bonne…

Roués, les François, les Claude, les Nicolas les Jérôme ou les Alain – ah le calendrier grégorien ! – plaideront un égarement passager, des pratiques-que-tout-le-monde-connaissait et qui se faisaient dans tous les partis, ou mieux, le sacrifice pour la cause commune. Soudain oublieux de la tolérance zéro qu’ils claironnaient sur tous les HLM, ils sauront se faire petits, contrits. Voire épuisés par tant d’épreuves. Clin d’œil aux Moubarak et autres Pinochet serrés comme des boîtes de sardines dans la poubelle de l’Histoire. Non, pas ton genre Patrick, toi tu braveras les juges avec ce qu’il te reste de bravache façon gare au gorille. Au grand bonheur du public tu assureras le spectacle car tu ne sais rien faire d’autre – pics envers l’avocat général, blagues en dessous de la ceinture de sécurité, mots doux envoyés à ta chère et tendre – et concluras ta défense d’un : « Et alors ? ».

Si tes ex-amis s’en mettaient dans les poches de-ci de-là en faisant mine de ne jamais lever le nez de leurs dossiers, tu plongeais allègrement le tien dans le pot de confiture sans songer à te débarbouiller. Les mises en examen s’accumulaient cependant que tu provoquais, t’affichais avec tout ce qui craint, du satrape gabonais à l’entrepreneur – mets-y des guillemets – bastiais. Influencé par ces derniers, tu t’es constitué un patrimoine de Saoud sur le râble du contribuable : un palais des mille et une nuits à Marrakech, une villa caribéenne à la Jay-Z et un non moins luxueux moulin en Normandie – Don Quichotte qui peut. L’amour de l’adrénaline, de la fauche, l’envie inconsciente de te faire pincer, la bêtise crasse ou le banal sentiment de toute puissance ? Toi seul le sait Patrick… Ta fuite en avant névrotique prendra fin derrière les portes du pénitencier, numéro d’écrou et kit d’hygiène pour tout comité d’accueil.

Loyal, le système te saura gré de s’être servi de toi comme du pare-feu idéal au grand ménage républicain. En maison d’arrêt tu auras droit à ton carré VIP car les importants, surtout les encartés, parviennent toujours à faire rentrer des barrettes d’iniquité à travers les barreaux de dame Justice. Toi qui n’as cessé d’être servi comme un prince, il aurait été cocasse que des analphabètes de cités coupés au mauvais shit t’élisent reine de la cellule pour la durée de ta peine. Une autre fois peut-être. Immoral pour immoral, ta condamnation ne sera pas à la hauteur de ton magot, un Balkany dérobant des millions par centaines attire plus l’indulgence qu’un Mehdi tombé pour attaque de diligence. Quelques mois plus tard tu ressortiras avec ton plus beau costard, des V de victoire aux médias qui ne t’ont jamais épargné. Ensuite tu te mettras au vert, « tout est derrière moi, je cherche la tranquillité, s’il vous plaît laissez-moi en paix ». Tu feras pleurer dans les chaumières à propos du martyr enduré par ta famille, la même qui a kiffé sans se formaliser des décennies durant. Puis une fois les micros éloignés tu partiras d’un rire sonore et éclateras un Cohiba en recrachant des volutes de plaisir. Puis on n’entendra plus vraiment parler de toi, de temps à autre des blagues, des expressions où ressort ton drôle de nom, jusqu’au jour du trépas.

Aussi étonnant que cela puisse paraître on te regrettera, pas seulement tes administrés, grabataires gavés de foie gras à Noël et de bateaux-mouches au printemps, mais les François dans leur généralité. A travers ton double mètre on se lamentera du politique à l’ancienne, pas blanc-bleu mais sympathique et parfois bosseur. L’ancienne école qui passe ses dimanches sur les marchés à écouter dans le froid les doléances de petites vieilles aux boucles emmitouflées dans une capuche de pluie, qui connaît les difficultés de la fleuriste du rond-point et du buraliste en face la gare. Un élu attentionné et chaleureux, en un mot peu élogieux, paternaliste : tapes dans le dos, bises et mémoire infaillible pour signifier que vous valiez plus que votre voix. Et entre nous, avouons que le mécanisme avait du bon : vœux arrosés de champagne, place en crèche, logement social voire emploi municipal pour les plus méritants. Quand le maire croque la corruption, toute la ville récupère les miettes : le voilà le fumeux ruissellement ! Malheureusement – ou pas – la gestion paternaliste et la connaissance du territoire s’évaporeront au fil des années, bientôt on en parlera comme du cumul des mandats.

On se surprendra à verser dans la nostalgie, aidés par une commémoration ou des images d’archives où l’on évoquera ton glorieux neuf-deux. Les années 90 redeviendront à la mode, oui c’est moche mais pas plus qu’un jean trop large pour une fille ou une banane autour de la taille. On se replongera au bon vieux temps des Balkany, avant l’avènement de ces fringants managers sortis de multinationales ou de cabinets d’affairistes pour dépouiller ce qu’il reste d’Etat providence puis repartir vers leurs premières amours le carnet d’adresse bien dense. Les « randonneurs » supplanteront très vite les bébés Chirac dans ton genre. Des biens propres sur eux, cravate tombant impeccablement sur leurs tablettes de chocolat sans sucre, le propos mesuré et la répartie contrariée. Trente ans et déjà chiants… Mais nul n’est irremplaçable, surtout pas des types aussi peu présentables que toi, alors la France continuera d’hexagoner, la société à se paupériser et les édiles se succèderont sans qu’on retienne leurs noms. Tout change pour que rien ne change. Ou le contraire peut-être, la nostalgie nous fait tourner la tête.

Ci-gît Patrick Balkany, coupable de comptes off-shore, de détournements et de 10% à en perdre le décompte des étoiles dans le ciel de Levallois-Perret.

Ciao l’artiste.

23 novembre 2018

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