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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem aux mères célibataires

29 December 2018 - 2022 : Les Yézidis

Il y a des décennies qui semblent si lointaines, la parole des femmes sortit de son lit à barreaux pour noyer le patriarcat dans la honte et le désarroi. Merci à Metoo et à la colère par réseaux interposés pour avoir mis fin à cet état de non-droit. Boutés les mâles alpha, bêta et maladroits, l’ancien monde n’est plus bon qu’à ergoter sur la perte d’autorité et la fin de valeurs qui n’arrangeaient que lui. Depuis l’éclosion de ce mouvement spontané sur les décombres d’une sombre affaire hollywoodienne, la place de la femme dans nos sociétés a jamais changée. Les minettes peuvent désormais marcher le talon haut dans les rues de France et de SeineSaint-Denis, les entreprises rechignent à discriminer non par gaieté de cœur mais par force de lois et les porcs ont disparu dans les méandres de soirées alcoolisées qu’aucune dame ne saurait fréquenter. Enfin, devenir mère célibataire n’est plus que le choix mûrement réfléchi d’un féminisme qui ne s’encombre pas de XY. Les anciens vous le rappelleront sans fard : s’il y a toujours eu des Amazones fières de faire un enfant toute seule, la plupart des mères sans homme subissaient plus qu’elles n’assumaient.

Dans la majorité des cas, elle était une coupable : d’avoir été légère, libre, naïve, d’avoir été conne. Coupable de sa robe bleue indécence, de sa mèche rebelle qu’elle replaçait derrière son oreille dans un geste travaillé maintes fois à l’entrainement. Coupable d’avoir voulu plaire au grand blond qui la dévorait du regard sur la piste ou à tous les hommes qui croiseront son déhanché ce soirlà. Cette chanson qu’elle tonnait avec les copines, une œillade derrière son épaule nue, ce refrain qu’elle gueulait, piétinant le rythme car trop heureuse pour compter jusqu’à huit. La faute au moment, à la folie de l’instant, au mojito de trop, à ce mensonge beau comme les vacances des autres. A la solitude aussi, au manque, mais plus que tout à l’envie qu’on la prenne par la taille, là, tout de suite, et de sentir un souffle tendre sur sa nuque. L’envie qu’on la désire l’espace d’un oubli et qu’importe si elle en parlera comme d’une folie.

Coupable aussi de pas avoir écouté sa meilleure amie qui assurait que Steeven ne valait même pas un rencard au cinéma et qu’une fois ses fesses en trophée il dirait ciao bella, enfourcherait son casque et partirait pétarader devant d’autres sorties de lycées. Elle aurait dû l’écouter et ne pas répondre à son baiser, ne pas monter dans sa chambre et surtout ne pas lui dire de venir, que c’était bon, qu’elle irait à la pharmacie demain. Certes, mais elle voulait y croire ou faire semblant, peut-être vivre audelà du cent pour cent. Allez donc la juger, vous les parfaits, les tout lisses aux contours de page blanche ! 

Si elle avait moins de vingt printemps et voulait garder l’enfant, c’était l’exécution sociale assurée, femmes et hommes en rangs serrés autour du bûcher. Elle devenait une « ca-soc », une ratée. Ça tombait bien, la plupart d’entre elles étaient nées du côté obscur, environnement social bancal et scolarité en pointillé. Alors statistiquement perdant, une fois le bébé de la partie et le père définitivement envolé, c’était deux fois plus de chances de chômage ainsi que de temps partiel subi. Vous avez dit égalité des chances ?

La mère célibataire pouvait aussi être une accidentée de la vie. Un compagnon aux sautes d’humeur effrayants, une claque, un pardon, un coup de pied puis un cocard, un doigt cassé en voulant se protéger. Les escaliers, une porte, elle ne savait plus quoi inventer pour masquer ses blessures extérieures, les seules que l’on doit justifier. Les autres… Pas vu, pas pris, hein ? La honte et la peur, la peur et la honte. Puis un déclic, l’appel de la liberté, une odeur mentholée, c’est maintenant ou jamais ma belle. Les valises bouclées en catastrophe et dans les pleurs, les siens mêlés à ceux de la petite. Voilà l’heure du grand départ façon pieds noirs, le passeport, les effets de première nécessité, de quoi tenir quelques jours avant de voir. Oui ce sera dur mais elle n’aura plus jamais à fixer la porte en attendant qu’elle s’ouvre de crachats, de coups, de haine, de viol ou pire : de rien car le pire arrivera  demain. Une nouvelle vie, toute neuve, rien que pour elle et sa fille. 

Enfin, la dernière des triplées était la seule à ne pas avoir subi l’opprobre ou la marginalisation par l’insinuation. La madone, la pure qui méritait les égards dont on avait privé ses sœurs. Tant mieux pour elle, tant pis pour les autres. Un coup de téléphone au milieu de la nuit après des dizaines d’appels dans le vide et le double de textos. Forcément, le pressentiment ne pouvait être que mauvais quand elle vit un numéro inconnu s’afficher.

« Vous êtes Mme Untel ?

– Oui… c’est moi pourquoi ?

– Votre mari… Un accident sur la N31… »

Alors il fallut assumer, pire encore, assurer. Se tenir bien droite durant les obsèques, voilée par le noir et contrainte socialement à ce qu’il faut de tristesse sans glisser dans la dépression. Expliquer aux enfants que papa ne reviendra pas. Oui, il vous aime et vous protège. Comment … hum…? Mais pourquoi tu pleures m’an ? Plus dur, l’après, gérer l’absence, la vente de la maison, les assurances, les dettes, chronomètre aux trousses.

            Qu’elles soient l’une ou l’autre des trois sœurs, la galère les a toutes englobées. Un emploi surépuisant à combiner avec les courses, le ménage, les machines, les devoirs. La galère. Seule à ramer, à s’escrimer pour que le grand soigne son bégaiement au plus vite, que la cadette ne fasse plus pipi au lit. Au fil des déconvenues elle devint combattante au diable maquillage et permanente ! parce qu’être coquette n’a jamais aidé à porter les packs d’eau quand l’ascenseur fait défaut. Un Rambo sans armure, un soldat inconnu avec des vergetures. Après des journées aussi épuisantes mentalement que physiquement, il ne fallait pas s’étonner qu’elle ne relise pas Barthes avant de se coucher. Ce qu’elle risquait d’aimer, c’était la guimauve des comédies romantiques, les séries à rebondissements, intrigue cousue de fil blanc avec les bons et les très méchants. Avachie sur le canapé, elle s’évadait, sortait de son corps que seuls les frotteurs du métro convoitaient encore. Pour quelques minutes ces jambes fermes et laiteuses étaient les siennes, ce mec à croquer ne baratinait pas, il l’aimait pour elle… enfin c’était tout comme. Abrutie de fatigue, elle sombrait en priant que son héros ne s’embourbe pas dans un rêve bizarroïde où il se transformerait en machine à laver ou en lettre recommandée et se levait six heures plus tard lourde de sommeil.

            Des chanceuses rencontraient de temps à autre quelqu’un de bien, un cabossé comme elles, gueule de mec en perm’ et trous dans le compte bancaire. Pas tout à fait le jeune premier qui envoie des cargos de roses blanches avant de l’emmener en hélico pour un dîner surprise face au couchant… Plus rarement le prince était charmant et sa situation confortable, tout conte de fée naît dans la boue donc ne disons pas que ça n’exista point. Mais pour le gros de la troupe il y eut des relations bancales, dures à concilier avec les sorties d’école et des congés qui se comptaient sur les doigts d’un salaire amputé. Il fallait être patient, conciliant et assez fou pour embrasser leurs galères et plus givré encore pour s’y amarrer.   

Leur vie est passée. Vite et mal. Enfin c’était leur destin et elles l’ont mené sabre au clair, général guidant son armée désarticulée vers une victoire incertaine. Le Pont d’Arcole façon zone commerciale de grande banlieue, deux enfants accrochés à son destrier et la frange au vent. Adolescentes, elles rêvèrent d’un futur généreux puis à l’âge adulte s’abandonnèrent à la nostalgie de leur jeunesse hachée et enfin grand-mères se projetèrent sur l’avenir de leur progéniture, forcément rose, éperdument bonbon. Sorties de l’Histoire grâce aux multinationales de l’évasion fiscale, personne ne regrettera leurs cernes colorés de milles galères. Il y eut les téléphones fixes, les cartes postales timbrées et les mères célibataires. Aussi, si vous croisez dans votre immeuble une vieille dame qui fut de celles-là, demandez-lui si vous pouvez porter ses packs d’eau jusqu’au cinquième étage et surtout ne la laissez pas vous remercier.

27 novembre 2018

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