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Hommages pré-mortem au XXI°siècle

Hommage pré-mortem au dealer des banlieues

2 January 2019 - Chroniques

Je suis une capuche dans un hall, le guetteur perché sur son banc, le couteau chauffé à blanc pour départager les kilos en barrettes. Des horaires de merde en toute saison, sans couverture maladie ni cotisation. Je négocie, je chouffe, je livre, je convoie, je gardienne, je vends, je compte, je suis cent et un métiers et autant de parcours d’abîmés. J’ai choisi cette vie par refus d’être systématiquement associé à mon statut de « jeune déscolarisé », manière polie de dire que je suis un perdant de père en fils aussi loin que les premiers colons s’en souviennent. Alors l’illégal m’a tendu ses perches pour que je puisse loucher de l’autre côté du périph. J’y ai vu du beau, du doré mais point trop n’en faut, juste de quoi pavaner au quartier en racontant que dans ce monde-là tout se paye comptant et que seuls les billets ont une couleur de peau. Que je sorte tout juste la tête de l’eau ou que je brasse autant de pesos que Pablo, je ne me sens bien que les deux pieds dans mon ghetto. Je suis, vous l’aviez compris, le dealer des banlieues, régulateur de la rage urbaine. Un courant d’air sale mais indispensable.

Profitez du moment, vous les politicards, car ma fin approche et après nous : le désert. Depuis le temps que les intellos adeptes de la fumette squattaient les plateaux télés pour pousser à l’ouverture des vannes de la marie-jeanne… Rapports sur rapports, conférences et bon sens ont convaincu « l’homme de la rue » – comme vous appelez les personnes normales – de l’intérêt de légaliser la fumette sur le territoire national. Et quand la société veut, le gouvernement court derrière. Si le bourreau des cœurs au scooter fou n’a pas eu le courage de mettre fin à des années d’hypocrisie, le vieil adolescent accroché à la main de maman l’a fait. C’est pour bientôt. L’année prochaine ou celle d’après. Incapables d’améliorer la situation économique des Français, vous avez dû racler les fonds de tiroirs du sociétal. Le mariage homo : fait. L’adoption : fait. Fin de vie : fait… Légalisation des drogues douces ? Allez tiens, pourquoi pas ! Une diversion à peine masquée mais toujours préférable aux conneries anti-arabes qui reviendront bien assez tôt dans vos débats. Pas sûr que ça rattrape le reste mais le grand homme au grand front l’aura sa mesure phare, son entrée dans l’Histoire. Une abolition sans Badinter ni discours révolutionnaire mais il pourra toujours raconter d’un air fiérot qu’il a marqué le pays de son empreinte. Pff tu parles d’un géant !

Une fois la légalisation mise en place, la question urbaine sera définitivement résolue, n’est-ce pas ? Côté blé, des milliards tomberont dans les caisses de l’Etat et au moins autant d’emplois verront le jour : agriculteurs, permaculteurs, commerciaux, consultants, gérants et employés de salons de Thé HC – coffee shop à la françoise -, critiques, journalistes spécialisés, transporteurs, etc. Attirées par l’odeur des billets neufs, des hordes affamées de baveux ou de comptables tenteront de tirer profit de la poule aux œufs verts. Côté sécurité, les keufs pourront enfin concentrer leurs efforts sur les véritables problèmes tandis que nos tours HLM seront débarrassées de la racaille – Sarko si tu nous regardes depuis ta cellule… Côté santé, on pourra investir dans à peu près tout, réguler, prévenir à grande échelle mais je préfère laisser la parole aux experts qui vous citeront le modèle uruguayen à moins que cela ne soit le canadien. A vrai dire je n’en sais rien, Paris me semble déjà loin alors…

De cette tombola géante, tous les Français n’en profiteront pas. Pas ceux galérant à l’écart des lieux de pouvoir, entre les autoroutes et la débrouille. Pas nous quoi. Parce que derrière nos casquettes se cachaient cent-cinquante-mille familles, c’est-à-dire au moins quatre ou cinq fois plus de braves gens régalés à coup d’écrans plats et de vacances au bled grâce à nos affaires. Les fleurs avant le pain, c’est nous les Petits frères des pauvres ! Les Restos du cœur même parce qu’on aimait arriver du supermarché le sourire jusqu’au diam’s et remplir le frigo en insistant trente fois pour refuser le petit billet de 20 plié en quatre. Ah je vous vois venir avec votre air supérieur mais sachez qu’à leur place vous n’auriez pas refusé le coup de pouce. Il faut ne jamais avoir traîné de cabas Tati ras la gueule sur des kilomètres pour estimer qu’un sac à main acheté sur les Champs n’a de symbolique que son prix indécent. Que la mama se la joue Madame rien qu’une après-midi de lèche-vitrines, elle qui lave d’habitude celles des autres ! Non, ne me parlez pas de pathos, la précarité rend matérialiste, voilà tout.

Et que croyez-vous qu’il arrivera quand le milliard que générait le trafic d’herbe s’éloignera de nos cités ? Que vos « politiques de la ville » combleront le vide bande de bâtards ? Les investissements annoncés nous passeront sous le nez et se glisseront dans la barbe des startupers, bien plus dignes d’obtenir une licence d’ouverture de salon de Thé HC avec leurs diplômes d’écoles de commerces internationales. Les anglicismes rassurent plus les banquiers que l’accent tié-quar, vous le savez. Les députés qui juraient que « l’économie de la verte » recruterait en banlieue comptaient uniquement envoyer d’anciens chauffeurs Uber s’esquinter le dos sur des chaînes d’emballage ou s’ennuyer comme des rats dans des costumes de vigiles trop larges. Les postes de créateurs reviendront aux vôtres, les biens propres qui expliqueront avec une patate chaude dans la bouche en quoi la skunk est LE produit du moment ou que la White Widow calme parfaitement le mal de dos. Les vases communicants se déversent dans les mêmes rizières, l’argent va vers l’argent disait ma mère. Une injustice de plus, sauf que cette fois vous nous dépouillerez et refourguerez le magot à vos gamins. « Aux armes citoyens, formez vos bataillons », annonce votre Marseillaise. Alors ne comptez pas sur nous, « les grands frères », quand rugiront les prochaines notes de l’hymne des banlieues après une énième bavure impunie.

Car jusque-là notre biz avait contenu la colère sociale en offrant à des populations entières des masques à oxygène permettant de respirer le nez dans la merde. Dans l’intimité des dieux vous l’évoquiez, certains qu’aucun micro ne pouvait intercepter vos aveux : quand viendra la légalisation et que les dealers ne tiendront plus le pavé, auprès de qui devra-t-on négocier la paix des braves ? Des barbus ? Vous saviez pertinemment que les cités où régnait le trafic ne cramaient jamais et vous vous en réjouissiez s’il y en avait une dans votre commune. En signe de remerciement vous n’avez jamais livré la guerre contre la drogue que vous promettiez à vos électeurs aux cheveux blancs. Pour les descentes d’escadrons de forces spéciales façon Tijuana, on repassera. En réalité, messieurs les mafieux, vous préfériez concentrer vos coups sur la contrefaçon et les cartouches de clopes, là était la vraie concurrence, pas touche à vos fleurons économiques et à vos saintes taxes. Alors, si le trafic de verte venait à persister, ma main au feu que vous séviriez enfin façon terre brûlée. La loi du plus fort, vous voyez on n’a rien inventé. Mais pas de panique, le client n’est pas assez con pour risquer une amende quand il pourra acheter de la came de meilleure qualité dans un joli magasin au bois laqué.

Alors qui pour remplir les frigos des daronnes et habiller les petits de la tête aux Nike ? Vous les oligarques ? A moins que vous ne décidiez de supprimer ces cités pour nous reloger dans des copropriétés chicos avec pergolas et normes écologiques AAA. Que vous ne luttiez – vraiment hein, pas comme depuis quarante ans – contre l’exclusion, la stigmatisation, le chômage des jeunes et des moins jeunes. Mais soyons honnêtes, même si vous nous proposiez une véritable alternative, on ne renonce pas à l’argent facile pour un CDD débile sous prétexte de congés payés. Les plus malins d’entre nous s’infiltreront dans d’autres secteurs moins risqués mais rentables à souhait, les plus énervés grimperont les échelons du banditisme pied au plancher. Aux petites mains du trafic les incivilités par désœuvrement, l’exaspération et l’envie de tout péter.

J’étais le dealer, le statu quo des banlieues, démerdez-vous sans moi.

7 décembre 2018

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