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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à Marine Lepen

5 January 2019 - 2022 : Les Yézidis

4 avril 2017, le tournant de ta vie politique. Le vrai, pas celui qu’on a voulu situer à ta prestation minable de l’entre-deux-tours. Un tournant en t-shirt à manches longues, regard halluciné et calvitie capricieuse. Le gauchiste à la rhétorique bégayante avait trouvé sa Botte de Nevers : l’immunité ouvrière. Il te la planta entre les deux yeux et tu ne pus la parer que d’un sourire des plus crispés. « Immunité ouvrière », le glas de ta brillante carrière. Trop rouée pour le nier, tu compris instantanément que tu perdrais le vote des arrière-cuisines de la France des métropoles. Cette réplique t’a pourchassée jusque dans tes nuits, faisant de tes rêves sensuels de poisseux cauchemars où ton amant d’un soir concluait votre étreinte de cette imparable sentence. Durant des mois tu arrivais aux réunions la gueule en biais, privée du mordant qui te caractérisait. Inquiets, tes conseillers s’échinaient à te convaincre que le moment plaidait pour ton Rassemblement : Brexit, Italie, Etats-Unis, Hongrie. Mais tu savais bien que ton heure ne viendrait jamais.

Alors tu t’attribuas quelques jours de congés, laissant tes smartphones sur la table de chevet. Tes sbires pouvaient bien te raisonner mais c’était toi la patronne et tu la voulais ta fugue d’autrefois. En dépit du bon sens tu parvins à semer tes gardes du corps, paniqués de découvrir que tu te passeras de leurs oreillettes jusqu’à nouvel ordre. Enfin peinarde, tu démarras ta berline de fonction, calas une fois ou deux puis traças direction le Grand Ouest, radio Nostalgie à fond les ballons. Le crissement de tes talons s’enfonçant dans les graviers, l’odeur du vent de la mer. Déjà la tranquillité. Toc toc c’est moi la réservation de la chambre « Brocéliande ». La tête de la retraitée néorurale post soixante-huitarde quand elle ouvrit la lourde porte en bois et découvrit la bête immonde ! Le temps qu’elle referme sa bouche grande ouverte, tu demandais où était la chambre. Elle bégaya : « 1er étage » faute de pouvoir articuler sa détestation des idéaux vaseux du parti dont tu restais l’égérie. C’était trop tard pour te bouter de son gagne-pain alors elle fit contre mauvaise fortune bon cœur le reste du séjour.

Tu te laissas bercer par l’anonymat d’une tartine au beurre demi-sel, d’une balade incognito dans la ville la plus proche sans tes cerbères et leurs injonctions sécuritaires. Les gorgées de cidre avaient une saveur de reviens-y et tu as trouvé le silence dans une vieille église sans cachet. Légèrement éméchée, tu poussas la crise de la cinquantaine jusqu’à te confesser. Mon père j’ai pêché, j’ai menti, j’ai fauté. Il reconnut ta voix rauque, presque loubarde, mais ne perçut à travers le grillage du confessionnal qu’une brebis égarée dans un ciré jaune de parisienne. Le dernier jour de ta fugue tu offris ta cigarette électronique à une cloche qui te demandait de la menue monnaie et achetas un paquet de vrai clopes. Des Gauloises, on ne se refait pas. Capuchée par la pluie tu te rendis aux falaises, choisis un rocher suffisamment gros et lisse pour t’accueillir quelques heures. Tu ouvris le film plastique puis sortis lentement une clope de son carcan de carton neutre. Ce que tu avouas aux vagues froides de la baie de Quiberon alternait amertumes et regrets. Douleur aussi de n’avoir pu être celle que tu voulais.  

De retour à Paris, tu réunis ton compagnon et tes enfants pour ne pas qu’ils apprennent ta décision sur les réseaux. Asseyez-vous, j’ai quelque chose d’important à vous dire. Non je ne suis pas malade. Mais non je vais pas me séparer de Lucho, n’importe quoi ! Voilà, j’arrête la politique. Quoi ? Mais tu comptais nous en parler quand ? Ici. Maintenant. J’en ai marre, ma claque, ras la bolée de ces bons petits soldats au teint de vampire aussi trouillards que vantards. Et pas envie de finir comme votre grand-père à vomir ma descendance et mon pays perdu. A ressasser les mêmes bobines à quatre-vingt-dix piges. Le menhir au féminin ça donne quoi ? Euh… Bah ça donne une enclume et j’ai pas envie de finir comme ça. De toute façon ma décision est prise, je reviendrai pas dessus… Je vous demande de me soutenir. Comprenez-moi… Silence. Un ange passe. Un deuxième. Pas la réaction attendue. Lucho se leva, embrassa les enfants un par un, tes enfants, puis quitta le poulailler.

            La conférence de presse exceptionnelle que tu convoquas non sans avoir volontairement laissé fuiter tes velléités de liberté attira toute la charogne du micro tendu. « Mesdames et Messieurs, je jette l’éponge à qui veut bien la récupérer », déclaras-tu en introduction avant de partir en introspection. Comme face aux embruns du Morbihan tu révélas t’être engagée dans le parti comme une évidence, tu étais une Leleu et il fallait l’assumer. Pas le choix, les autres ne t’auraient pas acceptée en l’état. De bravades en débats télévisés les parrains du nationalisme rance t’adoubèrent, toi la grande gueule à la jeunesse agitée. Tu ne voulais pas vraiment du costume mais on n’échappe pas au passé, surtout s’il s’épelle Leleu. La PME familiale lançait des OPA à droite, à gauche alors que tu rajoutais des galons à tes épaules de déménageuse bretonne. Le capitaine a cédé quelques années plus tard le gouvernail à son second, quoi de plus normal, d’autant que c’était toi ? Depuis ? Quelques éclaircies mais des défaites, des déroutes et des humiliations. Toujours cette immunité ouvrière en travers des molaires… Chers amis, vous m’avez détestée, j’espère que ça vous a plu car je rends à présent mon tablier pour revêtir ma robe d’avocat. Merci et au revoir comme dirait Giscard.

            De ta vie d’avant tu n’as conservé qu’un garde du corps, parapluie idéal pour essuyer les crachats, les « Leleu salope » qui parsèment ta route. Le reste est derrière toi. Quand tu ne t’aventures pas dans les confins de la Gaulle pour déflorer des sentiers de terre mouillée, tu cires les prétoires, déclame, harangue pour les causes qui soulèvent ton cœur. Renoncer à la politique mais pas à la castagne, dernier rappel de papa Jean-Marie avec ton compte en banque bien garni. Tu as enfin l’impression d’être utile dans ta robe noire et ta sacoche en cuir débordant de dossiers, anachronie qui te confère une aura d’avocate débordée. De la théorie à la pratique tu luttes désormais pour les ignorés : victimes du racisme anti-blanc – fondu enchaîné entre le plan d’hier et celui d’aujourd’hui – mais aussi licenciés économiques, poivrots du volant ou, plus surprenant, grévistes CGT en lutte contre un actionnaire majoritaire tout-puissant. Accents trainants ou lourdauds et tatouages bleutés sur les avant-bras, ils arrivent par blablacars entiers dans ton bureau exigu, devenu permanence des maux de France. Cerise sur ton bateau, tu comptes désormais parmi tes clients des victimes de violences policières, des clandestins soumis à l’obligation de déguerpir ou encore des sans-pap’ maliens suant sur des chantiers depuis l’indépendance de leur pays.

            Des années que tu t’échines à réparer les abimés de la mondialisation en ciblant l’ennemi du haut et non plus le bruit et l’odeur du voisin d’en bas. Délestée de ta flamme tricolore et de ton sourire crispé, tu leur offres bien plus qu’une simple plaidoirie car en parallèle de ton activité officielle tu exerces comme psy, soutien de famille, assistante sociale et trop souvent philanthrope. Des petits cailloux vers la rédemption, pour chaque « merci Marine », « merci Maître » ou le mélange des deux c’est une cicatrice recouverte d’une bonne couche de crème. Que le parti te semble loin… Tes enfants ont compris, te soutiennent, Lucho n’a pu s’y résoudre. Tant pis pour lui.

Ton dernier geste politique, et vraisemblablement l’ultime, fut d’accomplir ton devoir citoyen lors des présidentielles de 2022. Fraîche, souriante, tu t’emparas des treize bulletins en n’omettant aucun participant. Tu en mis douze dans ton sac dont celui de ta nièce, « la hardeuse sapée à la dernière mode de Versailles » comme tu la qualifiais pleine de tendresse maternelle. Avec la gourmandise d’un gros matou tu glissas dans l’enveloppe le bulletin « Philippe Poutou – Parti Anticapitaliste. » Ta dernière promesse bretonne.

13 décembre 2018

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