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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem aux interventions militaires

9 January 2019 - 2022 : Les Yézidis



Le bon temps… Celui des interventions militaires en terre étrangère. Barbouzeries, égide des Nations Unies, frappes chirurgicales, soutien à un régime ami, lutte contre le terrorisme. Les prétextes et les contextes étaient nombreux, les desseins pas toujours nobles, avouonsle. Mais enfin, nous avions une voix à faire entendre et pas n’importe laquelle : celle d’un pays respecté à l’Histoire millénaire, d’un territoire présent sur quatre continents, autant d’océans et d’un peuple téméraire. Un mélange de nostalgie de l’Empire et de fierté Gauloise. Notre président était le chef d’une armée redoutée jusqu’aux marges de la civilisation, tremblaient  les taliban et rançonneurs à l’évocation de notre blason. Dorénavant l’exercice n’a plus rien de comparable, notre premier mandataire, rabaissé en responsable parlementaire, est tout juste bon à s’offenser quand survient un nouveau charnier. Quoi ? Que vois-je ? Des morts ? Mais c’est un scandale, une abomination ! La France appelle à la fin des… Bref, vous connaissez la chanson.

Acculé par les révélations sur notre soutien ambigu aux hommes d’al-Baghdadi, le bandit qui voulait être Calife à la place de personne, deux des principaux candidats à l’investiture suprême de 2022 s’engagèrent à un pas en arrière. Il faut dire que le consortium de journalistes internationaux ayant mis à nu cette grande roue de la bêtise géostratégique en eut pour ses gros titres. Les électeurs n’étaient pas dupes, non, ils ne pipèrent mot dans les années 2010 quand il fallait achever le soldat Bachar. Ou feintèrent de ne pas comprendre, l’Orient est si compliqué quand cela nous arrange. Mais ils ne voulaient pas s’entendre dire et répéter qu’ils étaient en partie responsables du chaos syrien, par leur vote, leurs indignations sélectives. Ils ne supportèrent pas les vérités du consortium en des termes aussi crus : arc-boutés sur une idée fixe, les Rantanplans socialistes affectèrent les milliards qu’ils refusaient aux retraités comme aux nouveau-nés à des « groupes rebelles » syriens alors que des gamins d’ici prolongeaient la guerre jusque sous leurs fenêtres.

Encouragé par la versatilité de l’opinion publique et lui-même « pacifiste », le nouveau président jeta le bébé avec l’eau du drame sans plus se formaliser de la gloire passée. Dans une séquence ahurissante de repentance collective les télévangélistes avaient balancé la Bible au feu et juraient sur Mediapart il trouva judicieux d’aller au bout du délire en modifiant la Constitution pour conditionner toute intervention extérieure à un référendum. Or, l’on sait que les référendums finissent toujours mal, en général. Puis à quoi bon dépenser des millions d’euros en organisation et au bout du décompte accepter le « Non » d’un peuple qui est contre, par essence ? Le pouvoir assumait : à compter de 2023 il restera les bras croisés à réclamer, exiger, tonner et tant de verbes en -er quand le diable se déchaînera. Les porte-avions barboteront à quai et les soldats d’élite patrouilleront en tristes vigipirates, le FAMAS las de surveiller des kebabs kasher ou les stores clos d’un pigiste de Charlie Hebdo.

Si cette loi regrettable avait été votée plus tôt, jamais nous n’aurions sauvé la Lybie de la férule du guide sanguinaire au petit livre vert. A l’heure actuelle, les habitants seraient toujours contraints de s’ébrouer au pas de l’oie, poing levé et autres conneries de la Jamahiriya arabe libyenne. Les plus belles finiraient en tristes Amazones et les voix dissidentes écrasées, atones. Sans grand courage intellectuel, beaucoup prétendent actuellement qu’on n’aurait pas dû la faire, cette guerre. Replonger dans le climat d’alors permet de comprendre pourquoi cette décision pouvait se prétendre juste. Dans le feu de 2011, les frontières de la révolte se redessinaient en direct commenté, un mélange de dégagisme triomphant, d’Al Jazeera, de Wind Of Change, d’islamisme, de Facebook et de palmiers, le tout ne pouvant mener qu’à une démocratie cristalline. Après quelques heurts, les bords de l’hémicycle politique s’aplanirent pour applaudir cette vague des peuples de la méditerranée contre ses despotes. Le théâtre libyen était certes différent du tunisien et de l’Egyptien mais un dégénéré bombardait-son-propre-peuple, promettait des rivières de sang derrière des lunettes fumées… En tout état de cause, on n’avait pas saisi tous les aboutissants. Les « printemps arabes », prémices de la fin de la France sur la marelle planétaire.

Mais c’est bien l’intervention au Liban qui porta l’estocade. Défilent les images du petit père Macron, le front haut et le regard droit pour la der des ders, la vraie, pas celle des poilus tombés au champ d’honneur. La scène se déroule plus d’un siècle plus tard, 2020 au compteur. Le soleil libanais irradiait le tarmac, on sentait depuis notre canapé des odeurs de cèdre et de bitume chauffé à blanc. Le chef des randonneurs saluait des haies de képi au gardeàvous, des généraux cinq étoiles peut-être trois je m’emballe , derrière des officiers et au lointain la piétaille exceptionnellement exemptée de première ligne. Ces mots lyriques, martiaux sur la solidarité avec un peuple frère, ne manquait que notre belle devise sur le fronton de l’aérodrome. Dans l’incapacité de répondre à l’explosion d’une violence longtemps contenue, le Liban s’enfonçait dans l’irréversible depuis plusieurs mois. Le spectre de la guerre civile, des milices confessionnelles. La grande faucheuse sirotant un thé brûlant, fumant cigarette sur cigarette aux carrefours, s’insérant sous les portes, fracturant les serrures. On accusait les camps de réfugiés syriens d’abriter le commando de l’attentat de l’aéroport, pas de preuve mais des rancunes ataviques. Sabra et Chatila enfilait ses mitaines et réglait la mire. Naturellement, on appela la France à la rescousse, celle des Lumières et de Bonaparte, des légionnaires et de la butte Montmartre. La grande sœur, la guerrière, c’était ça aussi notre République. Aurionsnous dû refuser la main tendue ? Facile à dire aujourd’hui, mais encore une fois l’opinion publique poussait sans retenue à l’envoi de nos gars. Quoi qu’il en soit, nous avons agi à la hauteur de notre arrogance, un pays à talonnettes se permettant de toiser les géants. Résultat : nul et non avenu. La Suisse de l’Orient morcelée en citésEtats du chacun chez soi, le pire de ce qui ne marchait déjà pas sauf qu’il fallut piétiner les corps de ses voisins pour en arriver là. Pour nous, un Diên Biên Phu sans cuvette, trois-cent-dix-sept gamins sur le carreau.

De ces fâcheux précédents, naquit une mesure des plus illogiques. Prenons à témoin le Mali qu’on abandonna sans considération dès 2022. Du jour au lendemain nos soldats prirent leur barda, saluèrent les populations qu’ils avaient sauvées. Dernière séance photo dans une ambiance fin de colo, on s’embrasse maladroitement, on griffonne son mail au dos d’un papier. Par pitié ne nous oubliez pas, dîtes à votre pays qu’on a besoin de lui ! Les larmes étaient partagées entre soldats, enfants et mamas, un même goût d’amertume ridait les joues. Puis il y eut des chants, des cris en bambara ou en françois, les mômes couraient derrière les véhicules tout terrain en tapant sur les vitres. Le convoi s’éloigna des pistes poussiéreuses, déjà les poursuivants ne ressemblaient plus qu’à des mouches coincées dans le rétroviseur. Quelques mois après le départ de nos troupes, le peuple malien sombra dans l’indifférence, une certaine idée de la nouvelle France. Actuellement, le centre du Mali est dévasté par la violence comme l’était son nord il y a dix ans mais plus personne ne viendra le sortir du cauchemar. Le pays est devenu Somalie, Bamako racaille à la Mogadiscio. Alors : aton eu raison de rester le nez dans nos casernes quand nos frères sahéliens se faisaient hacher par les hordes au doigt levé ? Nous ne sommes plus le gendarme de personne, nous qui haïssons l’uniforme. Un nain parmi les autres Etats dominés par l’ogre chinois, voilà notre strapontin. Tous nos enfants tombés en Afghanistan, en Irak, au Mali, en Centre-Afrique : du vent. Car aujourd’hui on ne meurt plus pour une cause, soit-elle aussi grande et noble que deux hémisphères, quatre océans et autant de continents.

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