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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à Paname

13 January 2019 - 2022 : Les Yézidis

Paris. Populaire. Une association logique devenue banal argument publicitaire. 

Au départ était un marécage peuplé de Gaulois réfractaires, puis une Lutèce romaine avec ses arènes, ses thermes. Saint-Denis y laissa sa chrétienté au III° siècle de notre ère, pauvre de lui s’il voyait son parvis… Renommée « Paris » puis hissée en lettres capitales, elle fut rasée par Attila et les meutes Vikings mais toujours se releva. Fière et résiliente, elle se développa, se peupla de gueux et d’esprits éclairés, rien d’antithétique que de raisonner le ventre creux. Prix du pain oblige, elle sortit les pics pour y planter les têtes couronnées, bonnet phrygien et sein laiteux en offrande, que c’est beau une foule qui gronde ! Afin de mâter cette bande d’insoumis héréditaires, on la surveilla comme le lait sur la braise et son préfet ne déguerpit que deux siècles plus tard – en 1977 pour être plus clair – avec l’arrivée du grand Jacques dans le fauteuil de maire. Au mitan du dix-neuvième siècle, un baron fit de cette souricière mal éclairée une ville lumière à la stature de l’Empire, larges avenues et lignes droites conviant les troupes à rouler sur les récalcitrants. Las, Paris était incorrigible et les communards le prouvèrent sur les barricades, eux dont le martyr abreuve encore le récit collectif.

Une parenthèse Belle époque, Paris plongea dans Paname avec gourmandise et insouciance. Le phare circulaire de la Tour Eiffel illuminait les cinq coins de l’hexagone, des dizaines de millions de curieux s’agglutinaient à ses expositions universelles. Le vieil Hugo, Renoir, Toulouse-Lautrec, les froufrous du Moulin-Rouge, Picasso, Baudelaire, Monet, Rodin, Debussy, l’Art Nouveau… Le Paris d’alors était une fête, bruyante et enfumée, où il fallait absolument en être. « Ce n’est plus votre ville, c’est le maître du monde ! » aurait dit l’ami Racine. On s’y aimait d’amour et d’absinthe, on y croisait des peintres maudits, les hérauts de la révolution prolétarienne, des hâbleurs et des monstres de foire, scène de théâtre à ciel couvert. La culture était une actrice de boulevard gouailleuse à souhait, décolleté plongeant et références classiques et non la pimbêche frileuse qu’elle devint par la suite.

On y tua Jaurès en son cœur et les puissants déclenchèrent la grande boucherie que leurs crétins de successeurs exaltent un siècle plus tard en modèle de grandeur. Un front populaire, des révoltes populistes puis la Deuxième, de guerre, l’horreur en absolu. Paris libéré, les Forces Françaises Libres sur les Champs Elysées, la Nation réconciliée, enfin presque. 1968, mai, pavés dans la gueule des CRS et slogans en avance sur le marketing, chant du cygne du peuple de Paris, du Paris populaire.

Toute cette introduction, fastidieuse vous m’en excuserez, pour conclure que cette ville de fiers à bras et de bouffeurs de girafes ne se reconnaitra plus dans le Paris de demain. De crises en krachs, le peuple s’éloigne de la Seine pour laisser place libre aux nouveaux proprios. Le système financier n’a plus besoin que de têtes pensantes et de quelques serviteurs, surtout ne pas le contrarier. Plus musculeux que les Huns, plus redoutables que les baïonnettes de monsieur Tiers, le marché et son glaive politique parviennent à expurger la canaille de Paris. La muséification et la flambée du prix de la pierre entraînèrent le grand ménage de printemps. Plus isolés que leurs aïeux des bals pop’ syndiqués CGT, les précaires n’y virent que du feu. Allez ciao les ploucs, on agrandit et on réaménage, un coup de rouge à lèvres et l’immeuble est déjà occupé par de jeunes couples dynamiques, des qui payent leurs impôts, ne montent pas le son et votent bien comme il faut. Le gros des classes moyennes prit la fournée suivante, incapables de se ruiner pour une cage à lapins, bienvenue dans les maisons Phénix et les banlieues un peu moins rouges. Les promoteurs ne parviendront pas à refourguer les tours de trente étages et les derniers quartiers insalubres aux « nouvelles populations » : tant mieux, la mairie pourra toujours se targuer de mixité. Un Paris londonisé, cadres sup et modeuses vantant la mondialisation heureuse et le mélange des cultures, pourvu que l’étranger soit aisé et pense tout comme. Aux périphéries la rage de ne pas vivre, au périurbain le désarroi, la solitude. La piétaille s’éloigne du centre de pouvoir, Versailles peut dormir sur ses deux oreilles.

Alors un air de nostalgie se dégage de l’accordéon. Vous ne verrez plus les écoles élémentaires mêler la gosse du notaire et celle de l’infirmière, chacun chez soi, c’est mieux comme ça. Belle lurette que les caramels à 1 franc de Renaud ont fondu sous la chaleur de l’euro, tout est si cher à Paname ma bonne dame. Les PMU se rapetissent en essayant de ne pas attirer la convoitise d’une florissante franchise, d’un bar à céréales ou autre sottise. De la Belleville tunisienne où même les gargotes kasher affichaient le despote en poster, où le vivre-ensemble plantait sa chaise dans la rue et attendait qu’on vienne le saluer, ne demeurera qu’un boulevard gris condensant des établissements huppés au bois clair et à la clientèle tout aussi peu foncée. De populaire, surnageront les kebabs et les magasins de téléphonie mobile… triste fin pour la cité des cinés et des théâtres, ceux du « Boulevard du Crime », notamment, où chaque soir des époux volages étaient vitriolés ou empoisonnés devant l’acclamation de milliers de prolétaires et d’artisans. En ce temps-là, le quart des citadins rentrait dans un théâtre au moins une fois la semaine, le téléviseur n’avait pas encore envahi les foyers, édifiant une frontière entre vous et la terre.

Simple nostalgie nous rétorquera-t-on, aujourd’hui les seringues ne jonchent plus les allées des Buttes-Chaumont, la ville est plus propre, plus éclairée, plus connectée, Haussmann version II.0. Les maraudes de la maréchaussée plus fréquentes, les bonnes gens peuvent circuler innocemment. Et même profiter du sommeil du juste puisque les établissements nocturnes veillent au grain, loin est le temps où tout un chacun pouvait guincher jusqu’aux heures pâles du petit matin.

Soit. Transposons hier en maintenant alors. Croyez-vous que Modigliani aurait posé son chevalet et son désespoir dans les hauteurs de Montmartre ? Victime du Grand Paris, il aurait probablement été relégué en bordure de RER C, rognant sur ses cigarettes pour se payer un billet vers la station de ses rêves. Où donc aurait-il connu Jeanne Hébuterne puisque les bals masqués ne reçoivent plus que sur réservation ? Les Gainsbourg, primo-arrivants comme on les appelle maintenant, auraient été poussés à répéter leurs gammes dans un F3 à Quelque chose-sous-Bois. Serge aurait rencontré toutes les peines du monde à s’inscrire aux Beaux-Arts, dans le meilleur des cas aurait-il combiné sa passion avec un petit boulot de livreur à vélo avant de baisser les bras. Les exemples de ces modestes ayant écrit la légende de Paris sont légion : la môme Piaf, Apollinaire, Coluche. A qui associer la capitale de demain dorénavant qu’ils n’en seront plus ?

Quoi qu’il en soit, le soleil se couchera ce soir, comme depuis bien des lunes, au lointain du pont Alexandre III. L’eau renverra des teintes que le ciel ne connaissait pas, le dôme du grand palais en embuscade, l’esplanade des invalides à votre gauche, avec ou sans peuple Paris restera toujours Paris. Fluctuat nec mergitur, ma reine. Les derniers rayons rougeâtres s’étireront dans le gris du plafond, plus que quelques minutes avant l’éclipse de jour. Trois touristes asiatiques, doudounes sans manches et lunettes de soleil, immortaliseront la scène d’une perche à selfie dernier cri. Parlez-leur donc du Paris populaire, probablement qu’ils vous en demanderont le meilleur angle pour une photo souvenir.  

29 décembre 2018

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