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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem aux peuples premiers

17 January 2019 - 2022 : Les Yézidis

Autochtones, indigènes, aborigènes, tribus en contact ou isolées. Appelez-nous primitifs si cela vous chante, nous savons ce que nous sommes. Le sel de la terre, l’arbre centenaire au milieu des jeunes pousses. Des tenues chamarrées pour se départager du cheptel, nous portons l’intemporel en évidence. Parlez-en donc à vos ancêtres ou à leurs aînés, peut-être nous ont-ils croisés. Que vous viviez à l’autre bout du globe ou dans la vallée voisine, notre acharnement à poursuivre notre voie vous réconforte. Plus qu’un point d’ancrage quand le reste tourbillonne, nous représentons une invitation baroque à l’extrême ailleurs. A chaque film ou reportage sur des peuples autochtones, la lampe du génie frémit puis projette une fumée opaque et odorante qui vous emmène aux confins de vous. Réducteurs de têtes, crypto-hippies, fumeurs de calumets de la paix, anthropophages, adeptes d’un matriarcat radical ou chasseurs de lions, nous excitons votre imaginaire ankylosé dans le coton de la modernité. Certains soirs, vous vous évadez sous nos coiffes bariolées pour vous demander ce qu’aurait signifié naître sauvage, bon ou mauvais. Ne plus avoir besoin de nouer ses lacets ou de ravaler sa fierté face à un chefaillon puisque vos lois seront celles du vent. Dormir à la belle étoile, bercé par le va-et-vient du hamac et les bruits de la nuit. Nous sommes vos cousins des songes, l’altérité sous LSD.

            Et pourtant, demain ne nous portera pas en son sein. Déjà, beaucoup d’entre nous avons quitté le cocon pour nous diluer dans vos sociétés. L’exode rural commencé il y a des décennies semble inarrêtable, l’économique se doublant à présent d’écologique. Assis sur son rouleau compresseur, la civilisation progresse, défriche, renverse les monts enneigés qu’on pensait inatteignables. Nous entendons le vrombissement de son moteur à des lieux à la ronde, néanmoins nous ne réagissons point. Nous savons qu’elle délitera nos clans et dispersera nos coutumes ancestrales dans les égouts de vos grandes cités. Des oncles ont péri d’une traversée insensée vers une terre promise de carton-pâte mais cela ne décourage aucunement les volontaires au départ. Des frères, des sœurs se sont égarés dans les vapeurs toxiques du vice mais nombre de nos amis ont le palais frétillant de ces goûts interdits. Combien de temps nous reste-t-il dans notre bulle intemporelle avant de nous noyer, tous, dans le premier monde ? De parler vos langues et de cracher vos jurons ? Deux générations, peut-être trois, c’est si peu quand l’on vient du fond des âges.

La plupart des cultures premières s’éteindront comme les bougies avec lesquelles nous éclairons nos veillées. Car le départ en civilisation est un aller sans retour. Inconcevable de se passer des réseaux sociaux et de l’eau qui coule toute seule, tiède, parfois chaude, pour retourner dans une case en torchis. Alors nous offrirons à nos descendants des bribes de légendes en leur rappelant qu’il fut un temps pas si lointain où nous étions les premiers des peuples de notre espèce. Notre destin rappelle une légende noire racontée par les anciens à propos d’une tribu des montagnes descendue soudainement et sans raison de ses contreforts pour se noyer dans l’océan. Tandis que leurs corps gonflés dérivaient au très large, le bétail paissait paisiblement et le feu se consumait encore dans le centre du village. Un simulacre de normalité, même la pluie avait son habituelle odeur de nacre. Les bêtes moururent de tristesse avant de dépérir, les habitations s’enfoncèrent dans la même torpeur, grignotées par les ronces et les herbes hautes.

Néanmoins, tous les peuples premiers ne sont pas condamnés à l’exode définitif. Quelques communautés autochtones resteront de mauvaise grâce au village en marchandant leurs traditions millénaires contre des devises étrangères. Joueront les shamans et vanteront les bienfaits de la pachamama devant des cars de touristes ébahis avant de filer vers leur appartement connecté au wifi en balançant ce qui encombre leur poche dans le fleuve le plus proche. Les gens veulent de l’exotique à capturer sur leurs écrans ? Ils en auront pour leurs pixels. S’adaptant à la loi du marché, ceux-ci auront tout compris, sauf l’essentiel. Des ennemis de l’intérieur d’eux-mêmes, débranchés de leur histoire. C’est triste. C’est plus moche encore.

Menacés de toute part, des acharnés se retrancheront dans leurs forteresses assiégées. Comment survivront-ils à la curiosité insatiable de sociétés pour lesquelles ils représenteront l’ultime inconnu ? A la convoitise des multinationales s’ils habitent sur ce que l’homme moderne qualifie de richesses ? Peut-être même que le nec plus ultra consistera à braconner dans les réserves indigènes et à en ramener des colifichets pour épater sa promise. Pour vivre heureux, ils devront se retrancher sur les terres les moins arables, des grottes humides habitées par des champignons mutants et des chauves-souris grimaçantes. Retour plusieurs siècles en arrière lorsque les premiers pas de la civilisation nous repoussèrent aux marges.

Ces survivants du progrès ne seront pas les seuls à s’engouffrer dans les quelques entailles de liberté encore disponibles. Poussés par le déchainement des éléments, de nouveaux indigènes s’enfonceront, qui dans des jungles touffues, qui sous des dunes de sable rouge, dos à la modernité. Ils auront perdu leur toit, leur emploi ou leur foi dans un avenir inébranlable. Ils prêteront serment de ne jamais revenir en arrière. Regroupés par affinité alors que nous raisonnons en fonction du sang, ils déchireront leurs passeports et avaleront leurs cartes bancaires. Effets personnels réduits au strict minimum, kit de survie sur le bout des doigts, voilà les nouveaux sauvages par portée de cent, un peu plus, un peu moins, tout dépendra. Incapables de gérer tous les fronts, les Etats laisseront faire, presque satisfaits d’économiser en prestations sociales. Allez où bon vous semble mais ne réclamez rien, surtout pas la santé qu’on ne réserve plus qu’à l’élite. Beaucoup rompront leur vœu d’autarcie et accourront au pied du pont-levis en quémandant le pardon de leurs prochains maîtres. Moins nombreux, quelques-uns persisteront dans leur isolement à en oublier qu’il existe d’autres horizons au-delà de leurs dénivelés. De ceux-là, beaucoup périront de maladies générées par le manque et la consanguinité. 

*

Au printemps 2089, le cerf-volant connecté d’un couple de Français-Européens s’échouera dans le parc national des Cévennes. Contusionnés, jambe cassée pour le conducteur, ils marcheront jusqu’à trouver de l’aide puisque leurs puces implantées auront disjoncté lors du choc. Après des heures de crapahut parmi les herses de châtaigniers, ils échoueront à bout de forces dans une clairière inhospitalière. La nuit tombera, ils se blottiront l’un contre l’autre en priant pour être dévorés d’un coup par des sangliers errants. Ne plus souffrir, ne plus ressentir ni la faim ni la fatigue. A leur réveil causé par des bruits incongrus, ils surprirent des dizaines d’yeux médusés, creusés dans leur orbite, des silhouettes trapues, des barbes, des cheveux en fonction de ce qu’on appelait le genre. Les humanoïdes avaient atterri dans une communauté isolée en autosubsistance depuis l’époque des Gilets Jaunes. Leurs étranges hôtes s’exprimaient en ancien français, des verbes, des sujets, des compléments, il fallait bien se concentrer pour comprendre leurs phrases longues et ponctuées de points, de virgules. Durant une semaine ils se reposèrent, burent des infusions bio, des bouillons bio, mangèrent des animaux morts (mais bio), en vomirent bien sûr, et dormirent de tout leur soûl. Les néo-indigènes ne juraient que par un certain Noam Chomsky et le comité invisible, promettaient révolution, anarchie. Des hommes des cavernes lisant dans des livres et ne se servant pas d’électricité. Le choc !

Quelques jours après le départ de ces visiteurs du futur, des deltaplanes tournoyaient au-dessus du campement. Puis ce fut le tour de drones à plus basse altitude et enfin de représentants de l’Empire Franco-Européen. Le campement réclama des compresses, quelques autres produits de consommation courante dont leurs parents avaient vanté l’utilité. Les émissaires revinrent avec le matériel, proposèrent vaccination et suivi médicalisé dans l’hôpital le plus proche. Le ver était dans le fruit. Des nombreux néo-indigènes cévenols sortirent de leurs forêts pour découvrir l’extérieur, que le ciel pouvait être haut ! Les hologrammes réverbéraient leur propre fascination, tout acte devenait facile, presque anodin, même s’exprimer était plus commode une fois que les anglicismes rentraient dans le cortex. Dans le « camp de base », un vote – comme toujours à main levée – décida qu’il fallait s’ouvrir à la société puisque vraisemblablement les guerres avaient pris fin. Tourisme, échanges, troc, cartes de rationnement biométriques. Plus rien ne sera comme avant.

11 janvier 2019

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