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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à l’impérialisme américain

27 January 2019 - 2022 : Les Yézidis

J’ai élu comme emblème un aigle parce que ça impressionne et qu’au-dessus, personne. Détraqué tous les fuseaux horaires et fait trembler Babel, qui d’autre que moi en avait la trempe ? J’étais la terreur du XX° siècle, je fascinais, je rayonnais envers et contre tous. Mon règne approchant dangereusement de son terme, l’heure est à la repentance.

J’ai dicté la force et la bêtise sur le continent Amérique dont je me suis attribué le titre. La région aurait pu s’appeler Abya Yala[1], mais voyez-vous je prononce mal ces langues de voyelles. Le président Allende pistolet sur la tempe dans son palais en flammes, le 11 septembre que le monde a oublié, celui de 1973. La cape du sinistre Augusto Pinochet recouvrant les quatre mille kilomètres de longueur du Chili, près de vingt ans de libéralisme cannibale et de brutalité sans commune mesure. Le soutien aux autres régimes crapuleux et aux mercenaires de l’internationale fasciste, du Mexique à la terre de feu, les ennemis de mes ennemis étaient mes amis, qu’ils violent des enfants au petit déjeuner ou chassent des paysans de leurs terres brûlées. Plus d’un siècle de manipulations tous azimuts, même les théoriciens du complot les plus créatifs n’auraient pu faire étalage d’une telle imagination.

            Main sur le cœur, j’ai prêché le feu au Moyen-Orient car je n’y comprenais rien et que la Bible évoquait vaguement le coin. Souvent sincère, toujours hors sujet. La guerre contre le terrorisme déclarée au début des années 2000, l’entrée dans le siècle un coup de fusil au plafond. Ensuite ? Des drames, des approximations et encore des drames. Le bourbier afghan aurait dû servir de leçon, mais non. Les armes de destruction massive reconfigurèrent la région, je démantelai l’Irak pour y substituer le chaos. Confessionnel, pour changer. D’autres guerres suivirent, silencieuses, tout aussi honteuses. Mes drones frappaient les villageois au doigt mouillé, un jeu vidéo où des loqueteux meurent pour de vrai. On voit le curseur se rapprocher de l’endroit où se terre un chef terroriste, vu de haut tout est noir et gris. Un silence épais ponctué de bip-bip. Le décompte macabre et la déflagration qui soulève le sol. La tête de l’hydre décapitée, vingt repoussaient de haine à la rosée du matin. Irak, Somalie, Yémen, Afgha, mais puisque je vous dis que j’étais de bonne foi.

            Comme les armes ne suffisent pas j’ai étouffé les nations avec mes narcodollars, aucun échange n’y coupait, tout me revenait. Suivez mes préceptes ou crevez car c’est le seul système qui me sied. Une guerre ne pouvait se mener sans mes petits billets verts, je trouvais toujours un moyen pour remporter dans les banques ce que le champ de bataille ne résolvait pas. Vos dirigeants se sont succédés, parfois provocateurs à mon encontre, mais aucun n’a trouvé le courage de contester la suprématie du veau d’or.

Par le dollar j’ai triomphé, par le dollar je chuterai. La Chine, détentrice d’une part significative de ma dette, décidera quand il lui semblera bon d’appuyer sur le bouton « Game Over ». J’aurais dû éviter pareille bévue mais mon principal défaut se nomme arrogance. Un autre impérialisme se lèvera, celui du milieu et il retrouvera son centre. Quelque chose me dit que vous plaisanterez moins, chers « partenaires »… Déjà les nouvelles routes de la soie -« Initiative route et ceinture » selon la terminologie – étendent leurs tentacules jusqu’en Europe de l’Ouest et s’enroulent autour du cou des indécis. Pour sûr elles vous briseront la nuque en dépit de leurs sornettes sur les partenariats gagnants-gagnants. Mais vous n’êtes pas si crédules, si ? Alors je continue. Les ports de vos grandes nations finiront comme ceux de Sri Lanka ou du Pakistan, leur drapeau rouge frappant le vent, en terrain conquis. Insatiables, ils redessineront leurs frontières jusqu’à s’accaparer les eaux territoriales de leurs voisins en arguant du droit divin, le leur bien évidemment. Un mot de trop, une contestation ? Ils y enverront leurs hommes gonflés aux hormones de la Chine éternelle, trois millions de militaires actifs n’attendant qu’une simple provocation pour se déployer. Des îles artificielles prendront pied dans la nuit, une diplomatie sur pilotis repoussant les navires importuns sur la plage puisque la mer leur appartient. Un jeu de société où ils remporteront toutes les manches.

            Ne vous réveillez pas, il est déjà trop tard. Unique pays où le capitalisme marche, et à marche forcée, l’unique aussi à en accepter pleinement les règles, la Chine brûlait de récupérer son sceptre. On la jugeait incapable de se diversifier audelà de la copie bon marché. On a créé un monstre capitalistique, brutal, cynique. Dans les prochaines années elle sucera tous les secteurs de votre économie industrie, finance, agriculture, start-up, PME, haute couture s’il le faut et vous les rendra, exsangues. Après son auto-couronnement, seuls ses plus proches alliés, pour l’instant peu nombreux, ou les insignifiants goûteront à la tranquillité. Occidentaux et émergents, vos maîtres chinois ne vous laisseront pas une miette de ce qu’elle convoite. Ils feront tout mieux que vous, sans délai ni préavis de grève. Vous ne résisterez pas à ce rythme effréné et deviendrez, en moins de temps qu’il faut pour construire un gratte-ciel, l’usine de la République populaire.

            Cette révolution de PIB ne changera pas le sort des populations suffoquant sous la botte d’un puissant. Quelle différence que l’oppresseur aborde l’écusson des Pharaons, de l’Empire romain ou de la Chine ? Soit. Mais ce serait oublier bien vite la boîte à rêves de l’oncle Sam qui s’ouvrait pour tapisser mes méfaits d’héroïsme aux yeux verts. La révélation de nos exactions en territoire syrien ? Tiens donc, un film à la télé ce soir sur de valeureux Navy Seals à la recherche d’une fillette capturée par de (très) méchants terroristes. Aussitôt mes bavures orientales s’éloignaient des préoccupations du téléspectateur, sa colère évaporée dans le pop-corn sucré. Abu Ghraib, Guantánamo – nous qui luttons pour les droits de l’Homme à Cuba ? Allez, reprenez un peu de Rihanna ou de Le Bron James avant de vous coucher. Pompier pyromane, j’appliquais des tartines de soft power sur les plaies du Tiers-Monde. Demain, qui pour sortir les perdants du choc des Titans de leur triste réalité puisque notre industrie culturelle aura périclité ? Vous ne pourrez pas vous abriter dans les plis de la musique venue de Chine, dans les couleurs de ses fresques cinématographiques. Je doute réellement que vous fondiez un jour devant une épopée de quatre heures traitant du règne glorieux de Qin Shi Huang Di, l’unificateur de la Chine impériale. La face de la domination apparaîtra pour ce qu’elle est : brute, sans compromis. Le rayonnement culturel d’une nation ne se décide pas au détour d’une réunion de caciques assoupis devant un Power Point.

Un soir, j’en suis certain, vous tomberez dans votre vidéothèque ou l’équivalent en science-fiction sur un vieux film étasunien de la fin des années 2000. Scène culte du cinéma préhistorique, le Joker défiera Batman derrière la vitre sans tain du commissariat, son maquillage arc-en-ciel dégoulinant de folie. La séquence filera et une lame de regret vous traversera de part en part. Soudain vous serez vieux et vous ne comprendrez plus la société dans laquelle vous évoluez. Vague à l’âme sur votre lit en bambou, vous soufflerez ce réflexe d’ancien habitant du XX° siècle : « Ah au moins avec les Américains… »

16 janvier 2019


[1] Nom donné par le peuple kuna, originaire du Panama, pour nommer le continent sur lequel ils vivent. Signifierait « terre dans sa pleine maturité » ou « terre de sang vital ».

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