Menu

Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem aux stylos

1 February 2019 - 2022 : Les Yézidis

Une notification tombera aux alentours de 14 heures, quelque part à la fin du siècle :

« Grigny, saisie record d’un arsenal calligraphique de quatre mille stylos Bic 4 couleurs et de treize stylos-plumes Mont-Blanc de luxe. C’est le chien anti-encre des douanes, « Benala », qui a permis la découverte de ce véritable magot, dissimulé en divers endroits de l’appartement, notamment sous un faux plancher et dans le bac à légumes du frigidaire. Le suspect, un homme connu des services de police pour des faits de recel et de violences en réunion, encoure une peine de dix ans de réclusion criminelle assortie d’une amende de 25.000 euros convertibles. Selon les premières […] »

            Vous semblez sceptiques, attendez la suite. La progression galopante du tout-numérique et les innovations sans cesse plus audacieuses rendront désuètes des habitudes que l’on pensait encrées sous notre épiderme. La marche du progrès me rétorquerez-vous. Certes, mais la tendance est exponentielle, bateau ivre expulsant les passagers pas assez bien cramponnés à chaque changement de cap. Ainsi, des objets totémiques de notre quotidien mais trop connotés hier passeront par-dessus bord, à l’image du stylo. Celui que vous avez en bouche, celui qui obstrue le tiroir de la table à coucher, le gros, moche, coincé au fond de votre sac à main, le précieux légué par votre collectionneur de père. Quel besoin de coucher sur papier ce que l’on pourra texter ou dicter en trois fois moins de temps ? Le shadowphone toujours dans notre poche ou clipsé sur l’avant-bras, aucun intérêt que cette chose longue et incommode. La geste manuscrite se raréfiera naturellement, il fallait prendre le vent petite plume, s’y engouffrer pour ne plus jamais retomber. Nos enfants manieront le stylo mais bien moins fréquemment, leurs enfants le considèreront avec dédain, leurs petits-enfants avec stupeur. Oh, et puis quoi encore ? Les dents jaunes et les livres papier ? Il aurait dû atterrir dans les abîmes de l’oubli collectif, coulant confortablement de quelques centimètres chaque mois. Dans ces fonds boueux où peu de contemporains s’aventurent, des épaves de lecteurs cassettes, des pantalons pattes d’éph. Pour les grandes occasions on aurait ressorti sa plus belle écriture, anniversaire de mariage, naissance, avant de la remiser dans la boîte à babioles inutiles. Mais les événements accélèreront sa disparition.

            Misant sur le contrôle total des moyens de communication pour contrer criminels et terroristes, les Etats du premier monde se renforceront drastiquement en enrôlant les hackers les plus talentueux de leur génération et parviendront ainsi à détecter toute communication suspecte partant d’un appareil connecté. Conscients de ne plus pouvoir lutter frontalement contre cette pieuvre détectant le moindre code secret dans un chat anodin, l’illégal opérera un virage en arrière. Signant leurs échanges d’un trait d’encre, via courriers et morceaux de papier, ils passeront sous le radar des grandes oreilles de l’Etat. Accepter de ralentir la cadence pour éviter la potence. Souvenez-vous de Ben Laden, arrêté au bout de dix années alors qu’une seule aurait suffi s’il avait pénétré dans les arcanes des nouvelles technologies. Pas de messagerie cryptée, pas de consigne laissée sur un forum lambda. Aucun réseau social ni appli. Une lettre, un stylo, un message manuscrit, un coursier. Le barbu milliardaire avait un coup d’avance.

Dans plusieurs décennies un rapport d’Interpol ou d’une organisation ayant pris le relais alertera sur la prolifération de cet engin désuet dont seuls les délinquants trouveront une utilité. Pour endiguer le développement de réseaux criminels reposant sur le maniement du stylo, ils préconiseront tout bonnement l’interdiction de l’écriture manuscrite. Quelques années plus tard, Pékin franchira le Rubicon en réprimant non seulement la possession mais aussi la vente de stylos, feutres ou crayons. Effet d’imitation ou peur de laisser passer le train, les tigres asiatiques, la Russie, l’Europe et ce qu’il reste d’Etats-Unis embrayeront. Des bourses aux stylos supervisées par la police permettront aux citoyens d’échanger leur matériel interdit contre des jouets, des bons alimentaires, des ballons de foot ou d’autres produits financés par les entreprises partenaires. Lien de cause à effet : le marché noir du stylo prolifèrera en bas des blocs. « Stylo Parker première qualité, Parker, Parker, stylo Parker ». De poussiéreux experts en pédopsychiatrie ou en sociologie affirmeront, sans ciller, que la fin de l’écriture manuelle a entraîné une baisse de la capacité de concentration et détruit toute notion d’ortograf. Allez savoir…

            S’imprègnera l’idée que l’on n’écrit pas au stylo mais au stylet numérique, plutôt qu’on n’écrit pas du tout mais qu’on tape, qu’on pianote. Cependant, malgré la sévérité des sanctions, les stylos ne finiront pas tous à la casse ou dans les pognes de narcotrafiquants. Des romantiques garderont précieusement leur vice calligraphique et le rechargeront avec des recettes maison dignes des plus grandes heures du tatouage carcéral russe. Des anciens qui connurent le temps où écrire à la main coulait de source, mais pas que. Beaucoup auront l’âge de Rimbaud et se cacheront sous leur couverture à une heure indue, lampe de poche dans la bouche, pour assouvir leur passion. La couette constituera un des derniers espaces d’adrénaline de nos sociétés normées où tout sera mesuré à la serpe du marché.

Ils allongeront de gauche à droite le poème cent fois ressassé dans la journée, « Virginie, muse de mes nuits […] ». Des mots balourds, une syntaxe approximative mais des lettres putain, des mots, du jus de tripes ! Que l’esprit s’élargisse pour dépouiller chaque sentiment, en long, en large et en travers, tandis qu’une photo ne requiert que quelques secondes d’attention. Ils écouteront en hédonistes le glissement de la pointe sur la feuille, un léger « chuuut, j’écris ». Puis ils plieront la lettre avec méticulosité, en trois parce que ça a plus de cachet, et la dissimuleront de mille manières différentes. Pour cela ils s’abreuveront de films ou de séries d’espionnage, le contexte passant au second plan, eux ne retiendront que les faux cols ou les doublures de manteaux. Et le frisson aussi.

Les destinataires ouvriront l’objet convoité dans la paume de la nuit, quand les tuluntum des notifications se mettront en veilleuse et que les parents ronfleront d’apaisement. Le collant s’arrachera de l’enveloppe, la lettre s’étirera dans les doigts. Elles en sentiront l’odeur, voyageront dans une forêt d’eucalyptus chimiques et se lanceront dans un aperçu de l’amour reçu. Sur la page, les boucles des L ne trouveront pas leur rythme de croisière, trop serrées, les majuscules n’apparaîtront que comme de moyennes minuscules. Maladroites, certaines fins de mots flancheront, comme miroir de la parole qui s’étiole sous l’effet de l’excitation. Encore tremblantes, elles attraperont le verso d’un emballage ou une feuille recyclée pour en faire une lettre. Alors le stylo sortira de sa cachette et heurtera la feuille de son encre interdite.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *