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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem au clown

9 February 2019 - 2022 : Les Yézidis

Bien sûr que ça m’attriste… Vous voulez tout savoir ? Hum, allons-y alors. Dernier clown de France, j’ai vu tous mes camarades s’appliquer une couche de démaquillant et ôter leurs grandes chaussures pour suivre une voie plus sûre. Non seulement je suis seul mais côté travail… Disons que je sors de moins en moins mon costume du placard. Mon métier le reste de l’année ? Un peu de tout à vrai dire, de l’intérim dans la vente, le guichet au théâtre les jeudis soirs, je file des coups de main à des amis de temps à autre. Puis bassiste dans un groupe de metal mais on tourne de moins en moins avec l’âge. C’est pas facile facile tous les jours mais je m’accroche, puis clown c’est ce que j’aime depuis tout petit. Me déguiser, tirer la langue, prendre une voix rigolote pour amuser la galerie. Donc, tant que je peux exercer ma passion…

 Je mentirais si je disais qu’on ne l’a pas vu venir la crise. Ça a commencé avec l’interdiction de la présence d’animaux sauvages dans les cirques. Entre parenthèses c’est assez hypocrite cette notion d’ « animaux sauvages ». Qui se déplacerait pour applaudir un berger allemand avaler des croquettes en dansant sur du rock ? Et même dans ce cas y’aurait eu des assos pour nous accuser de maltraitance et exiger qu’on les reloge dans des familles d’accueil. On a joué le jeu, hein, pas le choix, mais le cirque sans éléphant ni singe savant… Un spectacle presque comme les autres, sans magie. Sans grain de folie. Inévitablement la fréquentation en a pris un coup et pas mal de cirques ont fermé boutique. Merci les écolos ! L’activité se cassait déjà la gu… la figure et il fallut qu’un acrobate de Charleville-Mézières se brise la nuque lors d’une répétition pour que le gouvernement interdise les représentations de trapèze. Déjà que les femmes à barbe et les animaux avaient foutu le camp, c’était le tour des balèzes… Bref, là, on a tout de suite su que c’était la fin des haricots, on pouvait plus se mentir. Sans animaux ni acrobates, nous, les clowns, étions parmi les derniers à tenir le chapiteau pendant que les gradins se vidaient.

Dans les années 2020, le cirque ne ressemblait plus à cette bulle d’étrangeté où les Français de toutes classes sociales venaient s’évader de leur quotidien bien fade. Ça vous paraîtra surprenant mais avant… avant ça y’avait des cirques dans tous les coins de la France. Y’en avait pour tous les goûts : les classiques, les avec des chevaux, les modernes, les historiques en plein Paris. Puis ce côté Belle Epoque avec ces couleurs chatoyantes, ces chapeaux haut-de-forme. Et des numéros inchangés durant toutes ces années ! Mais les temps, eux, ont changé, les gens préfèrent les parcs animaliers immersifs ou les jeux-vidéos. Tellement plus pratique pour les parents que d’habiller les enfants, prendre la voiture, faire la queue et se serrer sur des strapontins.

Devant la gravité de la situation on s’est même regroupé dans un syndicat : le Collectif pour la Liberté des Outrecuidants et des Ouistitis de la Nation (le CLOON). Et on y a cru. Avec des camarades j’ai même été reçu en nez rouge par Philippe Edouard, le premier Ministre de l’époque. On pensait qu’il avait entendu notre désarroi et compris qu’il y était un peu pour quelque chose. Nos préconisations étaient pas non plus extravagantes puisqu’on demandait juste à être recasés. Hôpitaux, maisons de quartier, écoles, sanatoriums, prisons, n’importe quel endroit qui voudrait rire de nos blagues. Ah on s’est bien fait rouler, il cherchait juste à gagner du temps. J’aurais dû m’en douter en le voyant, moitié de crâne à l’air et sec comme un coup de matraque… Mais pardon, ne parlons plus politique, restons sur les vrais clowns. Après l’échec des négociations, donc, près du tiers des cirques ont fermé et de nombreux camarades ont perdu la foi. Puis la dégringolade a continué.

Alors on a foutu le bazar, ce qu’on fait le mieux. Les « clowns braqueurs » ? Promis je vous en parlerai mais n’allons pas trop vite. Y’a eu les pétitions, les manifs à Paris et en région. Les opérations « ville triste » où on se déguisait en clowns tristes – vous savez avec un sourire à l’envers, comme ça – et on sortait dans la rue et les transports comme si de rien n’était pour protester silencieusement. Un échec : on faisait pleurer les gosses et les parents nous fichaient leur poing dans la tronche. Avec du recul, c’était pas la meilleure solution. Entre les films d’horreurs où le clown apparaissait pour le pire des sadiques et les crétins qui s’habillaient en clowns pour terroriser leurs voisins… Le Collectif opta pour une autre méthode : placarder des affiches de manière à alerter sur notre situation. On nous voyait derrière des barreaux avec comme en-tête : « Chaque année des clowns disparaissent de leur milieu naturel par la faute de l’homme (politique). Aidez-nous à les sauver ». Même l’humour marchait pas. Alors on a tenté les concerts de casseroles devant chez Philippe Edouard, mais un reptilien ne dort jamais, on a juste récolté des flashballs dans les côtes dormantes. C’est pour se venger des humiliations du premier Ministre et des autres Randonneurs que cinq clowns d’un chapiteau de Lyon ont décidé de faire péter la banque. Ils étaient pas à leur deuxième braquage à main armée – et en nez rouge ! – que les flics leur sont tombés dessus et direction la cellule pour longtemps. Si je connais les « clowns braqueurs » ? Tous les clowns se connaissent… Alors oui, de vue. Pas des mauvais gars, juste des rêveurs qu’on avait brisés.

Le plus dur est de savoir qu’on n’a pas été soutenus par les générations de spectateurs qu’on a régalés. Ça, oui, c’était dur. Les autres clowns ont alors jeté l’éponge pour finir derrière une caisse enregistreuse Amazon, les plus chanceux restant dans le milieu du spectacle. Au début, le CLOON organisait des banquets clownesques, genre anciens combattants qui reparlent du bon vieux temps. « Ah au moins à l’époque, ça filait doux en Algérie… » L’équivalent mais en clown mais c’était pas non plus super drôle. Au bout de quelques années le cœur n’y était plus. Plus personne n’exerçait et c’était trop douloureux de revêtir notre vraie peau une fois l’an. Mieux valait tuer le clown qui s’agitait en nous.

Désolé les enfants, j’étais censé vous faire rire et me casser la figure toutes les deux minutes. Mais voilà… Gédéon m’a demandé si j’étais triste d’avoir aucun copain. Et j’ai voulu vous parler de mon histoire. Sinon vous avez vu mon nœud papillon ?

21 janvier 2019

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