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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem à Poutine

15 February 2019 - 2022 : Les Yézidis

Vladimir Vladimirovitch Poutine

Kremlin

Moscou, Russie, 103073

Monsieur le Président,

Ecrire un courrier en 2022 n’a rien d’évident. Il faut aimer tâtonner, perdre son temps. C’est vain, c’est désuet. Bouteille à la mer en langage de marin. D’autant plus que ma décision n’est pas encore arrêtée. Peut-être que je déchirerai ce courrier en mille morceaux après y avoir apposé le point final. Que je le garderai au fond de mon cabas en me répétant chaque matin qu’il faut que je l’envoie. Quand bien même je décidais de le poster, parviendra-t-il jusqu’à votre bureau ?

Quoi qu’il en soit, sachez, Monsieur le Président, qu’il sera beaucoup question d’amour dans cette lettre. Un mot bien étrange, même pour une enseignante de langue comme moi. Un mot bondissant, jamais utilisé à bon escient.

Je suis née sous l’ère du camarade Khrouchtchev et bien qu’on en parle comme d’une époque de dégel, il fallait s’accrocher et filer droit. Malgré la dureté de nos vies, j’ai aimé l’URSS, même celle du camarade Brejnev, les défilés interminables à taper dans des mains épuisées par le froid mais le sourire intact. Je vivais, pardon, nous vivions dans le plus beau pays du monde, un grenier de merveilles où l’espoir se semait par poignées. Les choses paraissaient simples :un logement, un travail, une destinée commune. La culture racolait jusqu’aux datchas les plus reculées, les petites gens se bousculaient pour assister à des représentations d’opéra, de théâtre. Les livres ne se rebroussaient pas dans les bibliothèques bourgeoises, s’alimenter l’esprit était parfois plus simple que de s’alimenter tout court. A l’intérieur du cadre strict du socialisme, d’immenses étendues d’évasion et de savoir. C’était ça aussi l’URSS : déguster du caviar sur une tranche de pain rassis. De toute manière, notre histoire ne se décline qu’en grandiose ou en pathétique. La normalité n’est pas slave, ni caucasienne, ni sibérienne, ni aucun de tous les peuples qui nous composent.

Si j’aimé l’Union Soviétique de gré et de force, ce fut plus long avec la Russie, vous vous en doutez. Le chaos des années 90 laisse encore ses stigmates dans notre inconscient. Dix ans de sauvagerie, un mouvement de foule géant où chacun, orphelin de repères, piétinait son voisin pour un quignon de pain. Nous n’étions rien de plus qu’un sac plastique coincé dans les branches de décembre. Comme mes compatriotes, j’ai autant souffert de l’effondrement de notre monde que de tout ce qu’une clique de bandits avait décidé de s’accaparer. A longueur de programme télé on les voyait parader, coupe de champagne à la main,  avec les héros de la démocratie, vantant les opportunités qu’ils nous avaient braquées. Quelle humiliation ! Puis vous êtes arrivé dans votre costume de fonctionnaire sur un air de j’ai vu de la lumière. C’était le début du siècle, une éternité ! Petit à petit vous avez débarrassé la patrie d’une bonne partie des sangsues qui pompaient nos énergies fossiles et nos comptes d’épargnes, ramené à plus de raison les voyous à la petite semaine. L’économie est repartie, des écoles rouvraient, un souffle de vie nécessaire, pas aussi puissant que celui gonflé à l’hélium du socialisme, mais un frisson à votre évocation.

J’aime la façon dont vous incarnez la Nation. Vous n’avez jamais eu peur de personnaliser notre drapeau, vous êtes la Russie et la Russie le sait. Après vous, les présidents seront des PDG qui se parachuteront doré aussi vite qu’ils sont arrivés. Vous touchez le cœur des modernes, des nostalgiques de Staline, des Orthodoxes, des Tchétchènes, des babouchkas sous leur chandail émietté, des têtes brûlées, des nationalistes, des entrepreneurs, des Russes de la diaspora et de l’au-delà. Vous enjambez les classes sociales, les divergences ethniques, tous les Russes ou presque autour d’un homme. Peu importe comment ça se passe ailleurs, chez nous c’est comme ça.

J’aime aussi la façon dont vous avez relevé notre peuple face aux autres. Votre ténacité à exiger le respect et à tonner notre importance dans une mappemonde que nous traversons en grand écart. Bien sûr, nous ne serons plus les maître des cieux, le temps de la guerre froide était si binaire : le yin, le yang et leurs alliés respectifs. Toutefois, notre République a retrouvé de la voix ; le pitre gorgé de vodka qui se vautrait devant les puissants pour réclamer des lignes de crédit n’est qu’un lointain délire. Dorénavant, nous pouvons nous permettre d’agir, et loin, et de modifier le cours de l’injuste. Nous avons sauvé la Syrie contre le reste des nations quand la cacophonie régnait et que ces dernières n’entendaient que les battements d’une actualité qu’elles ne comprenaient pas. Je suis fière que mon pays n’ait pas cédé aux provocations puériles et à l’immédiat. Dans quel état pataugerait l’Orient si nous avions le sang nord-américain ? En opposition à ces excités de l’opinion publique, la Russie ressemble à une vieille dame patiente. Sévère et rassurante. Les Chinois, les Indiens, les Iranien, les Turcs l’ont compris. Pour les autres, on pourra rajouter « à leur dépens ». Vous avez libéré nos frères d’Ossétie, d’Abkhazie, de Crimée, du Donbass et de tant d’autres lieux où notre présence était menacée. Bien sûr d’autres embûches nous attendent puisque les pays baltes manivellent la haine du russe et l’Occident continue sa croisade contre tout ce qui ne mange pas dans sa gamelle. Mais je sais que vous ne céderez pas et finirez par l’emporter.

Pardon, je m’éloigne du sujet… C’est dans cette Russie, votre Russie, que mon fils Sacha a grandi. Mon mari parti brutalement d’un cancer, je l’ai éduqué seule dans le respect des traditions, avec sévérité je le concède mais il fallait bien que l’autorité survive à son père. Les années se sont égrenées, plus tranquilles que je l’aurais imaginé. Une vie simple comme le 2 pièces que nous partageons à Mourmansk, lui la chambre, moi le salon. A mon grand désespoir les études ne l’intéressaient pas et il jonglait avec des petits boulots qui lui permettaient des à-côtés dérisoires. Son avenir paraissait bouché mais il se tenait, dieu merci, loin de l’alcool et de la virilité de bas étage. Un bon garçon, sans histoire. Je me rappelle comme d’un passé qui repasse sans cesse du moment où on m’informa qu’un brise-glace nucléaire avait perforé le port et qu’on estimait le nombre de victimes à celui d’un carnage. Sacha n’aurait jamais fait de mal à quiconque, un brave garçon, vraiment, pas une bagarre, jamais un mot de trop. Seul le ciel sait pourquoi la haine de l’autre, l’Emirat Moscovite. Toute cette boue. Il avait dix-huit ans et les médecins lui annoncèrent qu’il aura « seulement » la jambe amputée au niveau du genou. J’étais dévastée mais lui encore plus. La douleur, l’infirmité vis-à-vis des autres, ce n’était rien qu’il disait, rien en comparaison des centaines qui ne reviendront pas.

Je tenais à vous remercier de lui avoir redonné dignité. D’abord en le visitant dans sa chambre d’hôpital, comme vous l’avez fait pour toutes les victimes, avec la plus grande discrétion. La photo de cette rencontre est accrochée sous bonne escorte dans notre appartement et la date de ce jour inoubliable, comme un post-it collé sur mon cœur ridé. Car vous avez sauvé mon fils en le regardant bien dans les yeux, comme un homme et pas comme une bête blessée, et en lui disant qu’il était temps de se battre. Qu’il était trop jeune pour s’apitoyer sur son sort. Que son pays comptait sur lui et que c’était le seul moyen de vaincre ceux qui lui avaient fait ça. Un électrochoc quand tous les proches et amis, gênés par ce creux au niveau de la couette, l’accablaient de commisération avant de prendre congé, soulagés de quitter cette odeur d’hôpital. Vous lui avez transmis un je-ne-sais-quoi qui l’a contaminé, une flamme de votre feu intérieur peut-être. Sept mois plus tard, sa prothèse ne le dérange plus pour marcher, ni pour affronter le regard des autres. Il se considère comme un survivant, un blessé de guerre. Des fois, pour rire, il me dit qu’il en serait presque fier ! Puis il s’est trouvé une fiancée douce et attentionnée, pense à suivre une formation dans le tourisme ou l’hôtellerie, c’est qu’il a la vie devant lui ! Avant votre venue, il se terrait de honte sous ses perfusions. Vous en avez fait un homme droit et courageux. Un Russe comme vous les aimez. Je ne vous en remercierai jamais assez.

Ana Boronine

2 février 2019

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