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Les chroniques à Jéré

Hommage pré-mortem aux oeuvres d’art étrangères

27 February 2019 - 2022 : Les Yézidis

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Avant de se retrouver dans le box des accusés face à dix ans ferme, Yasmine Smaili n’avait que deux craintes dans l’existence. Qu’un raz de marée géant emporte Nice et qu’elle se fasse renverser par une trottinette électrique, bien silencieuse et perfide. Autant dire une femme sans histoire. Beurette issue d’une famille nombreuse ayant grandi dans une cité verticale ombrageant la croisette, elle a fait sauter un à un tous les verrous du déterminisme pour se tricoter une cape à sa mesure. Studieuse quand ses frères et sœurs décrochaient, elle décocha les termes obéissance aveugle et traditions de son lexique adolescent. L’ « ovni », qu’ils l’appelaient entre eux, même pas affectueusement, en sa présence ou non. Surtout Mounir, un crétin au front bas dont l’unique qualité humaine résidait dans son statut d’aîné. Bac mention bien, doctorat en égyptologie, elle traça sa voie, loin du quartier. Montée sur Paris à l’âge de vingt-sept ans, sa trajectoire la prédestinait à une carrière universitaire balisée avec Télérama près de la lampe de chevet. Rien qui ne justifie qu’elle comparaisse, blafarde, devant un tribunal d’assises menottes aux poignets.

La bascule pencha en févier 2024 selon son avocat, Maître Rubens, un jeune loup en quête de lumière. Le jour où l’ancien parolier devenu ministre de la Culture annonça que plusieurs dizaines de milliers d’œuvres d’art étrangères – la liste n’était pas arrêtée – seraient restituées d’ici la fin du quinquennat, Yasmine sirotait sans plaisir un jus multifruit dans une poche colorée. Ce qui peut sembler anodin pour le commun des mortels ne l’est pas forcément pour une femme qui a dédié sa vie à étudier en docteur Champollion les viscères des civilisations étrangères. Elle en avala presque sa paille puis pleura des larmes froides au goût de haine. Deux années passèrent sans que le gouvernement ne fasse machine arrière. Des on-dit secouaient le milieu à intervalles irréguliers, affirmant un jour que les pièces obtenues lors de la colonisation repartiraient en sens inverse, un autre que le grand rapatriement concernera toutes les créations conçues en dehors de l’hexagone. Thésarde coincée dans les quelques mètres carrés de sa studette – coquet euphémisme pour édulcorer la galère – elle avait toutes ses nuits solitaires pour ruminer vengeance. Car Yasmine est du genre célibataire par conviction, voyez-vous, la faute peut-être à un physique peu soucieux des canons de l’époque. Des sourcils luxuriants, un menton en galoche, elle sait depuis l’âge des premiers baisers qu’une partie des délices terrestres lui échappera. Et côté caractère, sa capacité au compromis n’excédait pas celle du président efféminé au cheveu mal placé. C’est d’ailleurs le chevelu de la langue qui en mars 2026 doucha ses espoirs en déclarant à grand renfort de repentance que l’Obélisque de Louxor sera restitué à son pays de provenance et que le département des antiquités égyptiennes du Louvre se convertira en un espace immersif centré sur les arts numériques. « Il n’y a qu’un pays en déclin qui passe son temps à s’excuser de son passé », twitta-t-elle aussitôt. Puis elle prit son temps et analysa de fond en comble ce vulgaire troc entre marchands du temple. D’un côté, des gradés cherchant à redonner un nouvel élan panarabe au continent et à faire oublier le temps du débat la mise au pilori des droits de l’homme. De l’autre, des cyniques se réjouissant de signer un accord qui bloquera les migrants aux frontières. Jurisprudence turque, qui contrôle les barrières contrôle son destin.

Leur place est ici répétait-elle à l’envie. Ces œuvres sont là depuis si longtemps que nos aïeux les pensaient à eux. Enfin, pas directement les siens, originaires de Sousse la tunisienne, ville portuaire sahélienne léchée par le soleil, mais nul ne compte de Gaulois parmi ses ancêtres, alors bon… Près de deux siècles que le sphinx de Tanis ronronnait paisiblement de par chez nous et ce crétin de président décide d’un coup de micro que la bête irait se lécher les babines sur sa terre d’origine ! Mais qui en Egypte se souvient de lui, parti bien avant que le canal de Suez ne trace son sillon ? Plus du quart des Egyptiens est analphabète et le reste n’en mène pas large, ne l’oublions pas. Que pensent les principaux intéressés de leurs ascendants Pharaons sinon qu’ils n’étaient que des mécréants ?

Leur place est ici, le sarcophage de Ramsès et les autres trésors antiques car nous savons mieux que quiconque les cajoler. Oui, leur nid est ici, même si notre pyramide est en verre et le soleil voilé par des nuages bas. Les chercheurs égyptiens s’alarment depuis des années de la dégradation de leur patrimoine, qu’adviendra-t-il des milliers de pièces restituées ? Le temple de Louxor est menacé par la montée de la nappe phréatique, d’autres monuments sont en péril pour cause de tourisme intensif et ils en réclament plus ? Certainement le régime ne tardera pas à tendre la main d’un : « s’iouplait, quelques millions d’euros pour entretenir le bien commun », le même bien commun qu’ils piétinent tous le matins. Nous devrons, cons de nous, leur restituer ces chefs-d’œuvre et payer en sus pour qu’ils soient entretenus avec un tant soit peu de décence.

Leur place est ici car le monde aussi. Cent millions de visiteurs par an, tous les continents réunis dans un seul et même petit pays ! Trop occupés à réprimer, les généraux grinceraient des dents s’il devaient assurer la sécurité d’autant de portefeuilles ambulants. Ne vous bilez pas amis dictateurs, les touristes qui découvraient Paris et se rinçaient l’œil de momies et de reliques parcheminées ne feront pas le voyage en Egypte dans le seul but de les admirer. La chaleur, la saleté du Caire et les tours bancales d’Alexandrie, les bandes, DAESH, merci mais on restera à la maison. Sissi et consorts ne pourront compter que sur les quelques touristes locaux et ceux du Golfe pour rentabiliser les investissements. Qu’ils s’attendent à un gouffre financier.

            Folle de rage, sentiment qu’elle se découvrait, Yasmine Smaili écumait les forums, pétitionnait plus souvent qu’à son tour. Puis elle rencontra à la fin de l’année Marc, Jean-Charles, Marc (un autre), Philippe, Bertrand et Michel. Le noyau dur du noyau dur, l’atome de la contestation. A propos de cette bande, les médias rabâchent, sans y croire, le terme fourre-tout de radicalisation. Disons plus simplement qu’ils s’étaient trouvés. Qu’ils cherchaient plus loin que leur routine livresque, un tantinet de peur et d’émotions. Alors ils créèrent un groupe, WhatsApp au commencement puis quelque chose de plus structuré au fil des discussions. Yasmine était le point d’équilibre entre ces mâles grisonnants, un seul regard suffisait pour qu’ils saisissent la désapprobation ou le contraire. Ils lui passaient sa mauvaise humeur, l’enroulaient d’attentions maladroites. Très vite, les comploteurs laissèrent tomber le connecté et optèrent pour les face à face dans les jardins publics. Ils optèrent sans équivoque pour le plus proche du Louvre.

Agir et frapper fort avant que l’oubli ne se charge de tout effacer de son éponge magique. Prendre du symbolique, de l’action directe et mélanger ça dans la viralité des réseaux sociaux. C’est Yasmine, encore elle, qui eut l’idée de se faire l’Ambassadeur d’Egypte en France, un ploutocrate adipeux et arrogant. Un porc qui se gavait de pâtisseries au sucre épais et s’essuyait les mains sur son costume à 2000 dollars. Le client idéal. Oui, d’accord mais on fait comment ? La question de Michel posa un blanc. Avant de savoir comment, prêtons serment. Du jardin des Tuileries où ils marchaient en rond, cour de prison incrustée dans l’Histoire de France, ils se rendirent à la place de la Concorde. Devant l’hologramme grotesque censé singer la merveille offerte – et pas razziée – par Méhémet Ali au bon Charles X, ils se jurèrent de plaider coupable s’ils étaient arrêtés et de ne donner aucun des membres du groupe. Juré, bon, allons boire un café pour nous réchauffer. Parmi les touristes agglutinés autour des tables rondes du bistrot, les sept amoureux des arts étrangers échafaudèrent leur plan.

            Neuf mois de repérages et de répétitions plus tard, la camionnette patientait, clés sur le contact. L’esplanade de l’Institut du Monde Arabe se recouvrait de feuilles d’automne pour un avant-goût d’austère. A l’intérieur du bâtiment en verre, la conférence sur l’art copte battait son plein mais l’Ambassadeur ne devait faire qu’un saut pour vanter la coexistence religieuse et la place de la minorité chrétienne dans le roman national. Une sombre blague. Le voilà qui sortait du bâtiment, shadowphone à la main, dans une démarche de pingouin. En moins de temps qu’il ne fallut pour crier à l’aide, l’Ambassadeur était aspergé de bombe lacrymogène et expédié à l’arrière du véhicule. Le communiqué tomba dans la soirée : l’Ambassadeur était en bonne santé mais captif. Il sera relâché quand l’Obélisque et une dizaine d’œuvres seront rendus à la France. Le maréchal à casquette patienta, qu’avait-il à faire d’un simple diplomate quand l’honneur était en jeu ? Bien embarrassé, le gouvernement français accusait les gauchistes, embrayait sur le terrorisme. Et le 3 octobre 2028, les hommes du GIGN arrêtèrent Yasmine Smaili, dénoncée par un voisin façon maréchal nous voilà, dans une effusion de boucliers en téflon. La cavalerie arriva avec caméras et priorité au direct : « arrestation d’un membre du gang des Tuileries ». Les jours s’écoulèrent sans que l’Ambassadeur ne soit libéré de la cave insonorisée de Boissy-Saint-Léger où il croupissait. Le Caire refusait de céder aux terroristes, le débat était clos. Trop impliqués pour renoncer, les six membres restant du commando refusaient de s’avouer vaincus. Or, que pèsent les gesticulations de quelques doux-dingues face à la realpolitik du bassin méditerranéen ?

 Lors de son procès, Yasmine, les traits asséchés par la détention, plaida coupable et contre toute attente coopéra avec la justice. L’identité de ses complices ? Anubis, Seth, Sobek, Thot et Râ. Puis elle se mura dans un silence satisfait. Perdante, mais pas que.

18 février 2019

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