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Hommages pré-mortem au XXI°siècle

Hommage pré-mortem aux tribunes populaires

9 March 2019 - Chroniques

Samedi 15 décembre 2018, dans le nord de Londres. Des milliers de spectateurs viennent garnir l’enceinte de l’Alexandra Palace pour assister au championnat du monde de fléchettes – Le William Hill World Darts Championship plus exactement – qui, comme chaque année, s’étale grassement entre la mi-décembre et début janvier. Le pèlerinage bordélique et so british d’une classe ouvrière blanche sevrée de transe collective. Que des gueules à tourner dans le prochain Ken Loach car, particularité des fléchettes, seule la tenue distingue les athlètes de leurs supporters. Nuques rouges, abdos chocolatés et tatouages passés, ça suinte le Fish & Chips et la bagarre de saloon. Beaucoup de testostérone, quelques fières cavalières. Et parlant du beau sexe, les fans n’ont pas à envier celles de leurs champions, Victoria même pas Beckham, Geri Halliwell défraîchies d’où ne reste que le rimmel.  On s’y déguise, on y boit son poids en bière, les chants se braillent et rythment les lancers dans le mille. Une ambiance unique à la croisée de la beuverie générale et du sport-spectacle.

Evénement sportif de second plan devenu véritable rituel de noël depuis que le championnat de foot anglais a expulsé les prolos de ses travées. Les clubs de Premier League veulent que les stades soient pleins d’un public plein aux as. Simple. Et encore, s’il n’y avait que l’aspect pécunier… Allez donc expliquer à des passionnés qu’ils doivent à présent rester cloués sur leur strapontin jusqu’à ce que l’arbitre siffle la fin des hostilités avec interdiction de manifester trop d’entrain. Quitte à se ruiner pour de l’ennui, autant jouer son lord et emmener la patronne à l’opéra… Privé de foot, le bas peuple britannique cherchait refuge pour évacuer le trop-plein. Il l’a trouvé dans une cible colorée.

            Ce même mécanisme de gentrification des stades touche la France depuis quelques années, comme si nous n’étions qu’une banlieue de Londres. Rénovés aux normes internationales, les enceintes footballistiques veulent désormais un public à leur image, guindé et bien présentable pour les investisseurs, eux aussi venus d’ailleurs. Rien de plus facile puisque les groupes de supporters sont matraqués depuis près d’une décennie au nom d’une fumeuse lutte contre le hooliganisme. Derrière la volonté d’interdire les fumigènes et les rixes, plus télégéniques que violentes, c’est une forme de critique radicale du pouvoir que ce dernier cherche à museler. Il n’est pas ici question d’opposition politique traditionnelle, même costard mais raie de l’autre côté, sinon de banderoles hargneuses, souvent connes, parfois justes, et de chants qui impriment la colère.

Peu importe si ces fanatiques étaient incrustés dans les virages avant même que les actionnaires ne s’intéressent au ballon rond, le vent souffle du côté des forts, du feutré. Le sens de l’histoire à ce qu’il paraît. Les tenants du foot-business se frottent les mains : les recettes grimpent et ces emmerdeurs de fans de la première heure laissent leurs fauteuils aux cadres sup’ et à leurs gamins pourris gâtés. Pour preuve, l’OM et le PSG, les deux plus importants clubs françois – même si historiquement parlant, seul le premier cité est un grand de ce monde – ont succombé à la karchérisation des tribunes. La vague répressive ne s’arrêtera pas tant que tous les clubs de la très bandante « Ligue 1 Conforama » n’auront pas abdiqué. Certains résistent me rétorquerez-vous. Certes. Certains. Comme irrésistibles gaulois, citons nos frères de Lens et de Saint-Etienne, deux villes cradingues de friches et de bastons. Plus certainement deux bastions de passionnés, peut-être la potion magique à l’embourgeoisement des virages. Mais combien de saisons faudra-t-il pour que toutes les équipes professionnelles se débarrassent de leurs turbulents supporters ? Sournoise, la pandémie ronge l’Europe puisqu’en Espagne aussi on tapote dans ses mains, poliment, et qu’en Italie les gradins se vident encore plus vite que le réservoir de joueurs de qualité.

            Vers quoi se rabattront les excités pour qui aller au stade ne signifie pas regarder le match mais le vivre, le gueuler, puisque les fléchettes n’ont pas d’équivalent en français ?

Vers des équipes de divisions inférieures selon toute logique, pour peu que celles-ci ne heurtent pas leur sensibilité et qu’on veuille bien d’eux, les pestiférés du football champagne. Or, contrairement à nos voisins britanniques, nous n’avons pas la culture du stade, du chant à pleins poumons, et n’aimons viscéralement le foot que l’été, une fois tous les quatre ans. Ce qui signifierait se geler dans des enceintes champêtres dont l’équipe est financée par le boucher du village, peu ragoûtant quand on a connu l’ivresse des soirs de coupe d’Europe.

Autre solution : un vol charter vers une destination de purs et durs, chez nos cousins teutons par exemple. Malgré leurs arènes kolossal conçues comme des temples du foot et de la consommation, ils n’envisagent pas leur public autrement qu’en douzième homme. Un peu plus à l’est, les nostalgiques des ambiances électriques pourront toujours s’encanailler en Grèce, en Turquie, en Serbie, choque thermique garanti sans starlette en loge VIP. Seulement, si on additionne transport, logement, nourriture, boissons et billet pour le match en question, autant se préparer à bouffer des pâtes pendant six mois.

Ou faute de foot, tourner casaque et s’amouracher du rugby ? Trop compliqué, trop estampillé « foie gras du Sud-Ouest » pour convertir de nouveaux apôtres. Les autres sports collectifs : basket, hand et volley ne risquent pas de changer l’équation. Difficile de s’emballer pour une discipline ne rameutant jamais plus de cinq-mille gugus par match quand sa bien-aimée en rassemble dix fois plus. Quoi le tennis ? Le sport de bourges où le moindre « Alleeeeeeeeeeeeeez » est repris de volée par l’arbitre ? N’y songeons même pas. Quid du cyclisme ? Le Tour de France, à la rigueur, mais c’est une fois l’an et les ânes ont soif toute l’année. Il y aurait peut-être le combat libre, ou MMA, mais interdit en France et pas demain la veille que le judo cessera son lobbying.

            Plus prosaïquement, les supporteurs historiques qui ne peuvent ou ne veulent plus encourager leur club au stade se retrancheront dans leur salon ou dans un bar de quartier, la moins pire des options. Rejoindre les potes, écharpe autour du cou ou maillot rétro sur le dos, pronostiquer d’angoisse avant et refaire cent fois le match après. Mais là encore, la police des mœurs rôde, pas de verre dehors, chuut, pensez à ces connards de voisins. Alors ils rentreront las, le match à peine terminé, et se défouleront sur une cannette de bière concassée gisant au milieu de la chaussée. Ils dribbleront avec sur plusieurs mètres malgré ses rebonds trompeurs et taperont dedans dès que deux objets simuleront les buts adverses. Peut-être qu’entre temps un portier les rappellera à l’ordre, ou un voisin vigilant, excédé parce que lui travaille demain.

            Donc, les ultras – ça veut tout et rien dire mais l’électeur de soixante-dix ans derrière sa télé comprend qu’il y a danger – n’auraient pas d’autre opportunité que de se plier. Cela serait toutefois oublier une spécificité toute françoise. Notre vrai sport national qui confine à l’art de vivre : la bonne grosse manif. Ça, on sait faire et personne ne pourra nous le disputer. Le marché et ses sbires politiques ont éjecté les pauvres du marché du travail puis des centres-villes. Voilà maintenant que ces mêmes crapules les privent de leur défouloir préféré. C’est donc tout naturellement que les ex-supporters grossiront les rangs des manifestants. La seule distraction capable de les canaliser. Des chants, des fumigènes, tout ce qu’ils aiment. Un esprit de corps, osons dire de camaraderie, et aucun stadier pour réprimander les bouteilles ingurgitées et les joints sifflés avec les copains. Tout pareil que le foot, sauf que le match, c’est eux.

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