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Géopolitique fiction

Octobre 2019: Caracas et les fantômes de Pinochet

24 septembre 2017 - 2019: Caracas

 

Octobre 2019 : Caracas et les fantômes de Pinochet

 

Paris, octobre 2019

Des années qu’une telle fièvre ne s’était emparée de moi et d’aussi loin que je m’en souvienne je ne pense pas avoir déjà brisé le plafond de mes certitudes pour m’écarter d’une route qui était toute tracée. Journaliste politique depuis 32 ans et éditorialiste au magazine Notre opinion, il m’a fallu une nuit intense d’introspection presque mystique pour réveiller ma passion pour l’investigation, jusqu’alors enfouie dans les entrailles de ma suffisance. L’origine de cette prise de conscience qui m’amènera à refuser à l’aube de la cinquantaine le destin qui m’avait été assigné ? La récente chute du président vénézuélien Nicolas Máduro et la formation d’un gouvernement de transition. Ou plus exactement les images clinquantes et sans appel qui nous sont parvenues de la prise du pouvoir de ce nouveau gouvernement. La photo était trop belle, les sourires trop entendus et l’opinion trop unanime. Quelque chose dissonait dans cette ode à la démocratie retrouvée, dans cette victoire de la vérité sur l’absolutisme, dans ce triomphe éblouissant de la raison sur le dogmatisme.

 

 

Nuit du lundi 1er au mardi 2 octobre. Le réveil annonce 00h10, j’ai une réunion demain matin avec le comité de rédaction mais rien n’y fait, impossible de trouver le sommeil. Repassent sans cesse ces images de l’intronisation du tout nouveau chef du gouvernement de transition vénézuélien, Leopoldo Lopez. Beau brun athlétique au regard carnassier, « le héros de la jeunesse des barricades » savoure avec ses soutiens la consécration de toute une vie. Repassent ces images du palais de Miraflores illuminant la triste Caracas, celles des uniformes garnis de décorations, d’un public trié sur le volet, des costumes de gala, des premiers rangs occupés par évêques, grands patrons et chefs de gouvernement du monde libre.

Leopoldo Lopez, le  Che Guevara de l’élite blanche, d’une jeunesse radicalisée et de l’administration américaine

Ça y est j’y suis ! J’enfile un pull, mes chaussons, attrape mes lunettes et je me dirige vers mon bureau. J’ouvre mon portable et commence mes recherches. D’autres images apparaissent, celles-là en noir et blanc. 11 Septembre 1973, Santiago du Chili : le coup d’Etat pensé par les Etats-Unis de Nixon et Kissinger est en marche, le palais de la Moneda en flammes, bombardé par ses propres forces armées. Puis surgissent le sinistre Augusto Pinochet et sa junte, cohorte de traîtres et de barbares venus remettre le pays au pas. Le renversement de Salvador Allende, retransmis à la télévision, fut mon premier vrai souvenir du monde extérieur. Je me souviens toute la famille rassemblée devant le poste pour assister à l’anéantissement d’un idéal, au viol de la démocratie, à « la fin d’un monde » pour mon père, vieux sympathisant socialiste aux mains usées par l’établi. Je me souviens de ses larmes ce jour-là, grosses comme des billes, silencieuses, déchirantes. Des larmes que je n’aurais jamais dû voir et que je ne reverrai plus jamais.

 

 

Mardi 2 octobre. Pour voir si mon intuition est bonne je dois m’informer auprès de ceux qui ont tout de suite crié au coup d’Etat et rejeté la légalité de la transition. Social-démocrate assumé, j’ai pourtant toujours moqué ces penseurs de gauche qui justifiaient les dérives de tout régime autoritaire sous prétexte qu’il se trouvait dans les tropiques et accusait les Etats-Unis de tous les maux de l’humanité. J’ai même appelé dans un édito de l’année dernière à la destitution de Máduro en pointant du doigt la corruption endémique du gouvernement, la répression des opposants, son incapacité à gérer intelligemment la manne pétrolière et à nourrir son peuple. Mais depuis hier soir je ne suis plus sûr de rien donc je mène ma petite enquête. A 23h, je tombe sur un reportage particulièrement instructif filmant de l’intérieur la tentative de coup d’Etat qui a eu lieu au Venezuela en 2002. Retour sur les événements : en l’espace de quelques jours des troubles fomentés par une opposition prête à tout, une intense campagne de désinformation médiatique, des manifestations qui dégénèrent avec la mort de 19 personnes, des officiers félons, la vacance du pouvoir, l’enlèvement de Chávez par les putschistes et la nomination d’un gouvernement de transition. Et cette prestation de serment grotesque du président d’un syndicat patronal qui se voit octroyer dans un climat de liesse générale les pleins pouvoirs par les membres de l’élite blanche et réactionnaire du pays : riches hommes d’affaires, hauts gradés, ecclésiastiques et autres nostalgiques des dictatures militaires. Tiens donc… Au bout de quelques minutes de réflexion, je prends place sur le canapé, un verre de whisky Islay 12 ans d’âge à la main pour m’aider à méditer. Alors seulement mon esprit s’abandonne, mes pensées s’envolent vers l’Amérique du Sud, le fil du temps se casse, les frontières s’estompent. J’aperçois tout ce beau monde se succéder dans un ballet macabre sur le siège encore sanglant de Salvador Allende et promettre, la main sur le cœur, de défendre la patrie jusqu’à ce que la mort le rattrape.

 

 

Mercredi 3 octobre. Anne me fait la réflexion que ça faisait des années que je n’avais « travaillé aussi tard » pour finir harassé à m’endormir sur le canapé. Bien qu’au réveil ma théorie de la veille me semblait des plus fumeuses, la remarque de ma femme, empreinte de fierté et de tendresse pour l’homme qu’elle a aimé, m’a donné la force dont je manquais pour y croire de nouveau. Après une journée particulièrement ennuyeuse au bureau, je contacte un vieux pote de fac, aujourd’hui journaliste à Ensemble pour lui parler de mes doutes. Il se paye ma tête mais m’invite dès le lendemain dans les locaux de son magazine pour entendre me dit-il « un autre son de cloche » avant de m’envoyer en guise de préambule quelques articles sur le nouvel homme fort du Venezuela. Ce qui en ressort est édifiant ou écœurant, au choix. Issu d’une des familles les plus riches du pays (il se targue ainsi de faire partie de la caste des 1% les plus privilégiés), Lopez n’en est pas moins mouillé dans un scandale de détournements de fonds quand il travaillait au sein de l’entreprise pétrolière P.D.V.S.A. Pour ce qui est de son socle idéologique, il n’a jamais caché ses amitiés avec Georges W. Bush et Alvaro Uribe, défenseurs acharnés comme chacun sait des droits de l’homme et de libertés individuelles. Je découvre par ailleurs son rôle déterminant dans le putsch raté de 2002 bien qu’il s’en soit toujours défendu. Encore plus saisissant : sa responsabilité dans les affrontements opposant depuis plusieurs années les forces de l’ordre aux jeunes désœuvrés des beaux quartiers et aux mercenaires, lesquels ont causé des centaines de morts. Enfin, son refus aveugle de reconnaître tout résultat sorti des urnes qui ne lui soit pas favorable et son appel continu à la salida, c’est-à-dire au départ de Máduro, je cite : « par tous les moyens ». Si Máduro ne m’était guère sympathique, Lopez semble à mille lieux d’être l’alternative dont le pays a besoin.

 

 

Militants démocratiques en route pour une manifestation pacifique contre le régime chaviste

Jeudi 4 octobre. Me voici donc installé dans le bureau exigu de Gilbert Labbé non sans avoir été scruté de la tête aux pieds par ses collègues qui semblaient se demander pourquoi Daniel G. venait s’encanailler dans ce repaire de gauchistes. Gilbert dont les bacchantes, l’éternelle clope au bec et les expressions à la Gabin lui valent le surnom d’Astérix est une des figures de la gauche altermondialiste. Un grand verre de whisky,  des nouvelles de nos femmes respectives et de nos amis communs nous serviront d’introduction : « Bon, je suppose que t’es ici parce que tu penses t’être trompé de cheval en misant sur Lopez et sa gueule d’acteur de telenovela ? » Je lui parle de mes interrogations, de 2002 et du rapprochement que j’ai opéré instinctivement entre Lopez et Pinochet. Partant d’abord d’un rire guttural ponctué de quintes de toux, Gilbert me brosse un exposé édifiant de la situation vénézuélienne, à rebours de tout ce que j’ai bien voulu entendre. « Les cas du Chili d’Allende et du Venezuela de Máduro se ressemblent sur plusieurs points : il s’agit d’abord de gouvernements progressistes démocratiquement élus qui sont renversés illégalement grâce à l’appui des Etats-Unis. Et tout ceci est rendu possible par trois mécanismes complémentaires qui forment un scénario duplicable à l’envie. » Pédagogique, il déplie : la déstabilisation intérieure qui s’exprime par une opposition radicalisée, l’importation de paramilitaires colombiens, la présence de criminels armés dans les cortèges mais aussi par des assassinats ciblés, des sabotages de secteurs clés de l’économie et des intimidations en tout genre de manière à créer le chaos généralisé. Les conséquences multiformes de ces déstabilisations sont bien sûr imputées au gouvernement qui se retrouve pris au piège sauf à sortir du cadre démocratique. La déstabilisation interne ne suffisant pas, les sanctions économiques internationales imposées par les Etats-Unis et leurs alliés mettent le pays à genoux. Devant ma remarque sur l’antiaméricanisme un peu facile de son propos, il m’évoque la N.E.D., fonds privé étasunien créé par Reagan qui s’emploie officiellement à soutenir la démocratie de par le monde. Il s’agirait en réalité d’une structure à la marge de manœuvre et aux financements illimités permettant en toute discrétion le prolongement des activités de la C.I.A. Leur objectif étant l’établissement de la « démocratie » dans les pays où la démocratie ne sert pas leurs intérêts. Depuis que le Venezuela a été déclaré par Obama, prix Nobel de la paix, « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité des Etats-Unis[2]», des milliards de dollars ont été déversés dans le pays via notamment la N.E.D. pour soutenir l’opposition allant des modérés aux plus extrémistes[3]. « Si la Russie distribuait 3 milliards d’euros par an pour financer une opposition composée en grande partie d’éléments radicaux, ça ne poserait aucun problème ? » Selon Gilbert, ce qui a réellement changé est le vernis : les selfies ont remplacé les gardes-à vous, les manœuvres institutionnelles ont supplanté les chars et les politiciens télégéniques, les vieux généraux. Gilbert me raccompagne à l’extérieur histoire d’en fumer une «- Tu m’avais parlé de 3 mécanismes, non ? » « -Hehe, tu suis c’est bien. Je te laisse chercher par toi-même du côté des médias nationaux et internationaux. » Bluffé par son argumentaire, je décide de poursuivre mon enquête personnelle en donnant la parole au chavisme, modèle alternatif qui a échoué à transformer son pays, système pulvérisé par ses propres incohérences et qui ne s’est jamais relevé de la mort de son chef, commandant rebelle au destin hors norme qui se rêvait en Simon Bolivar du XXI° siècle.

 

 

Vendredi 30 octobre. Comme chaque matin, je feuillette en arrivant au journal les quotidiens laissés à la disposition de l’équipe. Soudain je m’arrête et bloque sur un titre :  « Au Venezuela, le gouvernement de transition annonce avoir abattu deux terroristes qui transportaient des explosifs. » La suite de l’article est à l’avenant et reprend les arguments des nouvelles autorités sans s’embarrasser de recouper les sources ou d’interroger les familles des victimes. Est-ce pour obtenir le consentement de la communauté internationale ? Probable car M. Trump a aussitôt tweeté que les Etats-Unis étaient prêts à aider le Venezuela pour « foutre les terroristes à la mer ». En 20 ans de chavisme, jamais le gouvernement n’avait déshumanisé ses opposants, aussi violents soient-ils. Quoi qu’il en soit, cette catégorisation définitive permettra de faire régner l’ordre le plus impitoyable à l’intérieur du pays puisque dans le monde post 11 septembre, le terroriste est devenu l’ennemi du genre humain. Réfractaire à nos valeurs et à nos lois, cause de nos souffrances, un terroriste n’est plus qu’un être sans âme mû par la seule haine qu’il nous porte, un mort en sursis qu’il faut abattre avant qu’il ne détruise ce que nous avons de plus cher.

 

 

Samedi 12 novembre. Suivant les conseils de mon pote Gilbert, j’ai contacté Rosario Marquez qui m’a tout de suite invité à assister à une réunion de crise du parti pro-Máduro dans son appartement de Saint-Denis. Magnifique métisse aux formes généreuses et aux cheveux ondulés ramenés en chignon, elle m’accueille sur le pas de la porte d’une bise sonore. Arborant un éclatant t-shirt rouge « Viva Chávez ! » sur un leggin noir, elle m’introduit auprès de ses compañeros, une vingtaine de Vénézuéliens, « mais aussi un frère péruvien et une sœur mexicaine », répartis dans toute la pièce : assis en tailleur ou sur le rebord du canapé, debout, adossés au mur et fumant sur le minuscule balcon. Un fond de cumbia s’échappe de la cuisine où deux femmes s’affairent pendant que les enfants jouent dans les chambres et que les convives parlent politique. A peine installé, on m’apporte sans que j’eus rien demandé une assiette abondamment remplie de riz au poulet accompagné de pain de maïs et de manioc. Assis sur un bout de canapé, j’assiste silencieusement aux débats, l’assiette sur mes genoux et une bière très fraiche à mes pieds. De ce que mon espagnol me permet de comprendre, la conversation tourne autour de la fuite de militants chavistes qui s’ajoute à la vague massive de départs causée par la violence et les pénuries. « Au fait, pourquoi vous vous dîtes chavistes et pas maduristes ? » Rires gênés. Roberto Hernández, président du P.S.U.V.[4] France se propose et assure que Chávez est celui qui a changé la vie des pauvres en offrant logement, éducation, dignité, santé, emplois mais le plus important : l’espoir. Il ajoute que le comandante a bien évidemment commis des erreurs et qu’il a sa part de responsabilité dans la crise actuelle. Je suis surpris de voir qu’ils ne portent pas Máduro dans leurs cœurs et voient en lui, faute d’alternative interne, un moindre mal : « Avec lui, le pays était au bord du chaos mais maintenant on y est ! » Si les arguments exposés sont sensiblement les mêmes que ceux de Gilbert, les leurs respirent l’incompréhension et la peur. Peur pour les proches restés au pays, peur de ne plus pouvoir rentrer chez eux, peur que tout ce qui a été construit dans la douleur soit balayé par le souffle libéral d’un pouvoir illégitime. Chacun a une histoire à raconter, des photographies et des vidéos à montrer sur son smartphone. Des histoires d’astreintes judiciaires absurdes, d’acharnements administratif, d’arrestations nocturnes, d’emprisonnements arbitraires, d’assassinats ciblés. Luis Gustavo insiste avec le français qui est le sien pour me parler de Kevin, son jeune cousin de 18 ans et me tend son téléphone. Je vois un grand et beau noir souriant, le regard malicieux, dans ce qui semble être un parc d’attraction. Je sens l’atmosphère se tendre, les regards se font fuyants, personne ne l’interrompt. Militant des jeunesses socialistes particulièrement actif dans son université, Kevin aimait aussi la danse, son club du Zamora F.C., le théâtre de rue, les virées entre potes. Il rêvait d’Europe et de liberté, de justice sociale pour lui, les siens et le peuple du Venezuela auquel il était si fier d’appartenir. Son corps calciné et tordu de douleur a été retrouvé lundi dernier par des voisins dans son quartier de Maracaibo, l’un des derniers bastions chaviste du pays. « C’est ça le Venezuela démocratique dont tous les médias parlent ? ». La réunion arrivant à son terme, Rosario plante ses yeux noisettes dans les miens et m’implore de faire quelque chose pour eux : « Toi on t’écoutera. Parle de Kevin, de tous les Kevin. Qu’ils ne soient pas morts pour rien… »

 

 

 

Lundi 14 novembre. Je bois un demi dans un troquet sans âme du quartier d’Alesia aux côtés de Valentine Michard maître de conf’ à l’E.H.E.S.S. et proche de Gilbert que j’ai réussi à convaincre non sans mal de m’accorder une petite demi-heure. Après m’avoir tancé pour mes prises de positions, elle m’interroge sur les raisons pour lesquelles j’ai appelé à la destitution de Máduro. Je balbutie quelques formules sur l’autoritarisme, la corruption du régime, la manipulation des masses. Portant des lunettes à large monture, engoncée dans un pull informe dont elle tire sans cesse les manches, on ne voit pas de prime abord son côté combatif et pugnace. « Comment expliquez-vous la surmédiatisation de la crise vénézuélienne ?  Dans la rubrique « Amérique latine » de l’édition numérique du Monde, 40% des articles de l’année passée concernaient le Venezuela. Comment expliquer cette disproportion puisque le pays ne représente que 5% des habitants du sous-continent ? Le reste de la région serait-il pacifié au point que seul le Venezuela devrait nous alerter ? » Pas le temps de répondre, et elle me demande pourquoi nous ne nous intéressons pas au Brésil. Pourquoi la misère insondable dans laquelle vivent les populations des favelas, la déforestation ininterrompue, le poids du narcotrafic et de la corruption dans l’économie, les exactions policières ou encore la surpopulation carcérale n’ont pas retenu mon attention. Le rouleau compresseur avance : pourquoi n’ai-je jamais lancé d’appel solennel au président mexicain pour qu’il présente sa démission ? Le Nord du pays qui n’en est plus un où les narcos et ceux qui sont censés les combattre ne forment qu’une seule réalité : celle de la victoire totale de la loi du plus fort et de l’argent roi. Cette consécration mortifère se fait inévitablement au détriment d’une population traumatisée qui n’a que l’exil comme alternative à la mort qui rode à chaque coin de rue, aux rapts, aux féminicides, aux fosses communes, au racket, à la vérité bâillonnée et à l’absence de toute possibilité d’élévation sociale. « Et tu penses que les narcos planquent leur millions sous le matelas comme des Chinois de Belleville ? Combien de banques, de grandes entreprises ferment les yeux sur l’argent (très) sale qui circule ? Trouve un média qui parle de ça. » Elle regarde sa montre et poursuit avec le cas colombien, deuxième pays du monde en termes de déplacés internes, où des régions entières sont encore sous la coupe des paramilitaires qui pillent, violent, exproprient et tuent en toute impunité. Puis vient le tour de l’Amérique centrale des maras ou quand la rue happe ses enfants pour en faire des soldats sans cause d’une guerre qu’ils savent perdue d’avance. Valentine mentionne dans un tourbillon d’informations, de chiffres et d’anecdotes les autres pays de la région qui, ne faisant pas partie de « l’axe du mal », ne retiennent jamais l’intérêt des médias. « Pourquoi te sentir moins touché par le sort des populations du Yémen qui voient chaque jour leur pays sombrer un peu plus dans l’enfer ? Ou par la guerre civile qui martyrise le Soudan du Sud ? » Elle dit qu’elle est en retard, s’excuse de ne pas pouvoir m’en dire plus, je me désole de ne pas l’avoir rencontrée avant.

 

 

 

Lundi 14 au soir. J’ai dîné avec ma femme dans notre brasserie fétiche de Montparnasse pour nous changer les idées, un peu, et nous retrouver, surtout. Tartare pour Madame, blanquette de veau à l’ancienne pour moi et petit Côtes-du-rhône pour égayer le repas. Mes recherches sur la destitution de Máduro, les fantômes de Pinochet, Gilbert, le coup d’Etat de 2002, la réunion dans le 9-3, le grand sourire de Kevin, la Colombie… Tout va trop vite et se mélange mais je vois à travers les légères rides qui se forment au coin de ses yeux et de sa bouche qu’elle est heureuse et enfin fière du sens que prend ma vie. Elle me parle de son souhait de se remettre à peindre quand le serveur nous apporte une coupe de champagne qui viendra délicieusement accompagner notre moelleux au chocolat. Nous rions et rentrons à la maison main dans la main, comme deux ados, comme deux amants. Avant de me coucher, j’ai la mauvaise idée d’allumer la télévision : une chaîne d’information quelconque évoque brièvement la fin des missions sociales au Venezuela,  le renvoi des médecins cubains et la libéralisation de pans entiers de l’économie allant de l’université aux hôpitaux pour « mettre fin à la crise ». C’est plus que la fin d’un cycle de politiques sociales

qui a permis aux Vénézuéliens de sortir de la misère et de l’ignorance dans laquelle ils étaient cantonnés jusqu’alors. Derrière cette mesure présentée comme « nécessaire », ce sont les plus humbles qui sont visés, ceux qui dépendaient de ces programmes particulièrement efficaces et qui pour cela exprimaient une loyauté indéfectible, élection après élection, à Hugo Chávez et, dans une moindre mesure, à son successeur. Les ténèbres se referment doucement sur le peuple vénézuélien sans une seule protestation des Nations Unies, de l’Union Européenne ou de la « communauté internationale ».

Militant chaviste abattu chez lui en juillet 2017 par un commando. Une mort de plus imputée par nos médias aux autorités de l’époque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 15 octobre. Je me rends avec Rosario et ses amis à un rassemblement devant l’Ambassade du Venezuela pour manifester contre le coup d’Etat. Une foule bigarrée afflue du métro et des rues avoisinantes armée de casseroles, de casquettes, de drapeaux, de pancartes, de maillots de foot ou même de vuvuzelas. C’est une raie de lumière qui transperce la tristesse parisienne, un sourire sur la face blafarde du 16° arrondissement. Nicolas Máduro a été arrêté hier pour « corruption aggravée » et incarcéré dans l’attente d’un jugement dont l’issue ne fera aucun doute. Bien qu’il encoure jusqu’à dix ans de réclusion alors qu’aucune charge sérieuse n’ait pu être retenue contre lui, il a appelé au calme et à la raison dans une vidéo où on le voit enfin digne de sa fonction perdue. Il conclue, bravache, par la phrase prophétique du chef indigène Tupac Katari : « volveré y seré millones », je reviendrai et je serai des millions. Malgré le caractère préoccupant de la situation au Venezuela et les centaines de personnes présentes en cette fin d’après-midi, aucun média n’est venu saisir le « cri du cœur du peuple vénézuélien pour la démocratie », le respect des institutions et la justice. Est-ce parce qu’ils font partie de cette France besogneuse et silencieuse qui ne les intéresse guère ? Ou que leur point de vue va à l’encontre de la version officielle qu’ils ont patiemment façonnée durant de nombreuses années sans s’encombrer des faits les plus criants ? Durant la manifestation Luisa, jeune franco-vénézuélienne m’interpelle : « A l’époque de Máduro, nos militants ou supposés tels étaient assassinés par les fascistes et vous, les médias, les faisiez passer pour des victimes de la répression gouvernementale. Maintenant, la junte arrête, emprisonne et assassine nos frères mais ce ne sont que des terroristes. Pile : ils gagnent, face : on perdDans la vraie vie Goliath terrasse toujours David. » Elle s’excuse de m’avoir pris à partie et m’offre sa casquette rouge vif représentant Chávez, son président, son héros avant de s’évaporer dans la foule. Fin du rassemblement une heure plus tard, l’hymne vénézuélien rugit comme une provocation en même temps qu’un rappel : nous sommes le Venezuela, celui des faubourgs, des barrios, des campagnes, des universités et des routes de l’exil. Nous sommes les enfants de Simón Bólivar, de José Antonio Sucre et du commandante Chávez et nous ne nous résignerons pas. L’hymne prend fin et mon regard s’arrête sur Rosario, Rosario dont les joues rebondies sont traversées par des larmes brillantes de douleur et de fierté. Je sais maintenant quel est mon camp.

 

 

Samedi 27 octobre. Salle d’embarquement d’Orly, fin prêt pour le grand voyage : brève escale à Madrid puis Aeropuerto Internacional Simón Bolívar où Luna, la sœur de Rosario viendra me chercher. Encouragé par Anne, j’ai enfin demandé les congés que j’accumulais depuis des années, feignant un besoin de prendre du recul et d’aller me ressourcer en Camargue. La tronche des collègues quand ils apprendront que je réalise une enquête à charge sur le gouvernement de transition sans aucune accréditation ! Libéré du journal pendant trois semaines, je vais enfin pouvoir découvrir le Venezuela et poser pour la première fois le pied sur ce continent qui m’appelle depuis septembre 73. J’y vais aussi pour honorer ma parole. Quand Rosario m’a demandé de les aider dans son appartement de Saint-Denis, j’ai d’abord gardé le silence. Je n’ai donné ma réponse qu’à la fin de la manifestation lors de cet hymne scandé à pleins poumons par une foule qui s’est emparée de moi pour m’attirer dans les hauteurs de sa révolte. Alors j’ai dit «  ». J’ai dit pour les larmes du vieux devant le poste de télévision, pour celles de Kevin agonisant seul comme un chien dans un pays où il se pensait libre. J’ai dit pour les larmes de Rosario devant l’histoire qui bégaye, pour les larmes de tous ces Vénézuéliens qui savent passée leur chance d’une vie plus douce et insouciante. J’ai dit pour toutes ces larmes, pour tous ces drames, tous ces visages, pour toutes ces vies qu’on piétine par haine ou par indifférence. Enfin, j’ai dit parce que c’est le destin que je me suis choisi et qu’importe le reste. Alors je m’échappe vers l’Amérique latine, cette terre de drames et de héros partis trop tôt où ce sont les martyrs qui écrivent, en lettres de sang et de larmes, l’Histoire de leurs pays.

 

« J’ai confiance au Chili et à son destin. D’autres hommes dépasseront les temps obscurs et amers durant lesquels la trahison prétendra s’imposer.

Allez de l’avant tout en sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues sur lesquelles passeront des hommes libres de construire une société meilleure ».  

Salvador Allende, 11 septembre 1973 Santiago du Chili

 

 

Récit d’anticipation imaginé par Jérémie Jonas, octobre 2017

 

 

Pour aller plus loin:

 

BARTLEY Kim et O BRIAIN Donnacha, The revolution will not be televised, 63 minutes. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=72QDaTxxd78

Plongée au cœur du coup d’Etat de 2002. Parfaite introduction pour comprendre l’histoire récente du Venezuela.

 

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LAMBERT Renaud, Les deux visages de la crise vénézuélienne – Loin  du « socialisme du XXI° siècle », Le Monde diplomatique, édition de septembre 2017

 

L’auteur propose un brillant résumé sur la faillite de Máduro et opère une distinction très pertinente entre contre-révolution (Lopez et consorts) et l’anti-révolution (les gens simples écrasés par la violence et les pénuries).

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LAMRANI Salim,  Conversations avec la bloggeuse cubaine Yoani Sánchez, 2009. Disponible sur : www.voltairenet.org/article164956.html

Avec Yoani Sanchez, un exemple de plus que les héros de l’Occident s’avèrent souvent être de parfaits escrocs. Merci à Salim Lamrani pour nous avoir ouvert les yeux.

 

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LEMOINE Maurice, Chávez presidente !, Flammarion, 2005. 862 pp.

 

Livre remarquable (et orienté bien évidemment) sur la vie du comandante  Chávez.

 

 

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LOVATO Roberto, The Making of Leopoldo López, dans Foreign policy (en anglais) Disponible sur : http://foreignpolicy.com/2015/07/27/the-making-of-leopoldo-lopez-democratic-venezuela-opposition/

 

Non, toutes nos informations ne viennent pas de la sphère « gaucho-castriste ». Pour preuve, cet article saisissant sur le parcours de M. Lopez que les médias français semblent ne pas connaître.

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DERONNE Thierry, Venezuela infos,

Infatigable défenseur du chavisme et amoureux du Venezuela, Thierry Deronne publie très fréquemment des articles à contre-courant de la doxa atlantiste reprise par tous nos médias.

 

Comparatif entre le traitement des crises vénézuélienne et mexicaine:

https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/10/06/droits-de-lhomme-mensonges-sur-le-venezuela-silence-complice-pour-le-mexique/

 

Le gouvernement français qui soutient l’opposition vénézuélienne, tolérerait-il une telle opposition dans son propre pays ?

https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/08/17/venezuela-lindulgence-de-la-presse-francaise-et-dune-partie-de-la-gauche-pour-la-violence-dextreme-droite/

 

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[2]http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/16/tensions-avec-les-etats-unis-le-president-du-venezuela-obtient-des-pouvoirs-speciaux_4593942_3222.html
[3]
http://www.ned.org/region/latin-america-and-caribbean/venezuela 2016/

[4] Parti Socialiste Unifié du Venezuela, l’ancien parti au pouvoir

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